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Portrait
BIG MAYBELLE
Mabel Louise Smith 1er mai 1924 (Tennessee) – 23 janvier 1972 (Ohio)


blues kansas joe mc coy
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Un diaphragme puissant comme un pont suspendu.

Trop lourde, se sentant toujours déplacée où qu’elle se trouve et ne s’aimant pas beaucoup. Une vie assez merdique. Quelques mecs sans figure. Un qui la met enceinte, un autre qui l’accroche à l’héroïne. Vingt ans de carrière aux blues big maybelleconfins du succès. Une renommée papillotante dans les charts noirs, et seulement ceux des grandes villes du Nord et du Midwest. Des concerts épiques dont le tonnerre ne fait jamais date, une conquête qu’il faut recommencer tous les jours, de la chair à tournées. La première version de ‘Whole Lot Of Shakin’ Goin’ On’ (OKeh, 1955) qui ne sera jamais classée nulle part, même pas dans la mémoire de Jerry Lee Lewis, lequel s’obstine à remercier Big Mama Thornton. Évidemment, Mabel n’est pas comptée dans la primeur officielle du rock’n’roll, ni dans la session de rattrapage de Nick Tosches, au registre des petits oubliés. Mais quelle voix ! Sa puissance abdominale et thoracique en fait le décalque sonore de sa personne. Un chant corpulent de 250 livres.

Sur une scène ou dans un studio, Mabel devient tout le contraire de cette grosse junkie qui débite ses sornettes en coulisses, dans les théâtres du chitlin’ circuit, pour griffer cent dollars à un collègue et se payer un sniff. Quand vient son tour, elle règne. Elle chante comme on mord, avec le diaphragme autant qu’avec les mâchoires. Elle esquive les coups de l’orchestre puis se démultiplie dans une sur-humanisation hégémonique. C’est comme avoir deux sections de cuivres antagonistes dans le même band. Tout son corps revendique quelque chose. La densité de sa voix, l’intelligence de son chant, cette exploitation magnifique des syllabes explosives, cette façon de chanter des riffs, chargent la chanson la plus anodine d’une masse gravitationnelle imposante. Mabel n’a pas besoin de mélodie, bien qu’elle ait chanté des titres difficiles qui demandaient beaucoup de concentration et de retenue (‘You’ll Never Know’). Et surtout ceci : son rhythm’n’blues n’est jamais vulgaire.

Elle est découverte au Flame Show Bar de Detroit par la fouine de la maison OKeh, Fred Mendelsohn, pendant l’une de ces prestations époustouflantes qui bronzent sa réputation de pétroleuse. Mabel donne, sur des arrangements de swing magistraux, des coups de boule blues et rock’n’roll. Quand Mendelsohn est congédié, Mabel le suit chez Savoy. On la laisse partir sans renâcler. A part ‘Gabbin’ Blues’ et quelques petits coups régionaux comme ‘My Country Man’ ou ‘One Monkey Don’t Stop No Show’, qui a marché en radio mais ramé à la vente, elle n’a pas exténué les charts du Billboard, elle n’amuse plus ses patrons. Avant eux, Mabel eut affaire à ceux de King en 1947, pour deux sessions dans un style plus vaudeville, accompagnée par l’orchestre d’Hot Lips Page et royalement servie par Lonnie Johnson, l’une des toutes premières guitares solo de l’histoire. King en grava trois singles et en fut pour son argent. Les deux grandes époques de sa discographie se passent donc chez OKeh (1952-1956), puis chez Savoy (1956-1959).

OKeh aurait dû être l’église de son sacre. Mabel crawlait dans la crème avec des saxophonistes au drive irrésistible, comme Sam Taylor, non ces souffleurs de langues de belle-mère qui plombent le R&B. Plus la guitare de Mickey Baker qui insinuait une instabilité rock’n’roll dans un swing au cordeau. Le swing s’évase naturellement en rock’n’roll, mais jamais si bien qu’avec cette force brute et ce chant en or massif. ‘Jinny Mule’, ‘Send For Me’, ‘My Big Mistake’, ‘I’ve Got A Feelin’’ sont le poltergeist d’une anthologie maudite.

Chez Savoy, elle fricote avec la Tin Pan Alley. Elle démarre sur ‘Candy’, interprétatblues big maybelleion monumentale d’un caramel mou signé Johnny Mercer, référence du genre, et qu’elle place au Top-50. Anomalie plutôt rare, Mabel franchit le cordon sanitaire entre la pop noire et la pop blanche, elle entrevoit très brièvement ce destin qu’elle va foirer. « C’est marrant qu’aucune des chanteuses l’ayant reprise avant moi n’ont capté que ‘Candy’ causait d’héroïne. » Elle s’attarde encore un peu dans le rock’n’roll (‘Rock House’), avec un second degré qui l’apparente à Screamin’ Jay Hawkins, autre loser à la voix prodigieuse, puis elle finit le contrat Savoy dans les violonnades, en Shirley Bassey du pauvre. Après Savoy, elle descend l’escalier, une marche après l’autre, Brunswick, Scepter, Chess, Rojac. Elle solde ses dernières illusions, déguisée en chanteuse soul, un rôle qu’elle tient correctement. En 1967, Rojac sort Got A Brand New Bag, un album dans lequel elle reprend, sans convictions, les scies pop de l’année précédente, ‘96 Tears’ ou ‘Eleanor Rigby’. Pour comprendre que Mabel est définitivement cramée, il suffit de jeter un œil à cette pochette dégoûtante. Même abîmée par les sucres – les cristaux de la chanson et ceux du diabète – en validant un portrait aussi répulsif, Rojac lui tire le coup de grâce distraitement, sans même vouloir être méchant. Une goujaterie mortelle, pire que la haine.

Christian Casoni