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09/18
Chroniques CD du mois Interview: MO FAB ET LA CHOSE ELECTRIQUE Livres & Publications
Portrait: BIG JOE TURNER Interview: BLUES EATERS Dossier: MODERN RECORDS
 


Portrait
BIG JOE TURNER
Joseph Vernon Turner : 18 mai 1911 (Missouri) – 24 novembre 1985 (Californie)


blues kansas joe mc coy
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Aussi à l’aise dans le blues, le jazz ou le swing, le colosse à la voix de stentor est considéré comme le précurseur du rock and roll. La centrifugeuse.

Le rock'n'roll naquit 364 fois par calendrier, sur chacun des 54 premiers calendriers du XXe siècle. A l’aube du XXe, le rock’n’roll courait déjà les barrelhouses en transes rapides et vulgaires. Il était cette centrifugeuse qu'on appelaitblues big joe turner boogie-woogie. Puis il y eut le shout de Kansas City entre les deux guerres, qui donnait du rock aux grands orchestres de swing, quand le jazz n'était encore qu'une frivolité de dancing. Sans micro ni sono, juste un carton roulé en porte-voix, des chanteurs de blues burnés comme des stentors couvraient, de leur seul organe, le vacarme des bands. Le plus réputé se nommait Turner. Avant d'être the boss of the blues, avant même d'être the singing barman, Joe était un môme à la dérive qui se dessinait des moustaches au crayon et coiffait le chapeau de son défunt père pour faire l'homme et fréquenter le Backbiter's Club, où se produisait Pete Johnson, extraordinaire pianiste de boogie-woogie avec lequel il défoncerait un jour le Carnegie Hall. Kansas City avait inventé plus de péchés que n'en avaient recensés les auteurs de l'Ancien Testament. Un maire véreux monétisait le vice dans cette marmite infernale, où le tandem Joe Turner-Pete Johnson commençait à faire sa pelote. Quand Joe en eut marre de préparer des cocktails au Sunset en gueulant du blues, pendant que Pete faisait cascader les tuiles sur son chant, ils montèrent à New York. John Hammond les entendit au Famous Door, sur Harlem, en 1936, puis ils s'en retournèrent à Kansas City, raides comme des passe-lacets. Pas longtemps. Hammond les siffla en décembre 1938. Il les attendait au Carnegie où devait se dérouler sa mémorable revue de Noël, From spirituals to swing : deux concerts payés avec les kopecks du Parti communiste américain. Hammond avait réuni les rois du gospel, du jazz, du blues et du boogie-woogie dans un théâtre qui n'avait jamais levé le rideau sur un artiste noir auparavant. (En fait si, à en croire WC Handy.) Joe connaissait certains de ces performers pour avoir travaillé avec eux, Count Basie ou Benny Goodman. Joe et Pete entrèrent en scène le premier soir, 23 décembre, après Meade Lux Lewis et Albert Ammons, deux boxeurs de piano venus de Chicago avec qui ils feraient équipe sous peu. Ils envoyèrent la guerre dans ce théâtre et soufflèrent une tornade boogie-woogie à travers le pays, où la danse swing évolua en jitterbug d’abord, en rock'n'roll ensuite. Dans la foulée, le tandem enregistra ‘Roll’em Pete’ chez Vocalion, puis Joe et ses copains élurent domicile au Café Society, sur Greenwich. Toutes les nuits, Johnson, Lewis et Ammons faisaient voler des copeaux d'acajou dans le chant ravageur du blues shouter. Jusqu'en 1951 Joe vagabonda beaucoup, colla pas mal de macarons sur son curriculum et collectionna les pianistes, Willie The Lion Smith, Art Tatum ou Fats Domino (il était passé par le studio de Cosimo Matessa, Nouvelle-Orléans, et avait enregistré avec l'orchestre de Dave Bartholomew). Plus acclamé sur scène que réclamé chez les marchands de disques, il ne s’aventurait que timidement dans les charts du R&B (‘My Gale's A Jockey’, 1946). Sa carrière de blues shouter patinait. Or, à quarante ans, Joe devint une idole du rock'n'roll. Il passait à l'Apollo, vibrionnant dans l'orchestre de Count Basie. Dans la salle se gobergeait Ahmet Ertegun, celui des disques Atlantic. Il n'en crut pas ses oreilles. Il pista Joe dans Harlem et lui acheta une séance pour 500 dollars. Joe resta chez Atlantic le temps du rock'n'roll, qu'il taquinait avec une distance goguenarde et salée, prenant maintenant résidence assidue dans les charts du R&B (1952 : ‘Chains Of Love’, 1953 : ‘TV Mama’ avec Elmore James à la slide, 1955 : ‘Flip Flop And Fly’), décrochant même quelques timbales dans le hit-parade des Blancs. ‘Shake Rattle Ablues big joe turnernd Roll’ en 1954, c'était lui, chanson aussitôt reprise par Bill Haley, puis par Elvis Presley deux ans plus tard. En 1962, Joe n'intéressait déjà plus Atlantic, trop vieux pour les teenagers blancs. Bill Haley l'emmena à Mexico pour enregistrer un album avec les Comets mais, à mesure que l'âge et le cholestérol ternissaient son organe prodigieux, Joe se repliait dans un blues de speakeasy qui collait mieux aux contingences de la maturité, et partait défendre son best-of dans les festivals européens.
L'une des empreintes que Joe laissa sur le rock'n'roll fut l'absurdité détonante de ses refrains onomatopéiques, ‘Sally Zu-Zazz’, ‘Oke-She-Moke-She-Pop’ ou ‘Ti-Ri-Lee’, face B de ‘Flip Flop And Fly’, le yaourt de ceux qui sont trop mal placés pour la ramener, depuis les ‘Diddie Wa Diddie’ et ‘Skidle Loo Doo’ de Blind Blake dans les années 20, les ‘Choo Choo Ch’Boogie’ de Louis Jordan et son ‘Mop Mop’, le « Gleeby Rhythm » du Rital Louis Prima (« hummahla bebhuhla zeebuhla bop »), le vin ‘Spoo-Dee-O-Dee’ de Stick McGhee, les ‘Ting-A-Ling’ des Clovers, tous leurs ‘Nip Sip’, tous ces cris de joie nihilistes pour couvrir le malheur d'être né de travers. « Bop bam a lu lop a wam bam boo »! Christian Casoni  

Christian Casoni