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été 18
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Portrait
ALBERT KING
Albert Nelson : 25 avril 1923 (Mississippi) – 12 décembre 1992 (Tennessee)


blues kansas joe mc coy
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Maître du solo sur une seule corde il a façonné un blues particulièrement tourmenté qui le distinguait de ses contemporains.

Confronté à un manche de droitier qu'il calcule à l'envers, Albert le gaucher joue avec le pouce et tire ses bends depuisblues albert king le haut du cordier, dans le sens de la frappe. Il est né dans les années 20, comme le marché du blues. C'est un bluesman de la deuxième génération. Son oreille s’est arrondie avec les disques et la radio.
Albert a d’abord un gros problème de personnalité. Sa maman perd les eaux à Indianola, comme celle de BB King. BB King devient célèbre, Albert lui emprunte son nom. BB King prénomme sa guitare Lucille, Albert fait corps avec une Flyin’ V qu'il baptise Lucy. Foin de la Guild sèche de ses 18 ans, payée 1,25 dollar au Pawnshop du coin. Foin de l'Epiphone demi-caisse à 125 dollars sur laquelle il enregistre ses premières faces. A la fin des années 50, il passe de la sarbacane au missile à guidage laser, il s'offre l'une des premières Flyin’ V que Gibson met en circulation, cette guitare futuriste qui concilie le gras de la Les Paul et le tranchant de la Telecaster. Il pelote une bête irritable qui sort vite de la jante, aussi doit-il peser les galanteries qu'il lui prodigue. Il pentatonise la mélodie sans se presser, sans bends agressifs ni moulinets techniques. Il ne joue pas sa réputation sur le manche mais… à l’intérieur. La note qu’il vise et qu’il n’attrape jamais circule dans la nuit du bois. Le chant de la Flyin’ V n’est jamais que la reptation d’une note entre deux loupés. C’est ainsi qu’Albert emmène la guitare sous des latitudes où elle n'était encore jamais allée. Il lui donne une vie propre. Il tient sa voix de crooner candide en retrait pour laisser monter sa fusée en intumescence.
Les soulsters vomissent les bluesmen aussi fort que les jazzeux, et pour les mêmes raisons. Un jour pourtant Albert signe chez Stax, le label d'Otis Redding. Mais en 1966, Albert ne sort pas de nulle part. Cinq ans plus tôt, il décroche un gros hit chez Bobbin avec ‘You Threw Your Love On Me Too Strong’, déjà partant pour allonger son blues étriqué d’une douce extase citadine. 1962, The Big Blues. Son premier album traverse l'océan et met en transe les épileptiques du scoubidou digital.
1966, donc. Albert est à Memphis, en roue libre depuis son départ d'East St. Louis. Il fréquente la disquerie du 926 East McLemore Avenue, que Stax a ouverte pour mettre un peu de beurre dans son chiffre d'affaires. Estelle Axton, le ‘AX’ de Stax, le remarque. Elle réussit à convaincre son frère Jim et les musiciens du Booker T. & the MG’s que le blues peut faire encore un peu de monnaie. La plaidoirie qui fait plier les MG’s mériterait sans doute d'être enseignée dans les écoles de rhétorique. L'année précédente, ils ont abrégé la collaboration de Stax avec Wilson Pickett qu’ils accompagnaient sur ‘The Midnight Hours’ : « Jim, ne ramène plus ce connard ici ! ».
Avec Albert le courant passe tout de suite. Quelques sessions sont programmées sur 1966 et 1967. Ceux du MG’s (Cropper, Duck Dunn, Booker T., Al Jackson, plus Isaac Hayes), les cadors du Memphis Horns et leur placide bluesman Albert gravent les singles qui feront le chapelet de l'album Born Under A Bad Sign, totem commercial de la décennie chez les marchands de blues, transfusion sanguine capitale pour les vingt ans qui viennent, bréviaire d'hymnes dont le gotha du blues-rock se dispute aussitôt les notes, Cream, Hendrix, Peter Green, le Band, Paul Butterfield, Stevie Ray Vaughan plus tard…
Le MG’s ne séquestre pas le bulldozer de velours et sa guitare déchirante dans un moulage Stax, il se contente de flatter son blues d’une frappe soul. Par contre, les arrangeurs tirent de leur sac à malice mille et un tours accrocheurs mais risqués, qui auraient pu s'avérer catastrophiques. Un lissage soul, mais pas que. Ils chroment Howlin’ Wolf (‘The Hunter’), osent le croone melliflu (‘The Very Thought Of You’), la pâmoison louisianaise aspergée de postillons de flûte (‘I Almost Lost My Mind’) et le blues-rumba au petit trot (‘Crosscut Saw’). Une surprise à chaque titre. Et pour chacun d'eux, une densité et un timing conçus pour la radio.blues albert king
Booker T. et son parolier, William Bell, écrivent la chanson ‘Born Under A Bad Sign’ la nuit d’avant la séance. Ils redorent la vieille lune de Chicago, comme les Stones sont en train de le faire avec ‘Jumpin' Jack Flash’. Martin Luther King se fera tirer comme un lapin l'année suivante, dans la ville même où Albert grave cette malédiction tranquille. Est-ce à cause de ses paroles fatalistes ou de cette douleur séculaire qu’elle roule avec résignation ? Mais la chanson réverbère, comme ‘Jumpin' Jack Flash’, l'électricité d'une époque. Comme une prémonition politique intrinsèque. Un oracle des tragédies à venir. Les doutes d'un apatride sur la contre-culture horticole de ces petits Blancs devenus soudain son public. Sur les émeutes. Sur la liquidation administrative de l'apartheid américain dont les derniers rounds se jouent alors. En 1967, Obama n’a que six ans.

Christian Casoni