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09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Portrait



blues josh white


Aleck Rice Miller, 1908? (Mississippi) – 1965 (Arkansas)

En ce temps-là Rice Miller n'avait pas encore traversé l'océan et ne s'était pas entiché de ces étranges petits pays tout maniérés. Il n'avait pas subjugué ces agrégats de jeunes caves, dans leurs théâtres tapissés comme des lupanars. Ni tourné avec ces blancs becs qui jouaient les affranchis mais qui sentaient la gonzesse à plein nez. Comment s'appelaient-ils déjà ? En ce temps-là, Miller n'avait pas encore aligné, chez Chess, les 70 gravures splendides qui signaleraient ce rastaquouère champêtre comme l'un des bluesmen les plus excitants de l'histoire, pas de Fred Bellow sur les gamelles, ni Muddy Waters, ni Buddy Guy en background. A vrai dire, Miller n'avait encore rien gravé du tout. Pas avant 1951 chez Trumpet, le petit label de Jackson dont la responsable, Lillian McMurry, avait été abusée par le nom que Miller s’était indument approprié. En ce temps-là, Rice Miller rodait tout juste ce surnom qu'il venait d'usurper : Sonny Boy Williamson. Il avait emprunté l'identité d'un seigneur de l'harmonica qui faisait les beaux jours du Bluebird, là-bas, à Chicago. Et ce temps-là, c'était l'année 1941.

Zone de Texte:Helena, Arkansas. Le Delta. L'Interstate Grocer Co. perche dans un petit immeuble délabré sur Walnut Street. Au deuxième étage de cette masure : les studios de la KFFA, une radio qui vient tout juste de se monter. Ce jour de 1941, deux Noirs abordent Sam Anderson, directeur d'antenne de la station. Le premier est un harmoniciste de grande taille, trop sûr de lui, le second est un guitariste qui vient d'enregistrer quelques faces pour Bluebird. Ils s’appellent Rice Miller et Robert Lockwood, ils sont prêts à jouer gratos dans le poste si on les laisse annoncer les gigs qu'ils vont donner dans la région. L'antenne ne rayonne pas à plus de 50 miles, mais elle balaie la communauté noire la plus dense du pays. L'Interstate se demandait justement comment toucher cette clientèle, et lui vendre sa farine King Biscuit. Miller et Lockwood ont la faconde et l'accent du coin. Ils obtiennent un quart d'heure de direct à 12h15, l'heure où les ouvriers agricoles des patelins alentour cassent la croûte. Ce quart d'heure publicitaire pour célébrer les vertus d'une farine devient tout de suite phénoménal, secoue cette sinistre bourgade de servitude qui a pour nom Helena, suscite quelques fameuses vocations et marque, en quelques années, la plupart de ceux qui se feront connaître sur le front du blues et du rock'n'roll.

1941 : du côté de Clarksdale, un loquedu surnommé Muddy Waters enregistre trois chansons du Delta sur la Martin sèche que lui prête John Lomax. 1941 : du côté d’Helena, Miller et Lockwood écrivent déjà le chapitre suivant. Ils jouent tous deux amplifiés et, quand ils seront rejoints par un batteur et un pianiste, la KFFA tiendra, avant tout le monde, le parangon de l'orchestre de blues qui fera florès à Chicago dix ans plus tard. Et l’Interstate imprimera la binette de Miller sur les sachets de Sonny Boy Corn Bread, la nouvelle denrée que la compagnie va mettre en circulation.

Zone de Texte:  Rice Miller a multiplié les identités, il a mystifié sa date de naissance pour rendre plausible la supercherie de son nom d'artiste (il prétendait être né en 1897). Quel homme était celui qui profilait cette silhouette longiligne, comme échappée d'un vieux medicine-show ? Il fut fermier jusqu'à trente ans. Il mit un jour ses longues jambes en branle, elles ne cessèrent de voyager que le jour de son trépas. Sonny Payne, légendaire animateur de la KFFA, salua sa disparition par cette épitaphe : « A ma connaissance, il n'a jamais poignardé personne ! » (cité par Mark Humphrey).
Cette petite frappe irascible, perpétuellement méprisante, était un entertainer incroyable, un harmo-hero capable de jouer sans les mains, soufflant des narines, exploitant les brèches d'une dentition mal soignée pour fumer son instrument comme un cigare, sans interrompre le shuffle qu'il avait entamé des deux mains. Un chant aux inflexions rurales, chevrotant, noueux, souple et humide. Attaques latérales. Ahans percutants de rock'n'roll. ‘Ninety Nine’, ‘The Goat’, ‘One Way Out’… Si ce n'est pas du rock'n'roll, dites-moi ce que c'est ! Son harmonica, pareil à la voix. Lapidaire. Tout en riffs et suspenses. Coups de serpe et ressacs rythmiques. A la fin de sa vie, il enregistra en Angleterre avec Jimmy Page, Brian Auger & Trinity, plus deux saxos. ‘Don't Send Me No Flowers’. Il y a quoi, dans cette chanson ? Trente secondes d'harmonica à tout casser… Mais trente secondes pendant lesquelles on touche le râle de la gorge, on entend sa bouche suinter comme une plaie et le sang battre ses joues. Miller ne jouait pas de l'harmonica, il jouait de la chair avec une impudeur presque embarrassante ! Jean-Jacques Milteau : « Un mec qui se serait offert un violoncelle à 30 briques et qui aurait bossé dessus pendant 30 ans ne sortirait pas autant d'émotion que Sonny Boy sur un harmo à 3 dollars. »

Christian Casoni

 

 

 


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