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04/17
Chroniques CD du mois Interview: BERNARD SELLAM Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: CHUCK BERRY Interview: DARIOS MARS & THE GUILLOTINES
 


Portrait



blues josh white


McKinley Morganfield, 1915 (Mississippi) – 1983 (Illinois)

1958, cabbage-taking chez les British jazzeux. John Lewis à Chris Barber :
« Biloute, pourquoi tu ferais pas tourner Muddy Waters ? Le bluesman authentique, c’est lui.
- Et je le pêche où ? Sur la plantation Stovall, juste à gauche après le champ de coton, c’est ça ?
- Tu déconnes, ce mec a un agent et une Cadillac blanche ! »
Et un billet d'avion. Muddy Waters, sa Telecaster et son pianiste Otis Spann se posent sur le sol anglais. Ils sont programmés à Leeds pour le Triennal Music Festival, à Londres au St-Pancras Town Hall, et dans divers clubs de jazz et de folk (qui est encore la friche du happy-few). Le public est d’abord celui du jazz, qui toise le blues comme la caution ethnologique de ses frissons musicaux, qui ne connaît pas du tout Muddy Waters, qui attend un chanteur folky du genre de Big Bill Broonzy.
Zone de Texte:Leeds. Muddy Waters, sa Telecaster et Otis Spann se retrouvent dans le Today Jazz Unit, un groupe au sein duquel s'illustre Kenny Baker qui sera, plus tard, trompettiste dans le Muppet Show. La Telecaster entre en scène. Consternation dans la fosse ! Les critiques se déchaînent contre « ces guitares qui hurlent et ces amplis qui tonitruent ».
En 1963 Muddy Waters repasse par là, dans la caravane de l'American Folk Blues Festival cette fois. Il ne veut pas croire que, depuis la tournée de 58, les groupes à guitares électriques aient proliféré à ce point de ce côté-ci de l’Atlantique. Nouvelle déception dans le public : Muddy Waters ne sangle plus de Telecaster, il se contente de chanter. A un moment, il déballe même une sèche et interprète deux titres qu'il avait enregistrés pour les archives du Congrès, jadis, sur la plantation de William Stovall ! Muddy Waters touche de moins en moins les cordes depuis qu’il a eu son heure de gloire dans les charts R&B, quand il faisait encore l'affiche avec les Clovers et les Harpstones.

Les batteurs ont révolutionné le blues, ils permettent aux orchestres de jouer lent sans faire mou. Si un bluesman a de l’ambition pour son batteur, c’est Muddy Waters. Si un patron de label comprend ce que sa vedette attend d’un batteur, c’est Leonard Chess qui, un jour de juillet 51, sort Elgin Evans de derrière ses fûts pendant un enregistrement et prend la grosse caisse. Elgin ne sait pas situer le back-beat, ce léger retard sur l’orchestre que les bluesmen campagnards, particulièrement relax avec le décompte métrique, marquent d’instinct. Muddy Waters, son back-beat, il y tient. Cette coquetterie juxtapose des périmètres d’apesanteur à l’intérieur desquels les musiciens avancent avec prudence, elle libère une tension qui donne sa majesté au sol-do-ré le plus rebattu.
En 1954, Muddy Waters est servi par la crème de Chicago : Jimmy Rogers : guitare, Little Walter : harmonica, Otis Spann sur l’ivoire et le roi Willie Dixon à la contrebasse. 1954 est l’année des gros hits, ‘Hoochie Coochie Man’, ‘I’m Ready’, ‘I Just Want To Make Love To You’. ‘Mannish Boy’ sort l’année suivante, dernier spasme de trésorerie avant que Chuck Berry n’abandonne à son protecteur les pourboires de la popularité.
C’est peu dire que Muddy Waters est entouré de bons musiciens. Chacun d’eux est un maître dans sa partie, et l’homme de Stovall est un horloger exigeant, mais la dream-team de 54 vaut beaucoup mieux qu’une addition d’épées : elle est l’alliage d’une seule lame, elle frappe comme un seul homme, Muddy Waters n’est que le divergent de toute cette énergie.
Et le musicien le plus dramatique de l’orchestre, c’est encore le silence. La dynamique du désir. ‘Hoochie Coochie Man’, ‘I Just Want To Make Love To You’. Le riff part en stop-time pour signifier qu’il va bientôt s’arrêter brutalement. Crampes de silence. Ré-embrayages jouissifs en back-beat. Le silence se pose sur l’orchestre comme un pochoir. Il définit la Zone de Texte:  chanson par défaut. Il en potentialise la vitalité morbide. La frénétique lenteur. Une monotonie chargée de violence. Tous ces pals à l’enfer immobile.
Le silence et la frustration. La frustration, l’autre partie de l’axiome.
Août 1978 : miraculé par Johnny Winter, Muddy Waters donne deux dates au Harry Hope’s, un club de Cary (Illinois). Enorme connivence avec le public et avec ses sidemen. Ils jouent quasiment le même plan tout du long, dans un flottant de demi-silences, trilles d’harmo et de piano, départs de feu qu’un turn-around rassemble de justesse, avant qu’ils ne conjuguent leurs tentatives de brasier. Muddy Waters règne sur l’orchestre de sa voix monocorde, absorbe toute cette combustion lente qui se développe autour de lui, arrive soudain à saturation et perd sa foudre en hurlements de bottleneck. En une seconde, il refoule le concert, le public et tout le blues du monde dans la nuit du cerveau reptilien. L’album Mississippi Muddy Waters raconte ce magnifique assaut de frustration.
Muddy Waters rend l’âme en 1983. Sur sa tombe, cette épitaphe: « The mojo is gone, the Master have won ».

Christian Casoni


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