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Portrait



blues josh white


Josuah Daniel White, 1914 (Caroline du Sud) – 1969 (New York)

Ce n’est qu’un petit acteur gauche-caviardeux, confortablement meublé sur New York, un de ces paons de Broadway. Il se produisait à Londres avec Big Bill Broonzy, qui l’avait taquiné dans ce club d’Oxford Street. « Il a du mal avec le blues. Normal, il est du Nord. » Les critiques de jazz le flétrissent comme un neveu de l’oncle Tom. C'était le barde des Roosevelt. La veuve du président le fourre toujours dans ses valises quand elle part en voyage. En Europe, il a joué l’amuse-gueule dans tous les pince-fesses de la haute. Il a serré les francforts du roi Gustav à Stockholm, il lui a même chanté ‘When The Saints’ !
Zone de Texte:Ça doit faire mal à entendre quand on a, comme lui, payé de sa bête la franchise de sa révolte. Il était né dans un État de la Côte Est, chez ceux qui avaient inventé le folk et qui s’étaient fait une religion du ragtime-blues et de la guitare à douze cordes. Enfant, il a vu son père perdre la raison, rossé par cinq adjoints du shérif et traîné derrière un cheval dans le ghetto de Greenville. Peu après, Josh White conduit des prédicateurs aveugles et sillonne ce pays semi-féodal qu’on appelle le Sud. Il dort dans les champs, dans les écuries, mal nourri, parfois maltraité par l’aveugle qu’il remorque. En Floride, il est battu par des policiers et emprisonné. En Georgie et partout ailleurs dans le Sud, il assiste à des lynchages et des raids du Ku Klux Klan. Adolescent, il accumulait déjà 20 000 bonnes raisons d’exécrer le Sud, et de préférer les cabarets de Harlem à n’importe quel arbre à pendus prospérant sous la ligne Mason-Dixon.
L’une de ses chansons les plus connues, ‘One Meatball’ (1945), parle d’un type qui crève de faim. Contestation raciale, sociale, ses professions de foi sont sans ambiguïté à une époque où, à cause d’un refrain, on peut embarquer dans un ascenseur sylvestre à nœud coulant. A cause de pamphlets comme ‘Uncle Sam Says’ (1941), le KKK le condamne à mort par contumace. « Your place is on the ground. When I fly my airplanes, don’t want no Negro ‘round ! »
Blacklisté en pleine psychose mac-carthyste, convoqué par la Commission des activités anti-américaines, asphyxié par le FBI, un interrogatoire après l'autre, il s'expatrie pour quelques années à Londres où il popularise le folk. De toute façon, le Café Society où il prenait ses quartiers, décrié comme un foyer de subversion communiste, a dû fermer. Aux Etats-Unis sa carrière d'acteur est brisée, et celle de chanteur, pas loin de l'être.

Son jeu est d'abord marqué par les maîtres mystérieux du sud-est (Willie Walker, Blind Blake) ou par ce guitariste texan qu'il conduit et qu'on surnomme Blind Lemon. White trouve rapidement son empreinte et l’impose comme la référence obligée du Piedmont-blues. ‘Jesus Gonna Make Up My Dying Bed’ (1933). C’est un gospel champêtre sur un fantastique fleurage de guitare. C’est aussi une chanson pop dont les muscadins de la civilisation des loisirs feront leur miel, de Dylan à Led Zep. Les cordes graves donnent la voix intérieure. Les pleins et déliés des aigus, picking et slides, sont brodés sur la voix de l’homme, elle-même claire comme une belle calligraphie. Quoiqu’un peu nasillarde, et le trémolo lapidaire. Le pont relance la mélodie en la faisant rebondir dans les basses, une virgule dynamique que White tracera souvent par la suite.
Sa voix débonnaire, à peine si elle s’acidifie dans les blues, se bronze à New York, la notoriété venant. Elle monte en tendresse et prend une emphase désuète, avec ce coup d’estomac dans le swing qui imprime un élan presque parodique aux gospels.
On peut railler le style… un peu oncle Tom justement. On peut toiser White comme un chansonnier qui donne, aux Blancs du Nord et à la bourgeoisie noire, « la sensation du Sud ». N’empêche, des titres comme ‘Evil Hearted Man’ (1944) sont des blues superbes et directs. Avec un batteur et un contrebassiste en soutien, Josh White se trouve au carrefour idéal de tous les genres, folk, jazz, gospel, blues, country, juste une pointe de couteau pour chaque saveur et une émulsion d’une douceur insigne. Comme une ballade rockabilly, ou comme cet avatar européen qu’on appellera skiffle.
Zone de Texte:  Et le plus étonnant, c’est qu’il aura réalisé l’essentiel de sa carrière avec une main droite miraculée. Il commence à moissonner le succès, quand il se mutile en bricolant dans son atelier (1936). Ou il passe son poing à travers la porte vitrée d’un bar pendant un baston, va savoir. Il refuse l’amputation, il refuse de chanter sans sa guitare, il met un terme à sa carrière, il retourne au ruisseau, il exerce des tafs de docker et de groom. Quelques années passent et, incroyable, sa main se réchauffe un soir, pendant une partie de whist. Cette main, White doit tout lui réapprendre et négocier avec les dommages irréparables de l’accident : moins de picking, plus d’accords et de phrases note à note.
When The Saints’ chez Gustav, c’était vraiment inexpiable ?

Christian Casoni

 

 

 


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