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09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Portrait



blues josh white


Chester Burnett, 1910 (Mississippi) - 1976 (Illinois)

Mai 1951. Sam Phillips est fasciné par les immenses godasses de ce DJ qu'Ike Turner est allé débusquer à West Memphis, et qu'il a conduit dans ce petit studio. Le colosse chante avec une voix très burnée… et quand même un peu féminine, contrainte, presque constipée. Elle peut plonger au fond de sa poitrine et sécréter sa propre reverbe, ou prendre une belle moire ensoleillée. Howlin' Wolf jette tout de suite dans la cire le paradoxe de ses humeurs caractérielles : un rock'n'roll anguleux, sans la rondeur mélodique de la country (‘How Many More Years’), et une incantation monotonique enracinée dans le Delta, pleine de faussets menaçants et de malédictions d'harmonica (‘Moaning At Midnight’).
Zone de Texte:Deux mois plus tôt Jackie Brenston était à sa place, il gravait un acétate que Sam Phillips fourguera à Chess, ‘Rocket 88’. Aujourd'hui, c'est l'heure du Wolf et de ses sidemen. Guitare suramplifiée, vibrato antédiluvien que Willie Johnson devait obtenir en frappant l'un contre l'autre deux potards de silex, batterie swing et grêlons de piano griffés Ike.
Sam Phillips transmet les épreuves de cette brûlante pétarade à Los Angeles chez Modern, et chez Chess à Chicago. Wolf est signé sur les deux labels en même temps. Chicanes judiciaires. Wolf rêvait d'une carrière en Californie, il aura les ghettos du Nord pour seules geôles de sa gloriole. Un type de Chicago vient le trouver. Leonard Chess veut l'avoir au creux de sa main.
Chess ne compte pas mettre Wolf en concurrence avec Muddy Waters, le jackpot de la maison. Il contemple Wolf comme un chanteur d'une autre trempe. Wolf a la chance ou le malheur d'être tout ce que Muddy Waters n'est pas, aussi explosif que l'autre est introverti, aussi bravache qu'il est digne, aussi paradoxal qu'il est constant. Contrairement à Muddy Waters, thermoformé Chess pour l'éternité, quand il file sur Chicago au volant d'une guimbarde à 4 000 dollars, et presque autant de braise dans son veston, Wolf a déjà fait un bout de carrière à Memphis, la tuyère qui transforme le blues rural en rock'n'roll, ce punch que l'ancien DJ de West Memphis mettra dans tous ses enregistrements, même dans ses remords tardifs du Delta.

A Chicago son étoile ne brille pas longtemps. Il a beau creuser les contrastes pour se démarquer de Muddy Waters, son « sometimes friend » le relègue pour toujours en position de challenger. Pire. En 1955, un délinquant juvénile surnommé Chuck, beaucoup plus gracieux, ringardise tous les bluesmen du label, imposant ce style auquel Wolf ne sera jamais apparenté.
Notre homme est maintenant passé dans l'orbite de Willie Dixon avec qui il entretient les mêmes relations qu'avec Muddy Waters : tu es un bon mais je te méprise. Contrebassiste, auteur, producteur, Dixon exploite la paranoïa d'Howlin' Wolf, lui compose ce personnage de brute obscène qu'il surjouera dans les années 60, devant des publics blancs très crédules.
Rustre, peut-être, mais Wolf tente quelques coups audacieux que Muddy n'aurait pas risqués, que Leonard n'aurait tolérés de personne d'autre. Normal, Wolf taille 1,90 mètre, ses talons portent 120 kilos, lui seul ici est admis dans le bureau de Leonard Chess sans rendez-vous, repartant toujours la porte sous le bras, le montant de ses royalties dans la poche.

Zone de Texte:  Il a trouvé un guitariste régulier à la verve cinglante, le jeune Hubert Sumlin, une sorte de fils adoptif plus ou moins consentant. Sumlin donne, aux enregistrements des primes années 60, une élasticité et un mordant insolites, il innove une façon descriptive de ponctuer les chansons (‘Goin' Down Slow’), avec un chapitre d'avance sur l'art de péter une corde. Wolf oscille toujours entre les petites douceurs (‘Howlin' For My Darling’) et les obscénités presque blessantes (‘Back Door Man’), les brefs instants de jubilation (‘Three Hundred Pounds Of Joy’) et les affreuses rancœurs (‘Killing Floor’). Son public se ride avec lui, mais il va bientôt redorer son blason de l'autre côté de l'Atlantique.
De fil en aiguille nous voici à Los Angeles, sur le plateau de l'émission Shindig. 1965. Brian Jones coupe le sifflet du présentateur Jack Wood : « Fermez vos gueules, on veut entendre Howlin' Wolf ! ». Un quinquagénaire endimanché entre dans le champ de la caméra, large d'épaule, le parpaing de la mâchoire fendu d'un sourire inquiétant. Il fut l'un des meilleurs vendeurs de disques du South-Side mais à part le ghetto, qui connaît Wolf aux États-Unis ? L'homme s'avance vers le micro, toise l'objectif de ses yeux mi-clos, pointe l'index vers la caméra, sa voix se gonfle, terreuse et dorée : How many more years have I got to let you dog me around… Il avait gravé cette chanson un jour, à Memphis, chez celui qui allait découvrir Elvis Presley, celui qui considérait sa séparation d'avec Howlin' Wolf comme l'échec le plus cuisant de sa carrière.
Brûlez tous vos vaisseaux, young gentlemen, le rocker du siècle c'était lui !

Christian Casoni

 

 

 


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blues howlin' wolf