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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Portrait


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Elmore Brooks, 1918 (Mississippi) – 1963 (Illinois)

Dust My Broom’. Robert Johnson avait créé (en tout cas enregistré) ce titre, une quinzaine d'années plus tôt. Elmore James le marque au fer rouge en 1951, par inadvertance. Notre homme Elmore a, dans son jeu, deux ou trois bottes que Johnson, son défunt camarade de vagabondage, ne risquait pas de placer. D'abord l'électricité : il aime bien griller les lampes. Et peut-être aussi le sens du jingle. Surtout depuis qu'il anime le King Biscuit Time de la KFFA avec Rice Miller, le pseudo Sonny Boy. Ce qui deviendra l'intro effarée de ‘Dust My Broom’ façon Elmore n'était, dans la chanson de Robert Johnson, qu'une rature de slide sous la voix. Un jour Rice Miller se rend à Jackson, Mississippi, chez Trumpet Records, invité par Lillian McMurry à graver ses premières faces. Il y retrouve son guitariste Elmore, et le cogneur d'ivoire Willie Love. Pendant la séance, la ponctuation de slide que jouait Johnson revient machinalement sous les doigts du pianiste, avec la raideur que peut avoir un vibrato de bottleneck martelé sur un clavier plein d'angles droits. Et Elmore a ce motif dans l'oreille quand Lillian lui propose d'enregistrer un titre à son tour.
Zone de Texte:Pourtant habitué aux publics des juke-joints, cet homme de 33 ans qui boit plus souvent qu'à son tour, qui conduit debout sur le champignon et s'est déjà offert une première crise cardiaque, s'intimide et décline l'offre. On insiste, on lui dit que c'est juste pour une répète. Rice Miller se range derrière en sideman. C'est parti. Les micros de la régie restent ouverts et chapardent un moment de grâce que Lillian est bien décidée à couler dans la cire. C’est maintenant dans la boîte. Elmore se vexe et refuse de graver la face B. Il a tort. Couplé au ‘Catfish Blues’ d'un certain Bobo Thomas, le titre sort quelques mois plus tard et fait un hit national.
La Kay acoustique est débridée par un micro DeArmond qui sature vite et fait carillonner les aigus. Placée en intro et amplifiée, propulsée par un coup de poignet effrayant, boursouflée par l'harmonica de Rice Miller, la petite rature de Johnson part comme un uppercut d'électricité. C’est un riff définitif. Ainsi démarrent les premières secondes de la carrière phonographique d'Elmore, sur un paroxysme qui met tout de suite la chanson au taquet. Mais Elmore a le coffre qu'il faut pour magnifier la tension, et chanter collé au plafond. Aux alarmes de l'intro succède la hargne angoissée du chant, haut perché, agressif, dentelé. Il rougeoie parfois d’une incandescence gospel, s'enroue et retombe avec un râle de dégoût !
L'intro qui scalpe, le chant qui désosse, et le reste à l'avenant : un shuffle épais, un batteur qui profite du tabouret pour planter sa clôture... Voilà du blues-rock, douze ans avant le boom du blues anglais.

Cette main très chaude inspire le jeu de BB King, et son chant aussi. Elmore, bluesman culte qui n'aspirait qu'à rester sideman, chante West-Side avant les tenants du genre. Et toute la brigade lourde des bielles à bottleneck sort de sa cuisse, JB Hutto, Hound Dog Taylor, mais aussi les Duane Allman et les Billy Gibbons. Quel styliste anglais, quel sauteur de frettes de n'importe quel coin de la planète, ne s'est jamais frotté à ‘Dust’, ‘The Sky Is Crying’ (1959), ‘Done Somebody Wrong’ (1960) ou ‘It Hurts Me Too’ (1957), encore une reprise magistrale qui rend l'original et toutes les autres versions anecdotiques ?
Dust’, c'est une chose. Ses nombreuses extensions, lancées par ce riff identitaire, constituent une bonne partie de l'œuvre d'Elmore, diseur précoce de rock'n'roll comme beaucoup de ses Zone de Texte:  pairs bluesmen. Mais notre homme a gravé bien d'autres titres excitants. Contrairement à celui de Muddy Waters, son Delta électrique s'accommode sans problème d'un filet de saxo, voire d'une section de cuivres complète, greffe tentée et réussie à New York. ‘Something Inside Me’ (1960).

La fameuse malédiction du rock'n'roll s'est d'abord abattue sur la corporation des bluesmen en purgeant les catalogues, et Elmore n'a pas fait exception à la règle. Il fallait bien tourner pour compenser, fût-ce dans le Nord. Elmore est le énième bluesman qui ouvre les yeux dans le Mississippi et les ferme à Chicago, mais lui n'y faisait que passer. Il a surtout vécu replié à Canton, dans le Sud. Il a peu enregistré pour Chess, et préférait signer avec de petits labels comme Chief à Chicago ou Fire à New York. Sa troisième crise cardiaque est la bonne. Il rend l'âme chez son pote Homesick James, un homme sans existence administrative qui ne se souvenait ni du nom qu'il avait reçu à la naissance, ni de l'endroit où cette naissance s’était déroulée. Homesick avait épousseté son balai un peu vite, sans avoir eu le temps de se laisser une adresse. “If I can't find her on Philippine's island, she must be in Ethiopia somewhere”, ou du côté de Canton, Mississippi. Logique chez ceux dont les racines n'allaient pas plus loin que la semelle de leurs souliers.

Christian Casoni

 

 


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