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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Portrait
DR. FEELGOOD
Balance la dynamite !



blues big mama thornton
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blues ed kuepper
blues dr feelgood
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blues dr feelgood
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Festival d'Orange. Eté 1975. Dans les arènes, les babas cools venus entendre Santana, Tangerine Dream et Mahavishnu Orchestra considèrent, abasourdis, ces quatre types plutôt malsains qui gesticulent sous la statue de l'empereur Auguste. Des enceintes, déferle un alliage bizarre de soul… de blues… peut-être de rockabilly.

Coiffures désuètes qui leur ajoutent dix ans, vêtures de maquereaux, costumes de fripes, blanc pour le chanteur-harmoniciste, noir pour les trois autres. Ni ce qu'ils portent ni ce qu'ils jouent, ni même pas la façon dont ils bougent n'est à la mode. Le chanteur rugit d'une voix grasse, lâche un riff d'harmonica puis s'efface au second plan, laissant le tandem basse-guitare occuper l'avant-scène. Un contre-chant. Le tandem s'efface à son tour, le chanteur revient, lâche le vers suivant et se replie à nouveau. Le tandem rapplique en trottinant et s'expose quelques secondes pour un autre contre-chant. Le guitariste toise la foule, un rien arrogant.
Ils viennent d'Oil City, c'est leur premier concert important, ils n'ont derrière eux que trois singles et un album à défendre. Leur nom fait référence à une chanson de Johnny Kidd : Docteur Bonnes Vapes !

Huit ans plus tôt, à Canvey Island dans l'Essex. 50 000 âmes peuplent ce port raffineur de la Tamise qu'on appelle Oil City. « The air filled with poison, the sea is thick with grease. Somewhere in this hell on earth, I'll surely got some peace. » Dr Feelgood chantera plus tard, en ces termes, la ville dont il est issu.
1967. Lee Brilleaux et son pote Chris Fenwick, deux concitoyens de Canvey, montent des groupes de blues, Southside Jug Band, The Fix, The Pigboy Charlie Blues Band… Lee est né Collinson à Durban (Afrique du Sud) en 1952. On l'appelle Brilleaux à cause de ses cheveux façon grattoir à casseroles. Il chante et joue de l'harmonica. Un certain John B. Sparks tient la basse. Le combo végète depuis cinq ans. Son destin s'emballe en 1972, quand un jeune homme exsangue, au retour d'un voyage en Inde, lui propose ses services.

Ha ha ha ha ! Yeah-hi yeah-ho! Dubba dubba dubba!
Celui qui ne rit jamais se fait appeler Wilko Johnson (connu de l'état civil sous l'identité de John Wilkinson). Il a vu le jour en 1947 à deux pas d'ici, dans la ville de Southend. La plupart des musiciens qui, tour à tour, composeront le line-up du groupe, en sont originaires.
Wilko aime par dessus tout Muddy Waters, Bo Diddley, Johnny Kidd and the Pirates. Le Pigboy Band change de nom et devient Doctor Feelgood en souvenir d'une chanson des Pirates.
L'étrange façon qu'a Wilko de hacher ses riffs de guitare dissimule, pudiquement, une main droite très soul. Il ajoute assez de distorsion pour rendre ses rythmiques hargneuses, en faire la tronçonneuse boogie qui caractérise désormais le groupe. Le chanteur, lui, n'a pas du tout une voix gospel. Elle est épaisse, éraillée mais n'empêche, le docteur louche de plus en plus vers le vieux rhythm'n'blues.
Les personnalités antagonistes de Lee et de Wilko surprennent le public des environs de Canvey. Le premier fulmine, s'agite et transpire. Il a vu Howlin' Wolf en concert et sa prestation l'a beaucoup impressionné. L'autre, austère dans son costume de pasteur, parcourt la scène à grandes enjambées, laisse parfois tomber sur le public un œil réfrigérant, accorde peu d'attention aux membres du groupe. Cette disparité loufoque et la tenue du groupe en concert font sa réputation. Feelgood boucle une courte tournée aux Pays-Bas et rencontre, de retour à Oil City, son batteur historique: John Martin, dit The Big Figure. Le premier line-up est sur pied: Brilleaux, Johnson, Sparks et Big Figure.

Ils tournent maintenant sur Londres, dans le circuit embryonnaire du pub-rock. Un an après l'arrivée de Wilko, Dr Feelgood est devenu le groupe le plus populaire de la capitale. Sur scène, entre autres standards ils alignent ‘Rock Me’, ‘Boom Boom’, ‘Matchbox’, ‘Route 66’ et, climax rituel de leurs concerts, ‘Riot In Cell Block #  9’. Très convainquant, le doc se fait d'abord remarquer par la presse (The Feelgoods are THE live rock band), puis par plusieurs maisons de disques.
C'est United Artists qui les signe. Premier 45 tours en novembre 1974. Face A, une composition de Wilko : ‘Roxette’(que le journaliste Bruce Eder entend sonner comme une chanson du Wolf). Face B : ‘Route 66’. Janvier 1975, sept ans après la naissance du Southside Jug Band, Dr Feelgood publie son premier album: Down By The Jetty.
« Roxette. Listening to this makes you feel that the last ten years never really happened », s’enthousiasme le New Musical Express. « Les instigateurs de la révolte ont tout d'abord eu pour nom Dr Feelgood » (Bruno Blum, Best n°168)

 

La pochette montre le quatuor en train de faire la gueule sur la jetée de Canvey Island. Couverture d'une pièce comme un disque des 60's, photo noir et blanc, la sobriété esthétique du premier Feelgood va influencer la conception des pochettes punks.

Mais le plus important réside à l'intérieur, car l'album va rapidement devenir culte. Le disque est bricolé à Rockfield (Monmouth, Pays-de-Galles) en septembre 74, dans une ferme aménagée en studio. Tout le monde se fait les dents. Même le producteur Vic Maile est novice. Le groupe enregistre 18 morceaux sur un simple 8-pistes, et choisit d'en conserver treize pour l'album, presque tous composés par Wilko. (Au nombre des exceptions, une version inattendue de ‘Boom Boom’, chantée avec une grande sérénité par le guitariste.)

Le groupe n'a fait qu'une prise par chanson. Plus fort : les prises sont enregistrées live et en stéréo, mais Johnson tient à ce qu'on les mixe en mono. Il estime qu'elles y gagneront du mordant… And it sounded 50 % better !, exulte-t-il. Wilko désapprouve cependant la mention mono imprimée sur la pochette : il craint qu'on ne les prenne pour un 60's revival band. Bientôt ce disque va bombarder Dr Feelgood godfathers of punk, comme diront bientôt les journalistes. Il manque le top-30 d'un cheveu.

Le public entend ensuite parler du docteur par le Naughty Rhythm Tour, une de ces tournées infernales dont le groupe va faire sa gourmandise. Celle-ci s’effectue à bord de deux autobus, à travers le pays et en compagnie de Kokomo et de Chilli Willi/Red Hot Peppers. À partir du Naughty, les quatre d’Oil City ne vont plus cesser de manger de l'asphalte. Mais l'année 75 ne s'arrête pas sur Down By The Jetty.
L'album encore tiède dans les bacs, le groupe sort deux singles cette année-là. En mars: ‘She Does It Right’ et ‘I Don't Mind’. Puis en juillet, au moment du festival d'Orange : ‘Back In The Night’ (leur hymne) et ‘I'm A Man’. En restent-ils là ? Penses-tu ! L'été passe. Ils jouent dans les arènes d'Orange, participent au Reading Festival, jouent à San Diego pour la CBS Convention… et rentrent au pays avec les bandes d'un nouvel album.

Malpractice est une première tentative pour percer le marché américain. « The country was hungry for more of their ferocious R’n’B vitality » (Melody Maker). L'album sort en octobre 75. Considéré, avec le précédent et celui qui suivra, comme le meilleur de Feelgood. En couverture, les quatre touristes font la gueule à la devanture d'un bar.
Wilko Johnson trouve le son de Malpractice un peu trop mesuré. Pourtant le groupe et la production (Vic Maile toujours) ont tâché de maintenir la fraîcheur bordélique du Jetty, comme l'atteste la reverbe qui noie ‘Riot In Cell Block # 9’. On la dirait piratée live. La moitié des chansons est encore signée Johnson. Pour les covers: ‘I Can Tell’ (Bo Diddley), ‘Rollin' And Tumblin' ’, ‘Watch Your Step’ (Bobby Parker) et bien sûr, le ‘Riot’ des Coasters. Si Malpractice constitue la première rebuffade commerciale de Feelgood outre-Atlantique, en Grande-Bretagne il s'adjuge illico la 17e place dans les charts.

You Shouldn't Call The Doctor’, un titre de Malpractice signé Johnson, trahit le miroitement vicelard que le groupe veut renvoyer, ce magnetic air of menace and delinquancy que décrivait un journaliste. Le docteur s'est toujours donné les allures d'un dealer sorcier. Son cryptogramme est un psychopathe aux lunettes noires et large sourire dentu, brandissant d’une main une seringue, de l'autre, présentant deux ou trois gélules non identifiées. Feelgood avait vraiment tout pour plaire aux futurs punks, jusqu'à ce logo qui annonce la fin de la fumette et le retour aux drogues dures.
Les textes sont volontiers cyniques, au moins dans l'intention car Brilleaux faisait l'unanimité sur sa gentillesse, et plusieurs pièces évoquent le diable avec la philosophie résignée des meilleurs blues. Don't talk of the devil, he might be near.

Smash hit
Pris dans l'engrenage des tournées, le docteur ne trouve plus le temps de fignoler sa médecine en studio. Le public piaffe d'impatience, United Artists lui balance un disque live en pâture (septembre 1976).
Rendant compte des concerts de Sheffield et de Southend, le fameux Stupidity capture l'urgence musclée de Feelgood en scène. Une photo magnifique fait la pochette: Lee Brilleaux mange son harmonica sous le regard benêt du guitariste.
Les carabins de Canvey Island y jouent leurs totems, ‘Roxette’,‘Back In The Night’ (avec Lee à la slide), et reprennent ‘Talking About You’ (Chuck Berry), ‘Stupidity’ (Solomon Burke), ‘I' m A Man’ (Bo Diddley), ‘Walking The Dog’ (Rufus Thomas), ‘I'm A Hog For You Babe’ (The Coasters), ‘Checking Up On My Baby’ (Sonny Boy Williamson). Le pressage anglais ajoute ‘Riot In Cell Block # 9’ et ‘Johnny B. Goode’.

Si le chant et l'harmonica de Brilleaux s'avèrent tout de même limités, la conviction définitive avec laquelle il utilise ses deux organes buccaux relègue l'objection dans l'écume des vergognes qui n'ont plus droit de cité en 1976. La rythmique très sèche et hoquetante de Johnson cache toujours son élégance soul. (Il suffirait de l'extrapoler juste un poil pour la convertir en rythmique ska.) Sparks fait un travail de basse parcimonieux mais massif. Pour un groupe comme Feelgood, c'est l'essentiel. The Big Figure en revanche montre qu'il est un excellent batteur et, comme à son habitude, Vic Maile sert l'ensemble cru, sans surmixage.
Incroyable pour un album live : Stupidity, premier smash hit du docteur, prend la tête des charts britanniques. C'est assez dire combien le public avait besoin de fraîcheur et de simplicité cette année-là, l'An I du punk. Le mois suivant United Artists propose le 45 tours ‘Roxette’(live), avec ‘Keep It Out Of Sight’ en face B.

Lucky Seven
Absorbé par la conquête de l'Europe et un maillage de plus en plus serré du territoire britannique, Feelgood commence à perdre les pédales. Son taux de stress explose. Huit mois après la sortie de Stupidity, un nouvel album est déjà disponible.
Sacrifions à la pochette. Elle met en scène Lee Brilleaux sortant d'un débit de boissons. Il s'allume une cigarette et surprend, dans le même mouvement, un couple en train de s'enlacer. On suppose que la dame est sa petite amie car Lee a une envie folle de faire la gueule ! Sacrifions à la litanie des reprises: ‘Lucky 7’ (Lew Lewis), ‘You'll Be Mine’ (Howlin' Wolf), ‘Hey Mama, Keep Your Big Mouth Shut’ (Bo Diddley), ‘Nothin' Shakin' ’ (du teddy-boy Eddie Fontaine) et ‘Lights Out’ (Ronnie Barron).

Sneakin' Suspicion marque la seconde et dernière tentative américaine du toubib. Et aussi sa deuxième déconvenue sur ce marché ingrat. Double échec en fait car, en voulant passer une charnière avec ce disque porte-malheur, Feelgood y laisse ses doigts. Enfin, ceux de Wilko.
Comme Malpractice, Sneakin' Suspicion porte les couleurs de la maison Columbia. Vic Maile, qui savait si bien tourner les steaks tartares du groupe, a laissé la production à Bert de Coteaux. Le disque est mixé à New York. Un différend oppose Wilko Johnson à ses co-équipiers pour une chanson, devant ou non figurer dans l'album. Il s'agit du titre ‘Lucky 7’, emprunté à Lew Lewis. Wilko ne veut pas en entendre parler. Les autres insistent, soutenus par de Coteaux. Le titre fait l'ouverture de l'album. Wilko claque la porte. Il dira plus tard quelque chose comme : « J’en avais assez d’être le seul drogué parmi une bande d’alcooliques ! » (Rock & Folk).

No future
La brouille s'est cristallisée sur un litige artistique (fort malencontreusement intitulé ‘Lucky 7 !) mais, derrière ce caprice, s'accumulent cinq éprouvantes années de route qui les ont lessivés. Avec Wilko Johnson, Feelgood vient de perdre son empreinte digitale. Johnson avait fait du doc sa créature et donné un cachet unique à son boogie. Il lui insufflait encore la meilleure partie de sa patate scénique.
Lee a exprimé des doutes sur Sneakin',cet album trop bien produit. Il est à la fois l'album de Wilko, de nombreuses compositions portent sa griffe, et un disque que le groupe a du mal à reconnaître tant il est bien léché. En l'écoutant avec vingt ans de recul, on se dit qu'il fallait être drôlement sourcilleux pour trouver à y redire ! Mais Londres vit depuis un an à l'heure du punk. 1977 est l'année de Never Mind The Bollocks. Les slogans de la saison sont chantés par Clash et Startshooter. No Elvis, Beatles or Rolling Stones in 1977. On veut plus des Beatles et d’leur musique de merde ! C’est sûr qu’avec ses claviers additionnels et ses belles couleurs, Sneakin' Suspicion devait faire l'effet d'une lubie mégalomaniaque. L'album rencontre du reste un succès mitigé.

En 1982, signant un papier qui relate l'ébullition punk (Best n° 168), Bruno Blum constate que le docteur a refait, en 1975, « le coup des Stones en inondant l'Albion de Muddy Waters en fusion, de Coasters speedés et de John Lee Hooker blanchi. (…) Le terme de R’n’B avait repris ses droits grâce à deux hits de Dr Feelgood. »
(Très porté sur les covers et pourtant si proche des Stones, le pub-rock n’a presque jamais puisé dans le répertoire des Caillasses. Pourquoi ? Euh… je me posais la question à voix haute. Faites comme si vous n’aviez pas entendu.)

Gypie
Comment évoluer maintenant ? La question se posait déjà, après cinq ans de tournées, quand Wilko n'avait pas encore pris la mouche. Lee Brilleaux connaît ses lacunes techniques et celles de son bassiste. Dans le groupe seul Big Figure, capable de battre du jazz, a la dextérité d'un véritable instrumentiste. Après une somme raisonnable d'hésitations et l'essayage de quelques guitaristes fugaces, Feelgood porte son choix sur John Mayo, dit Gypie, obscur gratteur de Harlow versé dans le funky-jazz et tenté, à l'occasion, par le jazz-rock et le traditionnel irlandais. (Aïe, aïe et re-aïe !) Le test est simple : il a une semaine pour connaître le répertoire du groupe sur le bout des doigts, les premières dates de la énième tournée nationale tombent à ce moment-là. Épreuve réussie.

Le fantôme de Wilko hante encore l'album suivant, mais son remplaçant va progressivement faire valoir ses atouts. On l'a présenté comme un guitar-hero, l'attitude en moins. Sa patte est moins originale que celle de Johnson, mais Gypie sait orchestrer sa partie, placer des arpèges et faire flamber un solo. D'une part, le docteur en a sa claque d'être contemplé comme un godfather punk, et le choix d'un soliste lui paraît tout indiqué pour rompre avec son mythe. Par ailleurs, le groupe a besoin de la finesse d’un Mayo pour compenser les limites techniques de son chanteur, car Brilleaux occupe maintenant seul le devant de la scène.
Wilko avait pris le groupe en main, il avait composé l'essentiel de son répertoire et pouvait lui imposer ses vues. Mayo n'a pas le choix. Il s'adapte avec diplomatie, se fond dans Feelgood sans en perturber la cohésion, ni celle du style ni celle du répertoire. Avec lui, le band accomplit maintenant un vrai travail d'équipe.

Encore sous le coup de la fracture, le groupe regarnit les bacs avec son nouveau guitariste. Deux singles et un album rien que pour le mois de septembre 1977 ! Le premier 45-tours d'abord : ‘She's A Windup’(œuvre collective) et ‘Hi-rise’. Ce dernier titre est un instrumental en guise de bienvenue, bâti sur un échange guitare/harmonica, dans lequel Mayo montre de quel manche il se chauffe.Le single est suivi d'un album propre à rassurer les fans : une solide pièce de rock’n’roll produite par Nick Lowe et intitulée Be Seing You, (où l'on peut entendre le manifeste de Muddy Waters,‘Blues Had A Baby And They Named It Rock & Roll’). Et vous savez quoi ? Sur la pochette les Feelgood vident une chope dans un bar. J'en vois même un qui sourit ! Septembre n'est pas encore achevé qu'un nouveau 45 tours vient encombrer les disqueries: ‘Baby Jane/Looking Back.

Fais rouler !
Avec Be Seing You, le temps de la candeur paraît révolu. La période Mayo (77-81) lève une moisson de hits souvent signés par le guitariste. Mais les pendules tournent et l'album Let It Roll (79) accuse la course des aiguilles. Le matériel et les goûts ont évolué depuis l'époque de la ferme-studio de Rockfield et le 8-pistes du Jetty. La bande FM plie les producteurs à sa tyrannie : grosse reverbe sur les batteries, son gonflé pour remplir confortablement les nouvelles ondes. Feelgood aura même un instant la faiblesse de chercher le hit, reniant la spontanéité désarmante qui avait fait sa renommée.
La fusée punk a explosé en plein vol et le blues n'a plus besoin qu'on le soigne : il est en train de renaître. Le groupe n'est plus le bolide flamboyant qu'on a connu, mais il défend toujours une honnêteté d'acier, un savoir-faire invincible et une pêche rarement prise en défaut. Il remplit toujours les salles, talonné par un public vieillissant, mais fidèle et très sentimental. Et il faut que la machine tourne rond pour digérer, sans se gripper, les défections successives de la décennie 80.

1981. Épuisé par l'accélération des tournées, John Gypie Mayo rentre chez sa mère. 1982. La charpente du groupe s'effondre : pour les mêmes raisons que Wilko naguère, que Mayo la veille, John B. Sparks et John Big Figure Martin jettent l'éponge à leur tour.
Dernier survivant du premier line-up, Lee Brilleaux devient, de fait, Dr Feelgood à lui tout seul. D'ailleurs le 14e album du groupe s'intitule… Brilleaux (1986).
Le doc aura mis cinq Telecaster à genoux, celle de Wilko, de Mayo, du Johnny Guitar des Count Bishops, de Gordon Russell et de Steve Walwyn (à côté duquel Brilleaux avait trouvé une solide complicité scénique).
Sous le règne de Brilleaux et hors best-of, Feelgood aura enregistré dix-huit albums pour les labels United Artists, Columbia, Chiswick, Stiff (le macaron à la mode, celui du punk, du ska puis de la new wave), Demon, Liberty et EMI. Sur ce long parcours boogie, un jalon : Mad Man Blues, une belle révérence faite aux héros de Chicago et assimilés. Parue en 1985, cette œuvre puise son titre dans le répertoire de John Lee Hooker. Elle est composée de standards de blues, la chanson titre mais aussi ‘Dust My Broom’, ‘Dimples’, ‘Rock Me’, ‘My Babe’...

Grand
Au suivant ! Classic, la 15e galette, paraît sous l'étiquette Grand. Du nom du label que vient de fonder Feelgood. Grand, pour Grand Hotel. Les locaux où le doc a installé ses bureaux étaient, en effet, ceux d’un ancien hôtel. Siège social : Oil City.
Dans la dernière mouture du Feelgood-à-Brilleaux, s'illustrent Kevin Morris (batterie), Phil Mitchell (basse) et l'époustouflant Steve Walwyn à la Telecaster.
Prophète proto-punk à ses débuts, le doc est devenu petit à petit un véritable groupe de blues. « I was a white kid living in England, and not a black man living in Chicago », confiait Brilleaux à Blues Bag en mars 1990.
Alors qu’ils enregistrent le 18e album, (The Feelgood Factor), Lee informe le groupe qu'il souffre d'un cancer des tissus lymphatiques. L'enregistrement terminé, le chanteur subit une chimiothérapie de choc et entre en convalescence. Il n'a pas l'habitude de se reposer. Pour tuer le temps, il ouvre un pub à Canvey avec son pote Fenwick: le Dr Feelgood Music Bar, 21 Knightswick Road. C'est sur cette petite scène qu'il fait sa dernière apparition les 24 et 25 janvier 1994, accompagné du dernier line-up et Ian Gibbons (Kinks) au clavier.
Un cinquième live tombe dans les bacs (Down At The Doctors), témoignage de ces deux concerts. Encore un club sur la pochette : le Dr Feelgood Music Bar. Lee parodie la scène de Sneakin' Suspicion : il s'allume un clope, affublé du même blouson fourré qu'en 1977. (Il s'agit vraiment du même !) Il joue des prunelles avec malice mais son visage est visiblement marqué.
Le 7 avril 1994, un mois avant de fêter ses 42 ans, Lee Brilleaux, marié, deux enfants, meurt chez lui à Leigh on Sea (Essex). Il fallait être quand même gonflé pour intituler ses deux derniers albums : Déprimé chez les toubibs (Down At The Doctors) et La méthode Coué (The Feelgood Factor) !

Feelgood s’est reformé depuis 1995, cornaqué par Steve Walwyn. Kevin Morris et Phil Mitchell tiennent toujours la batterie et la basse et, après quelques tâtonnements, c’est Robert Kane qui s’installe au chant et souffle dans la gaufrette. Avec ce line-up, toujours chargé de hargne et d'énergie, le Feelgood posthume fait vraiment plaisir à voir, même s’il ne reste plus personne de la formation originelle. Mais quel putain de bon groupe de scène ! Steve-la-Tornade… Pas la peine d’aller chercher bien loin pour comprendre d’où lui vient le surnom de Whirlwind. Deux climax durant leurs concerts, le premier sur ‘Mad Man Blues’, le second sur ‘Down By The Jetty Blues’ : le chanteur, le bassiste et le batteur s'éclipsent les uns après les autres, ils laissent Walwyn seul sous la rampe avec sa Telecaster. Sans tomber le moindre solo ni toucher aux boutons de l'ampli, juste avec des silences, des suspenses et des tics de riffeur, Walwyn tient la salle en haleine pendant vingt bonnes minutes, les doigts dans le nez !
Quant à Wilko… Fatalitas!

Dead on arrival
Ironie du sort, Wilko Johnson plaque le doc (ou s’en fait chasser) à cause d’une chanson de Lew Lewis… et s’en ira plus tard rejoindre le Lew Lewis Band. Son parcours accuse de sérieuses lacunes discographiques, l’homme en noir n’enregistrant quasiment plus qu’à compte d’auteur. De toute manière, trop paresseux ou trop orgueilleux pour combattre l’indifférence des maisons de disques, sans doute fidèle à l’humilité fondatrice du pub-rock, Wilko laisse tourner le monde sans se sentir impliqué. Même s’ils sont faméliques, ses enregistrements montrent combien les principes qu’il avait édictés jadis pour Feelgood restent une quête à poursuivre. Au fil des ans, ce dépouillement qu’il revendiquait à Rockfield, il l’a travaillé de plus en plus radicalement. Son intransigeance l’a toujours confiné dans la marge, où l’homme en noir survit avec l’obstination et la mélancolie fataliste des précurseurs. On reconnaît déjà qu’il y a eu un avant et un après Feelgood, on citera bientôt celui à la Telecaster comme le premier guitariste d’une nouvelle engeance.
Au final s’il fallait ne garder qu’un guitariste, ce serait sans doute Muddy Waters. S’il fallait en retenir deux, pourquoi pas Wilko Johnson ?
Belle revanche pour les Telecaster !

Christian Casoni