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03/17
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Portrait



blues josh white
blues bb king


Riley B. King, 1925 (Mississippi)
– 14 Mai 2015 (Nevada)

Lucille

Ça se passait dans les environs de Memphis en 1949. Le patelin s’appelait Twist. Il y avait ce brasero qui flambait au milieu de la boîte, un fût mi-rempli de pétrole autour duquel dansaient les gens. Pendant le gig, deux types s’empoignent, ils renversent le fût dans la bagarre et la taule crame tout de suite. Riley avait banqué sa guitare 60 dollars, une grosse Gibson acoustique. Il plonge dans le brasier, la sauve des flammes et manque y laisser sa peau. Le lendemain, on a su pourquoi les deux types s’engueulaient. A cause d’une fille qui bossait dans un night-club du coin. Lucille. C’est ce prénom que m’a donné Riley, pour se rappeler que ce genre d’exploit n’est ni fait ni à faire.

Zone de Texte:Lucille. Un prénom consubstantiel pour toutes les guitares qu’il a sanglées. La petite Stella rouge à 30 dollars sur laquelle il s’est corné le bout des doigts, la Gibson qu’il a sortie du feu, la Telecaster de ses premiers succès, la Gretsch, la Silvertone, et toutes les SE-335 qu’il a étrennées par la suite, le modèle sur lequel mon prénom s’est cristallisé pour toujours, moi, Lucille, toutes les guitares en une, mystique et définitive. Mais quelle que soit la griffe, qu’il joue sur des biscottes ou des scalpels électroniques, Lucille jaillit toujours de ses doigts. Je suis d’abord le prénom de ses mains, l’identité d’un son, un puissant vibrato au slide intrinsèque.
Riley est un chanteur de gospel, et je le suis devenue aussi avec mes apostrophes foudroyantes, mes phrases haut-perchées au tracé, au débit imprévisibles. Il vous dira que son style n’est que la contingence de ses lacunes : je me suis bornée à lui donner la réplique parce qu’il ne savait pas chanter et s’accompagner en même temps. Mais quel coffre impressionnant ! Une voix souple et langoureuse taillée pour la romance, qui se consume par nappes, perd sa réserve dans un suraigu incendiaire et meurt en trémolo. Interchangeable, je chante pareil, roublarde et passionnée, avec une élasticité infinie, un timbre velouté et un peu de mélo.


 

Drôle d’ascenseur. Un jour il trait les vaches du père Cartledge. Un autre jour on court sous une pluie battante, depuis la gare routière de Memphis jusqu’aux locaux de la WDIA, moi, emballée dans du papier journal. Nous voilà dans le poste, à chanter les louanges de cet élixir. ‘Pepticon sure is good. You can get it anywhere in the neighborhood’. Quatre faces gravées à la radio pour ce petit label de Nashville. C’est tout de suite rock’n’roll. ‘Take A Little Swing With Me’, 1949. ‘She’s Dynamite’, 1951. ‘Boogie Woogie Woman’, 1952. Un peu Louis Prima: ‘Shake It Up And Go’. Un peu Elmore James : ‘Please Love Me’. J’ai dit rock’n’roll… Ma potence a la peau noire, j’aurais dû dire rhythm’n’blues. Première mitraille de picaillons, 1951, ‘Three O’Clock Blues’, enregistrée dans une piaule de la YMCA de Memphis sur un Ampex 600 portatif.

Zone de Texte:  Et puis 1964, Chicago, la consécration, l’élite noire qui acclame un bluesman. Incroyable ! Avec ses grâces orientales, le Regal Theater ressemblait à une mosquée. Dehors il gelait à pierre fendre, dedans on transformait la scène en bûcher. Le truc de Riley : un vieux clocher (le gospel) sur une base stable (le blues), plus une annexe moderne (selon la saison : rock, soul, jazz). Cuivres, smokings et belles manières, il désinfectait le blues de ses relents populaciers. La tuyauterie s’imposait dès 1949, mais la formule corporate sera mise au point beaucoup plus tard, ce petit big band à écusson avec de vrais arrangements de swing.
Riley devenait une vanité raciale, les ghettos l’aimaient autant que James Brown, il chavirait les dames tel un Elvis de bronze. Et puis le Fillmore West en 1968. Une inextricable cohue de jeunes Blancs chevelus grouillait devant les portes. « On nous aura mal aiguillés, on ne peut pas entrer là-dedans, on va s’attirer des ennuis ». Je n’avais pas jeté la première note… cinq minutes de standing-ovation. Riley en pleurait d’incrédulité. A partir de là, on a joué aussi pour les Blancs, on a ouvert pour les Stones, avec Ike et Tina. 18 dates avant la Saint-Nicolas d’Altamont. On a fait l’Europe comme les autres, on en a profité pour faire aussi le reste du monde jusque chez les rouges, l’URSS et la Chine. La tournée la plus émouvante ? L’Afrique de l’Ouest en 1973.
Les guitaristes du rock baisaient sa chevalière (et bientôt toutes les pop stars de la galaxie – Michael Jackson et Prince au Beverly Theater). Peu après ‘The Thrill Is Gone’  et la longue série de pantoufles qui devait suivre cette bluette lucrative, il y a eu cette féerie méconnue : ‘Indianola Mississippi Seeds’, 1970. Un prurit de producteur avec Carole King, Joe Walsh et Leon Russell. Un vrac de séquences pleines de ressorts bastringues, de cloques funky, de rythmiques en élastomère, d’archets atmosphériques… Et moi qui danse les pas que sa corpulence ne lui laisse plus poser. Mr. Nice Guy, je suis vraiment le seul mariage que tu n’auras pas bousillé !

Christian Casoni

 

 


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