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12/22
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Interview
TONY MARLOW


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LITTLE ODETTA
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Tenace, obsessionnel et positif
.    

Parce qu’il a fondé les Rockin’ Rebels et qu’il a la dégaine d’un personnage de Margerin, on pourrait se tromper sublues tony marlowr le compte de Tony Marlow et le prendre pour l’un des derniers maquisards du rockabilly. Avec lui rien n’est jamais vraiment exact, ni jamais vraiment faux. Car, voilà, on contemple une créature violemment contrastée, fabriquée par les années 50 américaines autant que par les années 60 anglaises, éprise d’Elvis Presley autant que de Jimi Hendrix. Un vrai casse-tête sur la plage de Brighton ! En tenant compte de son amour pour T-Bone Walker et Louis Jordan, on pourrait même enrichir l’hybride Marlow d’un azimut tombé des années 40. C’est tout ça qu’il comprime avec son dernier groupe, Marlow Rider, ou l’odyssée à rebours d’un jeune homme qui, l’âge venant, avait décidé de ne pas choisir, hédoniste avant d’être militant.
Quelle meilleure meule que le bitume pour profiler une guitare et se caréner une voix ? Marlow a parcouru suffisamment de kilomètres pour faire autorité dans ces deux disciplines, chanteur et guitariste remarquables. Notre homme taille maintenant sa route depuis cinquante ans à travers le rock français, avec le même enthousiasme, omniprésent et discret. Tony Marlow ne se contente pas d’en être un passant erratique, confit dans ses souvenirs, captif d’un vieux quart d’heure de gloire. Quand on mène une carrière aussi longue et aussi régulière, forcément, on devient une sorte de conscience…

D’où viens-tu, Tony ?
D’un père belge et d’une mère française. Je suis né le 25 mai 1954 à Charleroi, en Belgique. Ma mère est d’Aubenas, en Ardèche.

Quel milieu ?
Mon père fabriquait des meubles. Il a fait faillite. Fatigué du temps pluvieux sur le plat pays, il s’est expatrié sous le soleil de la Corse où il tenait le bar de la base aérienne 126 à Solenzara.

La musique te tombe dessus en Corse ?
Oui, à 14 ans, au foyer de l’internat du lycée de Bastia. Je me mets à la batterie, car il y en a une qui trône au milieu des baby-foot et des flippers. Je suis irrésistiblement attiré par cet instrument. C’est aussi à cette époque que je découvre Elvis, qui fait son comeback grâce au disque Live At Las Vegas (août 1969).

As-tu été musicien professionnel tout le temps ?
Oui. Je monte des groupes au lycée, et très vite on joue dans les bals de village et les camps de vacances. J’arrive déjà à en vivre.

D'autres boulots ?
Juste un peu d’intérim au siège de la BNP, rue de Sofia, lorsque j’arrive à Paris en 1974. Sinon j’ai toujours vécu de mon art et de ma passion.

Quelles sont les premières chansons que tu as aimées ?
Apache’ des Shadows, omniprésent sur les plages de Corse dans les années 60. Certains titres de Johnny Hallyday : ‘Jeune Homme’, ‘Les Bras En Croix’, ‘Mon Fils’… et ‘Hey Joe’ qui va m’amener à Jimi. Egalement ‘Eloïse’ par Claude François (!), ainsi que le générique du Bon, la Brute et le Truand.

Quels sont les premiers disques que tu as achetés ?
Des 45-tours, car je n’avais pas beaucoup d’argent. ‘Venus’ des Shocking Blue, ‘In The Ghetto’ d’Elvis, ‘Arizona Man’ de Giorgo. Mon premier 33-tours, c’est Cosmo’s Factory de Creedence Clearwater Revival.

Le passage de Jimi Hendrix au rockabilly... Ce n'est pas le cursus habituel…
Le rockabilly n’est pas du tout diffusé en Corse, ni même ailleurs sur les grandes ondes. Je ne connais qu’Elvis, un petit peu Gene Vincent et Eddie Cochran grâce à un article de Jacques Barsamian. J’écoute donc la musique de mon époque, celle que je joue dans mes groupes de lycée : Rolling Stones, Beatles, Creedence, etc.
Ma première rencontre avec le blues fut ‘Red House’ de Jimi Hendrix. La version de treize minutes sur l’album In the West, que j’écoutais religieusement dans ma chambre, toutes lumières éteintes. A 17 ans j’avais l’impression que la voix et la guitare de Jimi, qui sortaient de l’unique baffle de mon tourne-disque, envoûtaient la pièce.
Peu de temps après, un pote m’offre l’album des Frost : Rock’n’Roll Music, enregistré en public au Grande Ballroom de Detroit. Il y a, là-dessus, ‘Donny’s Blues’, un blues de sept minutes avec la guitare incandescente de Dick Wagner. Ça me retourne.
Je ne découvre le rockabilly qu’en 1976 à Paris.

C’est donc une erreur de te cantonner au rockabilly…
Je ne me suis jamais cantonné au rockabilly. Je me mets à la batterie en 1969, dès l’âge de 15 ans, et le blues fait partie de l’appBLUES tony marlowrentissage des groupes de lycée auxquels je participe à travers des reprises de Ten Years After, Led Zeppelin (‘Since I’ve Been Loving You’) ou des Rolling Stones (‘Love In Vain’).
C’est en arrivant à Paris en 1974 que je découvre le blues des origines, grâce aux nombreux disques soldés chez Gibert : Robert Johnson, Muddy Waters, John Lee Hooker, les trois King (avec une préférence pour Freddie), etc. Je me rends compte très vite que le blues est à la base de toutes les musiques que j’aime, comme dirait Johnny ! Rockabilly, country, hard rock, rock anglais, etc.
Je réalise également que ‘Black Magic Woman’, que je jouais en bal, n’est pas de Santana mais de Peter Green et, par ce biais, je découvre rétrospectivement le blues anglais de Fleetwood Mac et l’album fondamental de John Mayall : ‘Blues Breakers With Eric Clapton’, qui signait en 1966 la naissance du blues moderne.

 

Mais tu te mets quand même au rockabilly à un moment !
En 1977, toujours à la batterie, je fonde les Rockin’ Rebels, premier groupe de rockabilly français. J’ai l’occasion de jammer au Gibus avec Zoran, qui se faisait encore appeler You Go, et Benoît Blue Boy au Rose Bonbon. BBB venait de sortir son premier album.
Je n’ai jamais mis les musiques dans des petites cases. En 76, je fréquente l’Open Market fondé par Marc Zermati. Il vend aussi bien les premières compilations de rockabilly obscur, que des pirates de Jimi Hendrix et les premiers singles punks qui viennent de sortir. Tout cela correspond à l’article fondamental d’Yves Adrien dans le Rock&Folk, en janvier 1973 : « Je chante le rock électrique ».
On sort notre premier 45-tours ‘Western’ sur Skydog, le label punk de Marc Zermati. En tant que client de l’Open Market, j’avais parlé à Marc de mon projet rockabilly. Il m’avait dit : « Dès que tu as quelque chose à me faire écouter, on y va ! ». ‘Western’ sort en mai 1978.
Début 80, on est dans la même maison de disques que Patrick Verbeke (Underdog), et j’ai l’occasion de l’accompagner à la batterie, notamment au Baiser Salé et en TV.

Tu étais branché sur une sorte d'underground rockabilly ?
J’allais au Golf Drouot les dimanches après-midi. Ils étaient consacrés au rockabilly, qui touchait une nouvelle génération grâce à American Graffiti, Happy Days et les groupes anglais comme Crazy Cavan & The Rhythm Rockers. Toujours en 77, sort le premier album de Robert Gordon sur RCA, qui popularise le style.
Lorsque Jacky Chalard lance Big Beat Records et sa série de 25 cm en 1980, il me propose de signer avec lui, mais nous sommes déjà sous contrat avec Marc.
En 1981, je passe au chant. Avec les Rockin’ Rebels, on fait la première partie des Stray Cats en France. Dix dates en tout, dont deux à l’Olympia. J’ai l’occasion de voir jouer Brian Setzer tous les soirs depuis les coulisses. Il m’impressionne par sa connaissance du blues sur ‘Drink That Bottle Down’, chanté par le contrebassiste Lee Rocker.
En 1982, avec l’album 1, 2, 3 Jump, on compose dans l’esprit T-Bone Walker, notamment sur le boogie ‘Preacher Ring The Bell’, dont le texte est écrit par notre pote et futur acteur Simon Abkarian.

Tu rencontres beaucoup de personnalités. Tu avais déjà une petite notoriété ?
Dès les premiers concerts des Rockin’ Rebels, en mars 1978 au Swing Hall de Paris, il y a Nono et Bernie de Trust dans le public, Phil Pressing de Starshooter, Aubert et Bertignac de Téléphone, et Jacques Higelin qui danse sur les tables et nous propose dans la foulée de jouer pour son anniversaire à Hérouville. Nous jammons avec lui et les membres de Téléphone. Nous avons eu la chance d’être produits par Marc Zermati, qui connaissait bien tout ce milieu.
Au départ, je me suis mis à la guitare pour bosser le chant puis, petit à petit, je me suis piqué au jeu. L’instrument m’attirait comme un aimant. J’ai commencé à apprendre des licks de blues et de rockabilly.

BLUES tony marlow

Quand l’aventure des Rockin’ Rebels s’arrête-t-elle ?
Les Rockin’ Rebels s’arrêtent début 1985. Ils ont été ma première expérience discographique et m’ont permis de faire mes premiers pas dans le show-business. Je rebondis alors et prends le nom de Tony Marlow. L’enthousiasme ne faiblit pas…
Je saute le pas comme guitariste solo en 1990, lorsque je fonde Betty & The Bops. Je prends alors des cours avec mon ami Mauro Serri, merveilleux guitariste de blues-rock qui avait joué avec Eddy Mitchell et Bill Deraime. Le premier titre qu’on travaille est ‘The Stumble’ de Freddie King. Mauro m’initie à la théorie des cinq formes, le fameux système CAGED, encore peu répandu à l’époque.

Do, la, sol, mi, ré ?
C’est ça. Pour faire court et pas trop technique, c’est une façon d’appréhender le manche de la guitare avec les formes de ces cinq accords que tu déplaces, et qui te permettent de savoir toujours où tu es, où sont tes fondamentales, tierces, quintes etc. Donc d’improviser facilement en retrouvant tes notes de haut en bas.

Tu passes au rhythm’n’blues ensuite…
On jouait déjà du Louis Jordan sur la fin des Rockin’ Rebels, la transition s’est faite tout naturellement. Jouant régulièrement au Caribou, à Mortagne-au-Perche, je jamme avec Paul Personne qui habite à côté. C’est un habitué du lieu. Et, oui, fan de Louis Jordan et de T-Bone Walker, je monte différents groupes de swing/ jump/ blues avec sax, trompettes, trombone, en 1987… Bien avant que ce soit à la mode.

Le nom de ces groupes ?
Tony Marlow et Les Privés, Tony Marlow Blue Five, Bandits Mancho. Dans les 90’s, je joue au Slow Club, au Caveau de la Huchette, au Petit Journal Montparnasse, au festival de Fontainebleau avec Sacha Distel, et au Cognac Blues Passion. Le R&B me donne accès aux clubs de jazz cités plus haut et, comme tout le monde est déclaré, je deviens intermittent du spectacle à partir de 1987.

Tes groupes, ce sont des groupes de circonstance ou de véritables projets ?
De véritables projets musicaux avec, également, des compositions et des arrangements de cuivres écrits par Jean-Marc Tomi des Rockin’ Rebels, ce dont témoigne le CD Flagrant Délit Au Slow Club. Avec Bandits Mancho on sort un album en 2001. Sur la compo ‘Paris-Boogie’, je joue dans l’esprit de T-Bone Walker. Cette chanson est sélectionnée pour le CD du Cahors Blues de 2003, auquel je participe avec Fred Chapellier. Toujours à Cahors en 2007, Tony Coleman, subjugué, demande à jouer avec moi ‘Johnny B. Goode’ à la batterie. En 2012, je réitère avec Robert Cray, Dr John, Tom Principato…

Tu as gardé des contacts ?
Avec certains, oui. Maintenant, avec les réseaux sociaux, c’est plus facile.

Ton parcours est toujours parallèle au blues...
Le blues est à la base des musiques que je joue, que ce soit du jump, du swing, du rockabilly ou du rock’n’roll. Avec les albums Guitar Party (2007) et Surboum Guitare (2017), je rends hommage aux grands guitaristes de rock’n’roll et de rockabilly, dont le jeu est une fusion des cultures blanche et noire, le rock’n’roll étant l’enfant du blues comme chantait Muddy Waters ! Comme ‘Chippenham Blues’ que je compose en hommage à Eddie Cochran, ou ‘Uncle Berry’ pour … qui vous savez !

Et c’est là qu’on arrive à Marlow Rider, ton dernier groupe ?
A partir de 2015, mes goûts d’adolescent reviennent avec une force incontrôlable et je me mets à travailler intensément les jeux de guitare de Jimi Hendrix, Eric Clapton période Bluesbreakers / Cream, Peter Green, Paul Kossoff, etc. Avec Fred Kolinski (batterie) et Amine Leroy (contrebasse), je monte Marlow Rider en 2017, un power-trio blues-rock psyché avec contrebasse slappée ! Le projet est audacieux et exige des formules rythmiques inédites jusque-là.

C'est une synthèse de ta carrière ?
Tu as bien cerné le concept. Je mets en effet, dans Marlow Rider, tout ce qui me fait vibrer depuis mes débuts. De plus, jouer du Hendrix avec une contrebasse slappée, c’est original et inédit.

Connais-tu Fred Kolinski et Amine Leroy depuis longtemps ?
Je connaisblues tony marlow Fred depuis une vingtaine d’années. Il a été le dernier batteur des Rockin’ Rebels lorsqu’on s’est reformé début 2000. Il a joué dans une multitude de groupes rock, blues et country, notamment Nina Van Horn, The Bunch, Widow Maker. Batteur tout terrain, il a même joué avec Yvette Horner ! Il a un jeu à la fois souple et puissant. Il possède une grande qualité : il est à l’écoute des autres musiciens.
Amine vient, lui, du milieu psychobilly, ce qui explique son aisance et sa rapidité à slapper. Il a été le membre fondateur du premier groupe français du genre : Banane Metallik, début 90. Il a également fait partie de groupes alterno-manouches comme Johnny Montreuil, Prince Chameau ou, plus rock, JJ Pantin et Nausea Bomb.

Le premier album de Marlow Rider ?
First Ride est enregistré en 2020, avec Seb Le Bison, au studio Cargo de Montreuil. Il sort début 2021 en version CD chez Rock Paradise, et en vinyle sur Bullit Records. Trois reprises de Jimi Hendrix plantent le décor : ‘Fire’, ‘Hey Joe’ (sur une rythmique à la Johnny Cash et le texte de Johnny Hallyday), et ‘Purple Haze’, dans la version française du groupe canadien The Haunted, en 1967. La contrebasse slappée accomplit là un tour de force !
Les compositions ‘Jimi Freedom’ et ‘The Gypsy Says’ groovent dans l’esprit du génial gaucher, tandis que ‘Juste Une Autre Chanson D’Amour’ est un vibrant hommage à Peter Green. Les boogies ‘Debout’ (texte de Jean-William Thoury, parolier du groupe Bijou) et ‘Among The Zombies’ déboulent comme des boulets de canon tirés à la manière de Johnny Winter ou Rory Gallagher. Le duo avec Alicia Fiorucci sur le shuffle ‘Mutual Appreciation’ ajoute une touche de charme coquin…
L’instrumental ‘Marlow Rides Again’, avec ses thèmes hendrixiens et ses ponts cowboys synthétisent mes 40 ans de rock’n’blues.
Le nouvel album sortira début mars 2023 sur Bullit Records. Il va encore plus loin dans le procédé, et s’intitulera Cryptogenèse !
Marlow Rider n’a pas fini de rouler !

Tu ne parles pas de ta collaboration à Jukebox Magazine…
Lorsque je suis monté à Paris en 74, j’ai passé une licence de musicologie à la fac de Vincennes. J’ai toujours aimé écrire sur l’histoire, notamment celle de la musique. Je me suis fait la main dans différents fanzines anglais (Southern & Rockin’), et français (Elvis My Happiness, Rock’n’Roll Revue). Jacques Leblanc aimait ma façon d’écrire. Il m’a proposé de collaborer à Jukebox Magazine en 2010, ce que j’ai fait jusqu’en 2020. Malheureusement, le confinement a eu raison de la revue.

Parle-nous un peu de ta personnalité. Au-delà des faits, on aimerait savoir quel genre d'homme est Tony Marlow.
Pour mes traits de caractères, je dirais : tenace, obsessionnel, à l’écoute. Je positive toujours, même dans les mauvaises passes. Concernant la vie de musicien, il y a un titre de chanson de Charlie Rich que j’adore : ‘Life’s Little Ups And Downs’. Sinon, le Marlow est un animal sociable… mais s’il s’aperçoit qu’on se moque de lui, il peut devenir très vindicatif !

Quelle est la chanson qui te vient à l'esprit, sans même que tu y penses, quand tu marches dans la rue par exemple ?
C’est souvent la chanson du moment, c’est à dire celle que je suis en train de composer pour Marlow Rider ou Alicia F.

Quelle est la chanson que tu sauverais si toutes les autres devaient disparaître ?
If I Can Dream’ d’Elvis Presley.

Album préféré. Deux réponses, pas plus, quoi qu'il t'en coûte !
Electric Ladyland de Jimi Hendrix, et le premier album éponyme de Cactus.

Un très bon souvenir de scène ou de studio…
L’accompagnement de la reine du rockabilly, Janis Martin, à Concarneau en 2005.

Un très mauvais souvenir de scène ou de studio…
Un gala fantôme dans le sud de la France avec les Rockin’ Rebels. En arrivant on a trouvé porte close. L’organisateur ne s’est jamais pointé. Il avait disparu dans la nature. On s’est retrouvé comme des glands ! Mais, avec le recul, même les mauvais souvenirs ont le parfum de la nostalgie…

Christian Casoni - octobre 2022

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