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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Interview
THE BLUE STUFF
Un hibernatus sixties appelé à vivre au présent


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Philippe Decarra, dit 'Crakos', surgit hors de la nuit aux commandes d'une magnifique Citroën immatriculée dans les Yvelines. Il chante et donne de l'harmonica au sein du quartet The Blue Stuff. Le groupe sort sa première oblitération numérique chez Alone Records, une carte d'un bleu franc, sans pose et sans vice. Depuis le temps qu'il fait la tournée des petits zincs… Crakos attendait un bonus de légitimité pour pousser la porte d'un studio, et de le faire avec les bonnes personnes. Le sous-bock intitulé Rhythm'n'blues And More! témoigne qu'il a enfin débusqué les larrons de l'occasion.

Blues Again: Pourquoi ‘The Blue Stuff’?
Philippe Decarra : D'abord parce qu'il est fonctionnel : un nom court que le public et les organisateurs retiendront facilement. Imagine à l’autre bout du fil un patron de bistrot Zone de Texte:berrichon qui reçoit un CD avec un nom de groupe imbitable. Pour ma part, je voulais éviter la grandiloquence. Prends les restos asiatiques, tu vas comprendre : Le Palais Impérial, Le Dragon Etincelant, Le Tigre Royal... Lorsque tu entres dans un de ces établissements pour avaler un potage pékinois, je ne suis pas certain que l’enseigne fleurie t’apporte une part de rêve, surtout au dessert, lorsque tu vois arriver ton pauvre citron givré avec son inséparable copain, le biscuit aux amandes ! C’est du même ordre qu’annoncer au public : Nous sommes les  Bad Snakes !, sachant que trois heures plus tard, tu reprends le chemin de ta banlieue en anorak, au volant de ta Xsara ! Le nom devait néanmoins revêtir une signification identitaire. On a commencé avec des reprises de blues, mais dès les premières compos les courants de prédilection de chacun ont émergé dans le jeu. Certaines reprises ont carrément viré leur cuti avec des rythmiques reggae, rhythm’n’blues, certaines interprétations sont devenues plus pêchues ou, au contraire, plus intimistes. On a compris que le mélange des particules donnait naissance à une matière nouvelle qu’on ne savait pas décrire. Un soir, Eric (le bassiste), a proposé The Blue Stuff. Le truc bleu. C’était parfait ! Et pour finir, il fallait symboliser le truc, et Franck (le guitariste) nous a pondu le logo, cet humanoïde, une sorte de Frankenstein musical bleu.

Pourquoi un nom anglais ?
Les textes sont anglais. Un nom français aurait-il été logique ?

On t’a connu obsédé par le Chicago-blues. Pourquoi ce crochet par le rhythm’n’blues ?
En fait j’ai découvert le blues très tardivement. Avant, il y avait eu le rock’n’roll, puis le rhythm’n’blues et la soul. J’avais donc sauté l’étape chronologique précédente. Jimmy Reed et Lightnin’ Hopkins ont constitué le fil d’Ariane pour remonter le temps. Muddy Waters a déboulé tout de suite après, et j’ai absorbé tout ce que je pouvais du Chicago-blues, jusqu’à plus soif. Maintenant l’équilibre est rétabli, j’ai comblé ce vide affectif inconscient (si je puis dire), et la pendule peut repartir.

Zone de Texte:Est-ce d’ailleurs du rhythm’n’blues ?
Tu connais la définition du rhythm’n'blues, toi ? Chacun a la sienne. Moi, je pensais que le son Motown, avec ses sections cuivres explosives, était LE rhythm’n’blues. En fait, il n’est peut-être que la catégorie reine, comme Chicago pour le blues. C’est quoi, le rhythm’n’blues ? Une sorte de pop noire ? Si ce que nous faisons n’est pas du rhythm’n’blues, ce doit être ce qui s’en approche le plus. Comment je définirais ce genre ? Comme un hibernatus sixties appelé à vivre au présent. Et vlan dans la poire ! C’est un style hybride qui est né naturellement, par agglomération de nos influences respectives. Comme un puzzle.

Le Blue Stuff défend-il une couleur originale dans le paysage du blues français ?
Nous avons l’impression d’avoir une couleur particulière, mais restons humbles. Ce n’est que de la musique. Que les gens aiment, ce sera déjà beaucoup.

Cet album, enregistré en deux coups de cuillères à pot, correspond-il à l’idée que tu t’en faisais ?
Tout à fait. On a fait un enregistrement studio qui, me semble-t-il, conserve le dynamisme d’un live. Pour enregistrer treize titres en huit heures, l’idée devait forcément être simple. Pas de prise de tête à la vas-y on refait par ci, on recolle par là. Les consignes étaient les suivantes : une prise tous ensemble pour que basse/batterie puissent profiter de la dynamique du groupe. Si tout va bien, on garde. Sinon, une seconde prise pour eux. Les solos et la voix, idem. Deux chances, un rattrapage, pas plus. On a tellement bien géré le temps que le dernier morceau, l’instrumental intitulé ‘Indian Spirit’, qui n’aurait pas dû faire partie du menu, a pu être casé in extremis. On avait commencé à l’ébaucher lorsqu’on s’est rencontrés, tous les quatre, mais ne sachant pas comment le structurer, on l’avait laissé de côté. Deux jours avant, on l’avait rejoué comme ça, sans objectif particulier. Et puis en studio, on l’a balancé pour finir, avec la foi des justes, en impro, sans réfléchir. On l’a vu foncer… et on l’a laissé faire. C’était la solution : un morceau d’ambiance à jouer simplement, les yeux fermés.

Qui amène les idées ?
Franck, le guitariste. Quand il vient avec un truc auquel il a pensé, on l’essaie. Si ça prend, on poursuit. Sinon, on n’insiste pas. Ce genre de choses, il faut les sentir tout de suite. Au final, sept des compos sont de lui, une d’Eric, et deux du groupe. Les arrangements, eux, sont un vrai travail d’équipe. On respecte les avis et les idées de chacun… dans une ambiance enrichissante et motivante !

Quel était le péché capital à ne pas commettre ?
Laisser le stress s’installer. Limités comme nous l’étions par le temps, ça aurait pu se produire mais, à part une petite nervosité au démarrage, on était plutôt relax. Même si le souci de bien faire était omniprésent. Je crois que l’expérience apportait le recul nécessaire pour éviter de se laisser submerger.

De quoi n’aviez-vous particulièrement pas envie ?
On ne voulait pas d’un rendu numérique et lisse, ni d’un son qui aurait manqué d’une… présence spatiale. On voulait pouvoir passer sur une chaîne Hi-fi avec une amplitude suffisante qui restitue l’énergie.

Si tu pouvais changer quelque chose dans cet album, ce serait quoi ?
Le son de l’harmo, trop compressé à mon goût.

Zone de Texte:Qu’attends-tu de ce premier disque ?
L’ouverture sur des festivals, et des lieux où le public vienne vraiment pour la musique. On aimerait aussi être sollicités pour faire des premières parties de têtes d’affiche, comme tout un chacun sans doute. Décrocher des gigs et être vendus sur les concerts, telle est la vocation de cet album ! Qui peut s’intéresser à un groupe sorti de nulle part ? Les choses se font toujours petit à petit, sauf à la Star Academy !

 

L’intro qu’on entend en ouverture d’un titre… C’est Little Walter ? Il cause avec qui ? Et pourquoi cet intermède ?
C’est une bribe de conversation qu’on entend avant ‘My Babe’. Chess donne des recommandations à Little Walter avant la prise. Ce n’est pas très original, mais c’est mon harmoniciste préféré. Il utilise des harmonies particulières que j’aime beaucoup. Glisser cet extrait était une façon de lui rendre hommage.

Sans Amour’ a une couleur vieille radio…
C’est une bluette. On trouvait sympa cette référence à l’époque des grésillements. En concert, je la chante dans le micro d’harmo et la voix paraît sortir d’un phonographe d’époque. Ça étonne et ça fait marrer le public. Et nous aussi. Sinon, c’est sûr, on est plutôt hostile aux effets de studio. On veut le plus d’authenticité possible par rapport à nos sons respectifs. De plus, un titre avec un son spécifique en studio et un son différent en concert, est-ce que ça a du sens ? En tout cas, le public réagit plutôt bien. Le répertoire est établi de façon à éviter la monotonie, autant pour eux que pour nous. Les gens ont l'air positivement surpris du dynamisme des morceaux.

Rêves-tu d’un destin particulier pour le Blue Stuff ?
Je souhaite surtout jouer devant un public attentif, qui apprécie. C’est tout. Et peu importe le lieu.

Vous n’êtes pas pros, vous faites ça en touriste…
On répète une fois par semaine, on essaie de jouer deux fois par mois sur scène, on creuse les morceaux les plus anciens, on n’arrête pas de les polir, on tâche de donner un sens audible à ce mot anglais : groove, et au verbe jouer. Et on continue de composer. Tu y vois du tourisme ? Moi je n’y vois qu’application et motivation.

Donc, tu contestes-tu le titre de bluesmen du dimanche que je vous ai décerné…
Bah, ce n’est qu’une expression, elle n’a aucune importance. Ce que je comprends de ces deux questions, c’est qu’elles sont destinées à jauger notre sérieux. Prends en compte le fait que ce disque n’est pas le résultat d’un assemblage artificiel de prises interminables. Il n’y a pas eu non plus de retouches chirurgicales informatiques sur les notes foireuses. Ce premier album est vraiment le reflet fidèle de ce que nous pouvons donner. Le résultat est sur la table. Je plaide l’honnêteté !

Qui sont les trois autres, obligés de te supporter ?
Il était temps que tu poses la question ! Dominique Puglisi est le batteur, Eric Pol le bassiste, et Franck Martin le guitariste. Au départ, il y avait Franck et moi. Nous sommes donc un peu à l’initiative du Stuff. Mais je connaissais Dominique depuis longtemps. Enfin Eric se pointa. Ouf ! Avant lui, une bonne demi-douzaine de bassistes et deux contrebassistes étaient passés nous voir ! Tout ça s’est fait par petites annonces sur des sites de musique. On a eu du bol, nous sommes vraiment tous différents et, sans pouvoir l’expliquer, nous voilà embarqués ensemble, à bien s’entendre et à se compléter. Le paramètre humain est le plus important. A mon avis, il passe même avant l’homogénéité de nos niveaux respectifs. Eric et Franck ont des goûts plus éclectiques, et une culture musicale plus large que Dominique et moi. Mais la motivation est générale, égale chez chacun. Et les attentes sont partagées, elles aussi.

      

Pourquoi l’harmo ? Qu’est-ce qui t’a plu dans cet instrument ?
Je chantais dans un précédent groupe, et les collègues du moment m’avaient proposé de m’y mettre sur un ou deux morceaux, afin d’apporter une couleur supplémentaire. J’ai accepté, et comme je ne pensais pas en être capable, j’ai pris l’exercice avec beaucoup de détachement… et je me suis fait piéger. J’ai commencé à écouter des harmonicistes, à jouer de plus en plus. Les petits progrès que je réalisais me surmotivaient ! A l’époque je faisais près de quatre heures de transports en commun dans la journée pour aller bosser, j’attendais ma correspondance à cinq heures du mat’ sur un quai de gare désert, avec un lecteur CD dans une poche et tous les harmos et les disques dans le sac. J’entends encore ce train de marchandises qui passait très lentement en faisant un boucan infernal. J’ai bien essayé de prendre deux ou trois cours pour comprendre, mais rien à faire. Gamme pentatonique mineure, majeure, apprendre par cœur, je ne le sentais vraiment pas, alors j’ai continué comme j’avais commencé, en ouvrant les oreilles et en jouant énormément. Et je continue à travailler l’instrument, c’est un apprentissage continuel, c’est évident. Qui peut dire qu’il est arrivé au bout ? Il y a très peu de morceaux où je joue un chorus identique, appris par cœur. Lorsque je le fais, c’est par choix et non par crainte. Il s’agit de jouer. C’est un verbe idéal pour la musique. Et dans un jeu, la peur n’a pas lieu d’être. C’est comme un gosse qui joue à courir après son pote : il ne pense pas à la chute, juste au plaisir de choper l’autre. Il faut remettre les choses à leur place, il s’agit que de musique, un domaine ludique. On n’a rien à prouver.

Quels groupes ou singletons français apprécies-tu tout particulièrement ?
Steve Verbeke, pour sa façon d’aborder les choses. Il me donne l’impression de faire ce qu’il sait faire et ce qu’il aime, sans se prendre la tête à imiter ou se demander s’il est à la hauteur de ses références. Je me sens proche de lui en ça, et j’ai beaucoup aimé son album Parano. Youssef Remadna, pour son immense talent, sa voix, son jeu et ses qualités humaines. Je leur souhaite vraiment le meilleur à ceux-là ! Et Bo Weavil. Quelle authenticité ! On s’y croirait !

Zone de Texte:  Le marché français du blues ?
Question scène, je trouve le blues bien représenté sur le territoire. Pas mal de communes ont leur festival, petit ou grand. Mais je ne suis pas un spécialiste. Pour les gigs dans les pubs, c’est une musique bien accueillie, encore plus pour les formations acoustiques, et ce, pour d’évidentes raisons de voisinage : les nuisances sonores ! Pour les cachets, il n’y a pas de règle, c’est aléatoire, souvent illogique. Les petits bars font généralement l’effort de verser un cachet correct. Certains patrons aiment vraiment la musique mais ils ont du mal à en drainer le public. Les gros pubs, eux, paient moins. En tous cas, pas plus ! A Paris c’est carrément l’arnaque. Ils t’offrent trois verres, tu as le droit de passer le chapeau et tu dois souvent, au préalable, amener du public. Ils n’ont pas besoin de groupes live. La capitale est toujours bondée, c’est la loi de l’offre et de la demande. En général on a du mal à trouver des publics attentifs à la musique dans ces petits bars ou dans les pubs. D’où une partie des réponses que je t’ai déjà faites auparavant… Les petites assoces sont le meilleur compromis en ce qui nous concerne. Elles ont un public, elles ont conscience de notre travail et de la prestation, et nous reçoivent toujours très bien.

Pourquoi continuer dans ces conditions ?
Les groupes qui tracent la route devant nous sont bien passés par ce chemin, et parfois la mayonnaise a pris, alors... Cet album n’est pas mal enregistré pour une autoproduction, et on y a mis ce qu’on pouvait. A nous de le diffuser le plus largement possible et de créer des retombées. On espère que des organisateurs et des chroniqueurs prendront le temps d’écouter. Voilà, on continue surtout parce que, dans la balance, le plaisir est plus lourd que le reste.

Quel est ton plus gros motif de satisfaction dans ta position, que tu le veuilles ou non, de bluesman français ?
Cet album de compos. Tu ne singes pas tes idoles, tu es content de le défendre parce que tu sais que tu as réalisé quelque chose de valable. Le plaisir de jouer ensemble est décuplé dans les compos. C’est nous, et nous seulement. Quand j’écoute mes comparses en train de jouer, j’aime vraiment ce que j’entends. Je suis chargé positivement quand vient mon tour de chanter ou de jouer. Je suis porté par chacun d’eux, et j’espère qu’ils ressentent la même chose.

Le meilleur souvenir de scène…
Le festival de la Charité-sur-Loire en août 2009. Le public, l’accueil, l’ambiance, la météo… Un rêve !

… Et le pire…
Il y a quelques années, je me produisais au sein d’un autre groupe, dans un petit bar. On a donné un concert, le concert tout entier ! devant… zéro personne. On entendait juste quatre gars au comptoir, en train de s’éclater au 421. Ils étaient arrivés à 19h00, en même temps que nous, et ils étaient encore là quand on s’est barrés. Sur le moment, on s’est dit : Prenons-le comme une répète. Au final : une grosse fatigue. Mais la proprio était sympa, elle nous a payés sans rechigner.

Le plus grand chanteur de tous les temps…
Lightnin’ Hopkins !

La chanson que tu préfères au monde…
One Kind Of Favor I Ask Of You’, la version de Lightnin’ Hopkins. 1960.

L’album que tu préfères…
Muddy Mississippi Waters, le dernier live de la légende.

Le concert le plus impressionnant auquel tu aies assisté….
Pas un concert mais la prestation de Steve Walwyn, le guitariste de Dr Feelgood, quand ils sont passés au festival de Blues sur Seine, il y a quelques éditions de ça. Au milieu d’un morceau (‘Mad Man Blues’ ou ‘Down By The Jetty Blues’ – NdR), le chanteur s’éclipse, puis le bassiste et le batteur disparaissent à leur tour. Walwyn reste seul en scène et enquille quatre ou cinq grilles de chorus avec la même énergie, du début à la fin, jusqu’à ce que les autres regagnent leur poste après un bon quart d’heure d’une échappée solitaire, sans un temps mort, sans une once d’ennui, et qu’ils reprennent le titre là où ils l’avaient laissé. Putain, ça c’est du spectacle !

Christian Casoni – Octobre 2010

www.myspace.com/thebluestuff