blues again en-tete
01/21
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Interview
SOPHIE KAY


KING KONG BLUES
king kong blues
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SOPHIE KAY
sophie kay
sophie kay
sophie kay


Parfum de femme
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Turbulent Blues, le dernier album de Sophie Kay, ressort, orné d’une étiquette aux couleurs d’Aurasky Music. C’est une première pour cette franche-tireuse qui n’a jamais été pressée d’appartenir à une écurie, et n’avait encorsophie kaye jamais émoussé la plume de son stylo au bas d’un contrat. Nous avons déjà dit, sur ce site, tout le bien que nous pensons de Turbulent Blues, avec son folk jazzy, un rien beatnik. Sophie Kay poursuit son échappée solitaire, endurante et libre, étrangère à toutes les chapelles, laissant flotter, mine de rien, dans son sillage, un parfum de femme qui n’appartient qu’à elle, et une élégance spontanée qui s’est perfectionnée avec l’expérience.  

Blues Again : Tu en es à combien d’albums ?
Sophie Kay : Attends que j’aille voir dans ma discothèque. J’ai fait deux albums avec Little Victor, quatre sous mon nom, je figure sur quelques compilations (physiques). J’ai également produit et réalisé un documentaire sur RL Burnside : Un Jour Avec RL Burnside. J’en suis fière, c’est pourquoi je l’ajoute à la liste.

Sur quel label ?
Blue Rabbit Records, qui est devenu Jeno Records (www.sophiekay.bandcamp.com). Mon label.

Tu as combien d’années de carrière ? Je parle du métier de chanteuse…
J’ai réellement commencé à chanter professionnellement à la fin des années 1990, bien que j’aie fait partie de plein de groupes auparavant. Et j’ai toujours joué de la guitare, même si ça ne se voit pas !

Ton nouveau label, tu nous en dis deux mots ?
Aurasky Music (www.auraskymusic.com). C’est un label indépendant, management, publishing et booking, dirigé par Fred Perrot. On s’est contacté sur un site de rencontres. Mais non, un site de rencontre pour artistes ! Le site Groover. Tu envoies une chanson à quelques personnes de ton choix, et c’est bingo ou bof. J’ai envoyé ‘I Don’t Remember (Who I Am)’ et ‘What We Gonna Do’. La première a eu plus de succès, mais Fred Perrot a choisi la deuxième. Il m’a dit qu’il allait l’intégrer dans sa playlist. C’est comme ça que ça marche actuellement. Hier les compilations, aujourd’hui les playlists. C’est ça que les gens, jeunes ou moins jeunes, écoutent dans leurs casques. Enfin, je présume. J’ai répondu à Fred : « Avec plaisir ». Puis il a écouté l’album et a compris que c’était du sérieux (Clin d’œil). Il m’a envoyé un contrat. Ou plutôt des contrats. Pour la première fois de ma vie, j’ai signé. Simple. J’ai tout de suite eu confiance. Je dis première fois parce qu’auparavant, des contrats, on m’en a proposés, mais j’ai toujours refusé de les signer.

Pourquoi avoir intitulé cet album Turbulent Blues ?
Ce titre renvoie évidemment au sentiment de turbulence. C’est un sentiment que je ressens depuis au moins deux décennies. Turbulent Blues contient l’idée d’un bouillonnement, de troubles profonds, mais aussi d’une rébellion et d’une insoumission. J’ai volontairement choisi des chansons de ma réserve qui contenaient ce thème.

Vois-tu cet album comme un tournant dans ta carrière ? Ou un sommet ?
Un tournant, non. Un prolongement, plutôt. Je m’améliore. Enfin, je crois. Un sommet ? Non plus. Je ne vois plus ni ma vie ni ma carrière comme une montagne à gravir, un nouveau sommet à atteindre. Je suis arrivée sur un plateau. Il faut aussi des gens sur les plateaux, ce sont eux qui cultivent la nourriture. Quand tu es au sommet, tout ce qu’il te reste à faire est de redescendre. Je ne trouve pas ça très intéressant. Rester sur un plateau, à mille mètres maximum, ça me va. Pour se maintenir là-haut, faut consommer beaucoup d’oxygène. Moi, là-haut, je saigne du nez. J’ai horreur de la compétition, même vis-à-vis de moi-même. En revanche je lâche peu ou pas souvent la corde.

Le style et la manière de faire semblent plus précis, plus limpides, et l’écriture des chansons, plus assurée…
Oui et non. La production est plus léchée. Certes, j’ai une plus grande expérience du studio et, c’est vrai, je sais ce que je veux entendre. Mais j’ai eu aussi plus de temps pour travailler sur les prises, les arrangements et le son. J’ai aussi eu la chance de travailler avec Denis Goltser, merveilleux et talentueux ingé-son et mixeur, qui m’a offert, en plus de ses aptitudes techniques, sa patience. Cet album s’est quand même fait en presque trois ans de temps, de quoi réfléchir et rectifier le tir à de nombreuses reprises. Au début, je ne voulais pas spécialement faire un album, j’avais juste envie d’enregistrer pêle-mêle les morceaux qui me tenaient à cœur. J’en ai peut-être enregistrés vingt. J’ai changé d’avis en cours de route. Même là, je ne suis pas encore complètement satisfaite. J’ai trop cumulé d’emplois (bien en phase avec la société, ha ha !). Autrice-compositrice, instrumentiste, arrangeuse, deux boulots de productrice (factures et artistes)… Des accumulations que je déconseille. N’est pas Prince qui veut ! Au prochain album, je privilégierai un producteur ou une productrice artistique. Au lieu de trois ans, ça prendra trois mois ! Un professionnel dans le style de ma musique, qui dira aux musiciens (moi, incluse) : Non, là tu recommences. Mets un diminué ici pour aller à La. La contrebasse, plus au fond des temps. Ou : On doit recommencer ce mix. Avis aux amateurs ! Et comme, selon Victor Mac, « le mieux est l’ennemi du bien », j’ai décidé de suivre son conseil de toujours. En espérant qu’il produise, en de meilleurs temps, mon futur enregistrement : un hommage à Memphis Minnie. Maintenant que j’ai un label, je me sens moins seule. Et Fred Perrot est en train de devenir un formidable partenaire. [Victor Mac, alias Little Victor – NdR]

Comment définirais-tu le style de tes chansons ? Folk jazzy ? Jazz beatnik, comme on a pu dire de Tom Waits au début ? Folk, blues, americana parfois, cabaret, chanson française underground ?
Je m’inspire des styles que tu as cités, sauf americana. Je ne vois pas quelle chanson de l’album sonnerait americana. La base reste blues et jazz ragtime, avec du swing et un zeste de tango (que je danse). Sinon, oui, j’aime l’inspiration de Tom Waits. C’est un amoureux transi de blues et de jazz, mais quand il compose ça devient du Tom Waits. Il ne s’embarrasse plus de règles. Rickie Lee Jones non plus.

Tu dirais que c’est un disque SOPHIE KAYde chansons engagées, comme on disait dans le temps ?
Oui, c’est engagé si on veut. Désespéré. Tourmenté sans renoncer à l’humour, je crois. ‘Sugar Baby’ est une chanson féministe, inspirée de Mance Lipscomb. Il en a enregistrée une sous ce titre. Je la chantais dans le passé, sans vraiment me rendre compte du machisme qu’elle véhiculait. J’en ai pris le contre-pied. Je dénonce la violence du personnage que Mance Lipscomb met en scène. ‘What We Gonna Do’ est écolo et sociale. C’est un blues actuel, façon rhythm’n’blues des années 60 au ralenti, magnifié par le splendide mix d’Arnaud Fradin, ambiance 1984. ‘I Don’t Remember (Who I Am)’ parle d’un mauvais cauchemar avec, en toile de fond, la perte de mémoire (inspirée par la série Mr. Robot). ‘Tough Times’ est inspirée du blues de John Brim qui porte ce titre. J’y parle des patates qui se vendent actuellement à trois euros le kilo ! ‘I Wanted To Leave My Shoes’ raconte un fait qui s’est produit après les attentats du Bataclan. Des milliers de gens voulaient se rassembler pour un hommage. Mais le rassemblement a été interdit. Des milliers de protestataires sont arrivés Place de la République avec une paire de chaussures à la main. Ils ont déposé les chaussures tout autour de la place. Des chaussures de toutes sortes dans un parterre de fleurs et de bougies. Je me souviens, je suis arrivée là-bas en début d’après-midi, une paire de claquettes dorées à la main, mais c’était le chaos. Lacrimo, tirs de LDB, des jeunes attrapés violemment par les cheveux, trainés par terre vers les camions de police et toutes les chaussures, les fleurs, les bougies qui valsaient dans les airs. J’en ai fait cette chanson. Maintenant, chanson engagée… Pour moi, la chanson dite engagée est portée par un autre style que celui de mon écriture. La musique, les arrangements y sont moins essentiels. Mais si ‘Strange Fruit’ est une chanson engagée, alors, oui, mes chansons sont engagées.

Toutes ces chansons portent effectivement un message, en particulier la dernière, adaptée du pasteur Martin Niemöller (Quand ils sont venus me chercher…).
J’ai adapté ce texte, parce qu’on ne pourra jamais dire en si peu de phrases une telle vérité. De simples mots, un poème sur notre devoir d’humanité, donc de résistance. Elle nous invite à réfléchir sur ce qui nous insupporte. Si nous protégeons les autres, nous serons à notre tour protégés. Facile à dire tu me diras. Les gens s’écrasent, on le voit au quotidien. Les gens se font rouler aux caisses des supermarchés, ils ne réagissent pas, ou peu, quand une jeune fille qui se fait agresser, quand ils voient un sans-abri en train de crever, ou devant nos libertés individuelles en train de s’éteindre. Il serait tellement simple de dire ensemble : non. Mais la peur fait barrage au nombre. A la fin, tout le monde se fait manger. Sauf si tu as pu t’acheter un bunker !

Les autres albums allaient-ils aussi loin dans la dénonciation et la désillusion ?
Oui, Old Orléans.

Comment se répartissent les langues (le français et l’anglais) ? Qu’est-ce qui fait qu’une chanson est écrite en français et une autre en anglais ?
Ça dépend comment l’inspiration vient. On ne la commande pas. Si elle vient en anglais, on doit l’accueillir en anglais. Dix morceaux de l’album sont écrits en anglais. Cette fois, le français est à l’honneur deux fois. Une première fois avec ‘Welcome Sweet Little Angel’, contrairement à ce qu’indique le titre. Cette chanson date de la fin des années 80, quand je n’écrivais qu’en français. Un jour, j’avais été frappée par une pub pour une banque dans laquelle était martelé le mot « Welcome »… Ça s’adressait à un petit bout d’chou. Une deuxième fois avec ‘Se Sentir Bien’. Celle-là est venue alors que j’essayais de reprendre ‘Feeling Good’ de JB Lenoir, afin de l’inclure dans le répertoire de reprises que je joue régulièrement. Mais ça ne collait pas. Je me suis donc tournée vers le français, où je raconte des mini-scènes de vie. Ça parle d’alcool, de consommation et de mort. Une réinterprétation personnelle de la chanson originale. Heureusement que le blues n’est pas, par essence, capitaliste. Depuis au moins dix ans, je joue principalement du blues traditionnel en live. J’interprète Memphis Minnie, Bessie Smith, Big Bill Broonzy et d’autres artistes de cette époque. Je jouais déjà ce répertoire avec Victor Mac, à l’époque du grand frisson. Tout ça m’a nourri et a sans doute déclenché en moi une certaine facilité à écrire en anglais bien que, professionnellement, j’utilise l’anglais depuis les années 70. J’ai toujours été excellente dans cette matière. J’ai signé et négocié avec D.A Pennebeker le film Don’t Look Back, et Gimme Shelter avec les frères Maysles ! J’ai également des origines australiennes. Ma grand-mère était australienne, après avoir été hongroise. Ça parlait anglais à la maison, dans les années 50 et 60.

L’anglais fait-il passer des sentiments différents ?
Je n’en suis pas si sûre. Ce qui est certain c’est qu’en anglais, tu peux mettre quelques mots bout à bout, tu as déjà le sens. C’est plus simple que le français qui rend plus bavard. « Kind hearted woman » : trois mots. « Une femme qui a du cœur » : six…

L’album ne contient que des compos (si on excepte la dernière)…
Oui. J’écris des chansons depuis l’âge de 17 ans. Ces derniers temps, l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Je me sens vide, dans un état de sidération, parfois de dépression. Je crois que la privation de concerts, des séances de répétition, la fermeture des studios… tout ça fait barrière à la créativité. Je vais prochainement me concentrer sur la composition d’instrus.

On parle de la valse des musiciens ? Thibaut Chopin et Simon Boyer, on connaît. Ils marchent d’ailleurs par paire dans ton disque, ces deux-là. Arnaud Fradin aussi (pour deux mix et deux masterings)…
Oui. Thibaut Chopin et Simon Boyer, c’est la vieille équipe. Ce sont de bons musiciens. Et je connaissais déjà les milles talents d’Arnaud Fradin, mais pas sa belle oreille. Il l’a mise au service de deux mix : ‘What We Gonna Do’ et ‘Quit You’
sophie kay

. … Les autres, on les connaît moins : Stephen Harrison, Pap’s Walker, Lauris Gherardi, Geanie Stout, Julien Chauveau, Rosalie Hartog et Denis Goltser que tu as évoqué tout à l’heure.
Stephen Harrison est un contrebassiste anglais que je connais depuis très longtemps. Il joue du blues, du rockabilly, mais pas que. Il joue en fait une grande une variété de musiques, y compris, je crois, de la musique dite savante. Pap’s Walker est l’harmoniciste qui m’a accompagnée en concert, magnifiquement bien, ces trois dernières années. Lauris est un batteur, un collègue de travail, ainsi que le pianiste Roger Ankri que tu n’as pas cité. Je suis professeur de guitare dans deux centres d’animation de la Ville de Paris, C’est là-bas que j’ai rencontré ces musiciens, ainsi que Rosalie Hartog (la violoniste). Denis Goltser gère le studio d’enregistrement du centre La Nouvelle Athènes, où j’ai enregistré l’album. Ce lieu regorge de talents, les cultures se croisent, ça bosse là-bas ! Geanie Stout est une amie américaine de longue date, merveilleuse artiste de jazz et compositrice vivant près d’Austin. Elle a aussi enregistré son album lors d’une visite à Paris. Elle a posé le piano sur ‘Welcome Sweet Little Angel’ en 2015 ! Enfin Julien Chauveau, ingé-son, multi-instrumentiste de talent et passionné de musique africaine, qui avait déjà mixé Old Orléans et Leaving Town, mes précédents albums. Julien a un petit label : Disco Box Recording. Il produit des tas de musiques intéressantes. Cette fois, il a mixé ‘Julian Assange Blues’. C’est aussi lui qui a créé le beat de batterie.

Est-ce un album qui a été enregistré en plusieurs périodes, ce que pourraient indiquer les différentes équipes de musiciens ?
Oui, comme je l’ai laissé entendre plus haut.

Le confinement y est-il pour quelque chose ?
Pas du tout. L’album était prêt avant le confinement.

Cette variété de musiciens trahit-il un problème de disponibilité pour eux et, pour toi, l’obligation d’en avoir plusieurs sous la main au cas où l’un ne serait pas libre ?
Non, tout ça c’est de l’impro. Qui passait par là était recruté, selon l’idée que j’avais eue la veille. J’avais déjà fait Old Orléans un peu comme ça. Ma vie est un saut à l’élastique, parcourue par un énorme frisson (dont je me passerais bien par moments) !

Pourtant j’ai toujours détesté le grand huit. Pourtant, ça ne s’entend pas à l’écoute. Il y a une belle unité de son et d’ambiance…
Merci !

C’est un album plutôt acoustique. Tu joues sur quels modèles de guitares ?
Hollow bodies guitars. Mais là, je vais passer à la half hollow body, à cause de méchantes tendinites.

L’accompagnement est sobre et toujours gracieux, notamment les intros brodées…
Merci, ça me plait ce que tu dis !

Tu étais dans cet état d’esprit pendant la réalisation du disque ?
Oui. Contrairement aux deux albums précédents, j’ai voulu épurer au maximum, et vraiment jouer sur la mélodie de la voix et la réponse instrumentale.

La voix est fraîche, digne (sans effets faciles de trémolos ou de raucité), juvénile au début, plus mûre quand les chansons commencent à gagner sur le blues, et que la guitare électrique se manifeste plus assidument. Tu valides ?
Un jour Malek Ben Yedder (Rocking Malek), formidable chanteur de swing jazz entre autres, m’a dit un jour : « Sophie, je voudrais t’entendre chanter comme si tu murmurais à mon oreille ». Ça m’avait beaucoup plu. A partir de là, j’ai travaillé encore et toujours la nuance. J’ai donné beaucoup de cours de chant ces dernières années. A écouter les différentes tessitures qui s’offraient à mes oreilles, j’ai appris de, et avec, mes élèves la richesse et la variété des sons qu’on peut projeter. Le chant est une pratique quasiment magique.

Es-tu satisfaite du résultat ?
Oui, ça va, avec les réserves que j’ai pu émettre plus haut. Je me demande même parfois si c’est bien moi qui ai écrit ou arrangé certaines de ces chansons ! Qui sait ? Peut-être mon ange gardien. Maintenant il faut penser à les jouer sur scène car, jusqu’à présent, beaucoup d’entre elles n’ont pas eu cet honneur. Il me faudra un grand orchsophie kayestre, une section de violons pour ‘I Wanted To Leave My Shoes’ !

Si tu devais t’adresser un reproche, quel serait-il ?
De ne pas avoir encore enregistré un album de blues basique, le genre de morceaux que je chante depuis longtemps sur scène. Quand j’ai enregistré Turbulent Blues, j’étais un peu partie là-dessus mais ça a très vite dévié. Je lance donc dès aujourd’hui une campagne participative pour my Tribute To Memphis Minnie. Français, sortez votre épargne, et rendez-vous sur Ulule ou ailleurs !

Dirais-tu que tu appartiens à la scène française du blues ?
Appelle l’Ifop, je n’en sais rien. Je me sens proche de tous ses acteurs, mais je ne sais pas si c’est réciproque. Je me souviens de la dernière fois où je me suis baladée dans mon quartier, bras dessus, bras dessous, avec ma douce Candye Kane. Ce jour-là, elle m’a confié qu’elle aimerait tant inclure, dans un de ses prochains albums, des compositions différentes, toujours ambiancées blues, un peu cabaret, frenchy, jazzy, medecine show. Elle m’en avait chanté quelques-unes. C’était magnifique, comme tout ce que faisait Candye (elle me manque, et elle manque à la scène blues). Je lui ai dit qu’elle devrait les enregistrer. Elle m’a répondu que son label n’accepterait jamais. Eux voulaient du blues, point. Les artistes luttent pour payer leurs factures, et n’ont souvent d’autres choix que se soumettre aux lois du marché, sauf pour ceux qui ont réussi à s’élancer et qui planent maintenant au-dessus de la mêlée. Ceux-là sont, soit plus créatifs, soit ils n’ont simplement pas de trous de trésorerie. Tandis que les décideurs décident de la tendance. Il est très important de préserver la tradition des anciens répertoires, mais tout aussi important de faire entendre la nouveauté et laisser le choix de la créativité aux artistes. Le milieu du blues a besoin de plus de femmes, de tous âges, surtout dans le live. Je suis pour la discrimination positive, 50, 50.

Appartiens-tu à une scène en particulier ?
J’ai le tort de n’obéir à aucune règle. Je suis têtue, désobéissante, alternative.

Un électron libre ?
Oui, un électron passionné qui s’est pris des décharges, positives et négatives.

Te sens-tu isolée ?
Oui. Un isolement dont il est difficile, voire parfois douloureux, de s’extraire.

Tu connais pourtant du beau monde, quand on lit le générique de tes chansons. Ce sont des amis ?
Pas vraiment. De vrais amis, on n’en a pas tant que ça dans la vie, et les miens sont tous morts. Eux, ce sont des… potes. Ce qui est déjà bien quand je pense aux gens qui sont dans la solitude la plus totale, comme les personnes dans les Ehpad, ou comme c’est le cas pour Julian Assange, en retraite forcée.

Comment vois-tu la suite ? Tu te sens portée par une dynamique avec cet album ?
Je me sens portée par l’enthousiasme de Fred Perrot et d’Aurasky Music. Par ton enthousiasme à toi et de tous ceux qui me témoignent sympathie et encouragement. Je les remercie infSOPHIE KAYiniment. Je ne tire pas pour autant de plans sur la comète. Je sais où j’en suis et qu’à mon âge tout rétrécit. Mais ça se clarifie aussi. L’industrie de la musique est à son niveau le plus bas. Pour que la Sacem commence à licencier son personnel, il faut qu’il se passe quelque chose ! Les pouvoirs en place ont probablement le projet d’éradiquer toute forme de diversité musicale. Le ministre des Finances anglais a déclaré : « Musiciens, changez de métier ». Bientôt, il n’y aura plus que de la musique officielle, celle de Katy Perry qui chante « C’est moi la plus forte. Il suffit que je le veuille, et tous les animaux de la jungle se couchent à mes pieds, même les plus dangereux. » Un modèle de société, quoi. Je ne te dis ça qu’à mi-voix, car une de mes petites élèves de guitare m’a demandé de lui apprendre cette chanson de Katy Perry, ‘Roar’. Je vais tâcher de lui dire que je ne marche pas dans la combine ! En France, les intermittents ont leurs revenus assurés jusqu’en août. Si entretemps ils ne font pas leurs cachets, les bars et les salles étant fermés, que vont devenir tous les artisans de la musique ? C’est la famille à laquelle j’appartiens. Une aubaine, cette crise sanitaire ? Les plateformes de téléchargement pour se rattraper ? Faut voir les montants qui reviennent aux labels, et ceux des artistes ! Ce matin un organisme de formation m’a appelée et m’a proposé une formation en « hygiène des cuisines collectives » ! J’ai cru à une blague. Pour finir, je suis toujours sur mon plateau, à mille kilomètres de haut, y’a de sacrés chemins sinueux et rugueux. Heureusement que là-haut, il y a aussi de grandes prairies vertes.

Christian Casoni - octobre 2020

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SOPHIE KAY