blues again en-tete
12/22
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Interview
SOLOMON BURKE


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LITTLE ODETTA





Archive. L’artiste a disparu le 10 octobre 2010.
    

Considéré dans son pays comme l’une des figures historiques de la soul, aux côtés de Ray Charles et Sam Cooke, Solomon Burke est l’auteur d’une des chansons les plus connues au monde, toutes catégories confondues, ‘Everybody Needs Somebody To Love’. Il est aussi pasteur, possède une église qui totalise près de 200 paroisses, une entreprise prospère de pompes funèbres et une famille qui compte 21 enfants. Un personnage !
Et que fait le Roi de la Soul dans Nashville, son dernier disque ? De la country !

Blues Again : Vous venez de réaliser un album de country…
Solomon Burke : C’est quelque chose que je voulais faire depuis très longtemps. Ça date du début des années 60, avanblues solomon burket que vous soyez né. J’ai enregistré pour Atlantic un titre ‘Just Out Of Reach Of My Two Open Arms’ qui était de la country et qui a eu du succès. C’était mon premier hit pour ce label. Ensuite j’ai récidivé avec ‘Travel On’. Atlantic ne m’a pas laissé continuer dans cette voie parce qu’ils ne voulaient pas s’investir dans la country. Alors je suis revenu à la soul. A la soul classique et au rhythm and blues. Aujourd’hui, je réalise un vieux rêve qui n’était jamais possible, celui d’enregistrer un album de country. J’espère que c’est le bon moment.
La country est un style qui explose l’âme humaine à travers des chansons qui racontent des histoires. Et ces histoires sont ancrées dans la réalité, elles disent la vérité. Si bien qu’elles expriment beaucoup d’humanité, de tolérance et de persévérance. Ça ne sort pas de nulle part. ceux qui les ont écrites ont vécu ce qu’ils racontent. Ce sont des tranches de vie. C’est ça qui m’intéresse, ce ne sont pas juste des personnages de fiction. Ce sont de varies personnes.

C’est différent avec la soul ou le blues ?
Le blues raconte des histoires de la vie, mais il vous laisse juste là, en plan. Il chante: « Oh my baby I want you to come back to me ». On ne sait pas si elle est revenue ou pas. Avec la country, c’est (il chante) : « Baby, je veux que tu reviennes. On sera aussi heureux qu’on peut l’être. On vivra heureux sous des grands pommiers. Merci baby de revenir vers moi ». Voilà, ils vivent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Hey ! C’est plus positif. C’est plus ancré dans la vie, avec un début et une fin. Quand on chante du blues ou du rock’n’roll, on cherche des formules, des phrases qui vont capter l’attention. Le hook, on appelle ça. Dans la plupart des chansons de country, le hook est là du début à la fin, pas seulement pour accrocher l’oreille à certains moments de la chanson.

Si vous aviez pu enregistrer cet album au début des années 60, il aurait été identique ?
Non, parce que la lutte n’est plus la même. Des portes se sont ouvertes et il fallait le faire parce qu’on devait inventer notre propre circuit pour que les disques soient diffusés. Aucun disc-jockey n’aurait passé les chansons d’un artiste noir faisant de la country à l’époque. Ça n’arrivait simplement pas.

Comment avez-vous choisi les invités du disque ?
Les invités étaient l’idée de Buddy Miller, le producteur, je voulais des duos avec Dolly Parton et d’autres. C’était comme un rêve d’imaginer avoir Emmylou Harris ou Gillian Welch. Je lui ai demandé : « Tu crois que c’est possible, mon pote ? ». Lui : « On va voir ce qu’on peut faire », et il l’a fait. Il a trouvé tous ces invités ! Et c’est un honneur pour moi de jouer avec ces artistes qui sont au panthéon de la country.

Don’t Give Up On Me, votre disque précédent a été enregistré en quatre jours. Nashville a-t-il été réalisé aussi rapidement ?
Nashville a été enregistré live en huit jours. Pour moi c’était presque trop long (rires). J’aime enregistrer en live. Je pense que tous les enregistrements en studio devraient être en live.

Vous avez commencé à chanter très jeune…
Le week-end c’était l’église et la radio, rien d’autre. On écoutait donc beaucoup la radio. De la country music, le Top 40, toutes sortes de choses. J’étais toujours avecBLUES solomon burke mon oncle qui avait huit ans de plus que moi et qui jouait de l’orgue et du piano. Il prêchait aussi. Et ma grand-mère qui était très stricte, très pieuse, nous disait : « Au lieu de sauter partout, asseyez-vous là et écoutez la musique. Ecoutez les mots et leur prononciation ». C’est ce qu’on faisait, mon oncle et moi, et c’est ce qui m’a porté jusqu’à maintenant.
J’ai vraiment commencé en 1954 (j’avais alors 14 ans), avec mon premier enregistrement pour Apollo records et une chanson qui s’appelait ‘Christmas Present From Heaven’. C’était une chanson dédiée à ma grand-mère et c’est d’ailleurs elle qui en a écrit le dernier vers. Elle est morte quelques jours après. Ça en fait une chanson particulière pour moi qui restera mon n°1quoi qu’il arrive. C’était le commencement du commencement.

Vous écoutiez aussi du blues ?
J’écoutais beaucoup de blues. Ray Charles, Jimmy Reed, Muddy Waters, BB King, Howlin’ Wolf. Oui, j’écoutais tout ça. On entendait ça à la radio aussi. Des auteurs et des interprètes incroyables ! ce sont des influences qui ont orienté ma vie, qui ont toujours été présentes, à chaque étape.

L’autre partie importante de votre vie, c’est la religion. Il paraît que vous avez fat votre premier sermon à sept ans… La religion est-elle liée à la musique chez vous ?
Mon premier sermon à sept ans, oui, et j’ai eu ma propre église à douze ans. J’ai dit ce que je ressentais comme un enfant de sept ans : « Jésus nous aime, tous et chacun d’entre nous ». Oui, je me souviens de ce jour comme si ça venait d’arriver.
La religion occupe la première place, ensuite vient ma famille et enfin la musique. La religion, c’est la fondation, le roc, les racines. C’est ce qui me fait avancer, ce qui me fait courir, ce qui me fait marcher. Qui me donne la foi pour faire le reste, pour chanter, pour être un bon père et un bon grand-père.

Vous dites pourtant avoir parfois connu l’enfer au cours de votre vie…
Je m’en suis sort en affrontant ces situations. Il faut parfois toucher le fond pour s’élever ensuite. Comment voulez-vous apprécier les bonnes choses si vous ne connaissez pas les mauvaises ? Et comment voulez-vous vaincre le Mal si vous ne connaissez pas le Bien ? c’est notre lot à tous. On doit faire pencher la balance du bon côté. Ce n’est pas facile, mais personne n’a jamais dit que ça le serait.

Vous avez souvent été proclamé roi de la soul. Quelle place occupe ce style aujourd’hui dans votre pays ?
La soul occupe encore une place très importante. C’est encore très fort. On se focalise sur le mor soul, mais il y a le RnB, le rap, les styles s’entrecroisent. C’est une avenue très fréquentée. Les jeunes écoutent Usher et Christina Aguilera, des artistes d’aujourd’hui qui font de la soul. Je suis un grand fan de Christina Aguilera. C’est la meilleure de sa génération dans son domaine. En ce qui me concerne, les jeunes m’écoutent aussi plus, parce que je vais dans plusieurs directions, j’essaie de ne pas rester figé. Ils ne peuvent pas se dire : « Qui c’est ce gars qui se met à faire de la country ? ». Mais plutôt : « Je le connais. Il doit être là depuis la nuit des temps ». Pour certains, j’existe depuis toujours.

Quelqu’un comme Sam Cooke, qui a été une de vos idoles et une de vos influences, est-il encore connu ?
J’ai participé à un tribute à Sam, en juillet dernier, au rock’n’roll Hall Of Fame de Cleveland, avec beaucoup d’invités. Ça a rassemblé du monde. Je travaille avec mon fils sur un album de reprises de Sam Cooke qui retracera son histoire en musique. Je suis en studio actuellement pour ce projet. Ça devrait sortir au début de l’année prochaine, j’espère. Début 2007.

Vos chansons ont été reprises de nombreuses fois, en particulier ‘Everybody Needs Somebody To Love’, la plus célèbre. Parmi toutes ces reprises, y en a-t-il une que vous préférez ?
N’importe laquelle des Rolling Stones. EllBLUES solomon burkees sont toutes bonnes. Ils ont repris ‘Cry To Me’, ‘If You Need Me’, ‘Everybody Needs Somebody To Love’ au début des années 60. Leur reprise de ‘Everybody Needs Somebody To Love’ a été importante pour moi et ils l’ont faite 12 fois, alors je n’ai pas à me plaindre. Je leur ai renvoyé l’ascenseur en reprenant, sur mon album Make Do With What You Got, leur titre ‘I Got The Blues’. Sticky Fingers est l’album des Stones que je préfère.

Vous avez même chanté sur scène avec eux…
Oui, sur la tournée Live Licks en 2002. J’ai fait leur première partie à Los Angeles, puis j’ai interprété ‘Everybody Needs Somebody To Love’ sur scène avec eux.

Justement, cette fameuse chanson, quelle est son histoire ?
Elle a été écrite dans les studios d’Atlantic records. Ils avaient besoin d’une troisième chanson pour finir un disque. J’étais aux toilettes avec deux membres du groupe. Je leur ai dit : « Voilà ce qu’on va faire : un truc d’église. Ça ressemble à ça (il fredonne la célèbre intro) ». On retourne donc au studio, on joue le truc, mais Jerry Wexler, le patron d’Atlantic, trouvait que c’était trop rapide. « On ne peut rien faire de ça, ça n’a pas de sens, ça ne marchera jamais. Confions-la à Bert Berns (auteur maison d’Atlantic - ndlr) pour qu’il l’adapte et que d’autres puissent la jouer ». Et moi : « Pas de problème. Si tu penses qu’il faut rajouter son nom pour qu’elle soit jouée vas-y ». C’est une erreur qui m’a servi de leçon. J’ai souvent dit à d’autres artistes de faire attention à ça. De déposer leurs chansons, de ne pas les laisser aux directeurs de maison de disques. Mais bon, je suis heureux qu’elle ait eu du succès. Je ne sais pas combien de fois elle a été reprise. Chaque année il y a un revival de cette chanson quelque part dans le monde. Sans doute parce que mon message est simple : on a tous besoin de quelqu’un à aimer.

Dans les années soixante, vous avez fait partie d’un groupe éphémère, le Soul Clan, aux côtés d’autres artistes prestigieux. Pourquoi le groupe n’a-t-il pas duré ?
Le Soul Clan a commencé avec Otis Redding, Joe Tex, Wilson Pickett, Don Covay et Ben E. King. On créait quelque chose de vraiment grand, une fraternité, on s’organisait, on lançait nos propres entreprises pour gérer nos droits. On projetait d’acheter des bureaux dans le Sud et pour ça il nous fallait de l’argent. On a donc décidé de faire un disque. On a signé avec Atlantic et on a enregistré une chanson intitulée ‘Soul Meeting’. Otis avait une extinction de voix et il a fallu attendre qu’il se rétablisse pour enregistrer sa partie. Quand il a retrouvé sa voix, nous avons pu finir l’enregistrement… et puis nous avons perdu Otis. Malheureusement Atlantic n’a pas soutenu le disque. Ils ne voulaient pas qu’on gagne l’argent dont avaient besoin nos projets. On leur demandait des millions de dollar en tant que groupe, dans le but de les investir dans les différentes choses qu’on voulait faire. On voyait le futur, on voyait l’intégration et on voulait être impliqués. Eux, ils ne le voyaient pas comme ça. Ils voulaient que nous soyons des artistes, pas des entrepreneurs. Nous avons tous encaissé le coup et nous n’avons jamais rien enregistré ensemble. Il n’y aura jamais que ‘Soul Meeting’.

Ça serait plus facile maintenant de lancer ce genre de projet ?
Les temps ont changé. Avec la somme qu’on cherchait à investir à l’époque, on aurait pu acheter un immeuble. Aujourd’hui, pour la même somme, on aurait une maison avec deux chambres et une salle de bains (rires). San garage !

Est-il vrai que vous avez joué pour le Ku Klux Klan ?BLUES solomon burke
C’est tout à fait vrai. Ni moi, ni le groupe, ne savions pour qui nous allions jouer avant le début de… la fête (rires). Ils ne devaient pas savoir non plus à qui ils avaient affaire en nous engageant. Ça a été une expérience radicale. On a joué trois chansons ce soir-là : ‘Out Of Reach’, ‘Travel On’ et ‘Down In The Valley’. Ils ne voulaient rien entendre d’autre.
Les musiciens du groupe étaient sous le choc. Ils ne savaient pas trop quoi faire. Je leur ai dit : « Dieu est avec nous. Comportez-vous normalement, comme si de rien n’était, jusqu’à ce qu’on quitte cet endroit. Ces gens ont fait appel à nous pour jouer, on va jouer ». et c’est ce que nous avons fait. Mais c’était incroyable. Surtout pour l’époque, parce qu’on parle des années soixante, là. C’était une situation incroyable, vraiment intéressante. On a donc joué ces trois chansons, ça a eu l’air de leur plaire et nous sommes partis vers l’Etat suivant sous protection policière. Ils nous ont escorté sur 50 kilomètres.

Dans quelles circonstances avez-vous travaillé pour Chess records ?
J’avais enregistré un album intitulé Music To Make Love By. A l’origine c’était pour Atlantic, mais ça a été vendu à Chess. Tout comme Back To My Roots. Ces maisons de disques passaient leur temps à se racheter les unes les autres, à passer de mains en mains et à perdre des contrats au passage. Ce sont deux disques pour lesquels je n’ai jamais été payé. Mais j’ai appris qu’ils avaient été réédités, regroupés sur un seul CD. Ce qui fait qu’ils sont distribués de nouveau. Je pense que je ne serai jamais payé, mais c’est bon de savoir que la musique existe de nouveau. Vous savez, je suis toujours là. Et c’est bon de savoir que je peux continuer à aller de l’avant, sans devoir attendre que Chess records ressorte un album que j’ai fait il y a 25 ans.
Vous êtes délibérément positif…
Je dois l’être. Etre négatif, ça ne marche pas. Ma grand-mère me disait quelque chose que j’ai envie de partager avec vous. Elle me le répétait chaque semaine : « Je veux que tu gardes ça en tête toute ta vie : Prends ton temps, ne précipite pas les choses. Ce que tu fais, fais-le bien. Ceux qui gagnent la course, ce sont ceux qui font les choses jusqu’au bout. Tout ce que tu as à faire, mon bonhomme, c’est de rester dans la course, et un jour ce sera ton tour ». Je crois à ça. Et me voilà aujourd’hui : Solomon Burke chantant de la country !

Benoît Chanal – 2007

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