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04/17
Chroniques CD du mois Interview: BERNARD SELLAM Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: CHUCK BERRY Interview: DARIOS MARS & THE GUILLOTINES
 


Dossier
roland tchakoute
Il y a en moi un peu de colère mais également de l'espoir


blues roland tchakounte
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Sa musique est née pour faire le tour du monde et elle a le don de faire du bien. Avec Blues Menessen Roland Tchakounté nous entraîne dans un voyage dans lequel résonnent des rythmes nés des deux côtés de l’Atlantique.

Blues Again : Ton dernier enregistrement Blues Menessen est sorti il a quelques semaines, où l’enregistrement s’est-il fait ?
Roland Tchakounté : Le disque a été enregistré en partie en Belgique et en France, mixé à Montreuil et à New York. J’ai la chance d’entrer en studio en sachant ce que je veux, je travaille beaucoup de détails en amont, donc il n’y a pas trop de difficultés par la suite. On a néanmoins laissé quelques chansons de côté sur des conseils avisés. Le CD sort sur le label Tupelo Productions que j’ai monté avec ma femme, pour avoir une parfaite maîtrise du travail effectué.

Zone de Texte:Comment est né ce disque ?
Lorsque je commence un projet de ce type je m’y prends souvent à la dernière minute mais pour celui-ci ça a été différent. Ça m’a pris un an. A un moment donné j’ai eu envie d’exprimer des sentiments très personnels et, mélangé à cela le constat de faits qui m’intriguent et m’embêtent un peu. Dans cet album il y a des choses qui sont en moi depuis toujours, et j’ai pensé que le moment était venu de les exprimer. J’ai constaté une sorte d’analogie de misère entres les Noirs où qu’ils soient, au Cameroun ou à Harlem. Les gens sont marqués par la misère. Quand on est noir on n’est pas très à l’aise dans la société, on est stigmatisé. Je ne dis pas ça pour faire pleurer, c’est simplement un constat sans pointer qui que ce soit du doigt. C’est un état de fait. Je me suis dit que le sujet me concernait et que j’allais en parler à ma manière. Ce qui me choque c’est de voir qu’il y a deux communautés qui se tournent le dos, ce qui est visible surtout à Harlem à New York. Deux communautés qui vivent au même endroit mais qui n’ont rien en commun. Ça m’a choqué et j’ai fait le rapprochement avec ce que j’ai vu en Afrique où ce n’est pas tellement différent. Blues menessen c’est le blues du Noir. C’est une sorte de miroir des difficultés à être Noir dans notre société d’aujourd’hui. Je suis peut-être mal placé pour dire ça car on peut penser que je le dis parce que je suis Noir et que j’ai envie de taper sur les gens. J’ai simplement envie de dire qu’on est dans une société où le Noir est considéré comme quelqu’un qui n’a pas de légitimité à prendre sa place et d’avoir sa dignité. Je le dis parce que je le vis. Le combat n’est pas terminé. Il y a en moi un peu de colère, un peu d’amertume mais également de l’espoir.

Dans ta vie il y a eu une grande fracture, c’est l’incendie qui a ravagé la boutique de ton père. Y a-t-il encore de la souffrance par rapport à ça ?
A partir du moment où mes parents n’ont plus eu les moyens de survire et de donner à leurs enfants les moyens de construire leur avenir, ça a changé, forcément. Moi, j’ai grandi avec le sentiment que la vie était injuste vis-à-vis de nous. J’ai toujours côtoyé l’humiliation liée à notre situation et ça ne me plaisait pas beaucoup. J’étais tout petit mais je le prenais très mal. Mon père n’a jamais pu se relever de cette situation et il a quitté ce monde sans que ça change. Mais c’était un homme qui avait un sentiment de dignité très ancré. Il ne vivait pas dans l’amertume, il acceptait la situation telle quelle était. C’est moi qui étais meurtri en constatant la difficulté dans laquelle nous étions et je n’avais qu’un seul désir, m’arracher de là avec ma famille, et de nous installer dans un endroit où tout le monde se sentirait mieux. J’ai effectivement été très marqué par cette situation et ça me peine encore aujourd’hui.

Ce constat que tu fais, quand tu parles de l’Afrique ou d’Harlem, est cruel. Ressens-tu de l’amerture ?
Je fais un effort pour ne pas vivre dans l’amertume. Les sujets que j’aborde dans mes chansons sont des situations liées à mon vécu, mais il ne s’agit plus de moi, aujourd’hui ma situation a changé. Deux choses m’ont sauvé la vie : la musique et la France. La France parce que je dois à ce pays la reconnaissance du ventre. Aujourd’hui, je peux manger, j’ai un toit, quand j’ai un rêve, un projet, tout dépend de moi, je peux le réaliser. Je peux aller où je veux grâce à la France. Quant à la musique c’est le moteur de ma vie. Voilà deux points qui sont importants pour moi. Tout le monde n’a pas cette chance. Moi je suis une sorte de boat people pour qui les choses ont bien tourné. J’ai tenté de venir en Europe en empruntant des bateaux de fortune sans savoir nager, j’aurais pu mourir, d’autres en sont morts. Dieu merci pour moi ça s’est bien passé. D’autres ont vécu la même situation mais n’ont pas eu une issue aussi agréable.

La situation des Africains n’est pas des plus enviables…
La situation de l’Afrique n’est pas la meilleure qui soit. Depuis l’indépendance, il y a une cinquantaine d’année, il n’y a pas eu de grands changements. Les Africains ont beaucoup de mal à rêver et à se projeter dans l’avenir, la situation ne le permet pas. Les promesses ont été Zone de Texte:trahies. Pendant ce temps, les gouvernants et d’autres plus malins profitent de cette situation pour s’accaparer les richesses. Mais je refuse d’entrer dans le débat politique. Si j’entre dans ce combat sans avoir les arguments ou les outils pour bien le faire, je sape le travail de ceux s’investissent à bon escient car je n’aurais pas un discours cohérent. J’apporte seulement une réflexion uniquement en rapport avec mon quotidien. Ce combat est important, on ne peut pas s’improviser porte parole, je ne suis que musicien et je ne peux faire que des constats. Je me sers d’une tribune en toute humilité sans vouloir me mettre à la place des politiques. Je ne veux pas m’ériger en spécialiste. Je suis pour la reconstruction d’une société réconciliée. Mais il faudrait en Afrique, comme sur le plan international, qu’on se rende compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas et qu’on essaye de trouver des solutions qui convergent vers une situation positive.

Il y a malgré tout de l’espoir en toi…
J’ai connu des difficultés quand j’étais petit, j’ai goûté au poison de la main tendue. Mais maintenant il y a du positif. Ceux qu’on désigne comme les peuples premiers prennent aujourd’hui la parole et demandent des comptes, pas forcément des comptes qui entraînent de verser le sang, mais pour avoir la dignité et la reconnaissance pleine et entière de leurs droits. C’était ce que voulait Aimé Césaire et d’autres, et je m’inscris dans cette voie.

Tu t’exprimes en bamiléké. Quand on cherche un peu on apprend que cette langue née en Egypte il y a plusieurs siècles, a essaimé en Afrique de l’ouest et donné naissance à plusieurs centaines de dialectes.  Il y a donc des bamiléké qui ne se comprennent plus entre eux…
Le bamiléké est la langue de ma musique. Effectivement le terme bamiléké recouvre de grandes différences linguistiques. Ainsi au Cameroun il y a des villages séparés seulement d’une quinzaine de kilomètres où les gens ne se comprennent pas, pourtant ils parlent tous bamiléké. La communication se fait à travers l’anglais ou le français puisque le pays est bilingue. Mais attention les francophones ne sont pas anglophones et réciproquement, si bien que d’une communauté à l’autre pour communiquer s’est installé un pigin mêlant français et anglais plus les dialectes locaux. Le bamiléké doit être parlé par environ 3 millions de personnes.


    

Quand tu joues aux USA comment es-tu perçu par les bluesmen du cru, toi l’Africain qui s’exprime dans une langue inconnue ?
C’est quelque chose qui m’a toujours surpris et réjoui. A chaque fois que je suis aux Etats-Unis, après une prestation, j’ai toujours des réflexions très, très belles. Les gens respectent ma démarche qui est le rapprochement de mon histoire qui vient d’Afrique et l’histoire américaine. Je me suis produit à Chicago où j’étais guidé et pris en charge par Billy Branch qui m’a emmené dans les clubs. À chaque fois il m’a demandé de jouer un ou deux titres. Là, la réaction des gens était très belle. Ils appréciaient la démarche. Ils ne comprenaient pas la langue et, ce qui revenait souvent, c’est que quelques personnes me demandaient de leur apprendre l’Africain. J’étais obligé de leur dire qu’il n’y a pas une langue africaine, que l’Afrique est un continent et non un pays, qu’il n’y a pas de langue officielle. On parle le français et l’anglais et à côté il a plusieurs langues locales. Pour revenir à la question ce qui me rassure c’est que personne ne m’a dit que j’étais hors sujet en faisant du blues. Lorsque je suis arrivé dans le Mississippi, à Clarksdale, ou à Memphis dans le Tennessee, j’ai vécu la même chose. A Clarksdale, j’étais très ému et en admiration en mettant mes pas dans ceux des pionniers du blues.

Tu joues également en Malaisie, au Vietnam, au Japon, comment es-tu perçu par le public asiatique ?
De la même manière qu’en Afrique. C’est toujours après les concerts que je me rends compte de ce qui s’est passé. Il y a très souvent des relations très belles et très positives. Et je reçois sur mon site internet des messages de gens qui me disent le plaisir qu’ils ont eu à découvrir mon travail et à écouter ma prestation. Partout où je joue la réaction est presque la même. C’est le côté universel de la musique et ça me fait très plaisir. Par exemple lors de mon dernier passage au Vietnam, c’était super, à la fin du spectacle des gens m’ont apporté des bouquets de fleurs, c’était très touchant, j’en avais presque les larmes aux yeux.

Zone de Texte:  Pour ton expression qui mêle blues et musique africaine, tu aurais pu choisir de jouer avec des musiciens Africains, mais ce n’est pas le cas. Tes musiciens sont Européens. Est-ce que cela apporte une grande différence à ta musique ?
Pour ce qui est de ma musique je dirais que le blues en est l’ADN, mais j’aime aussi beaucoup les musiques d’Afrique. J’aime des musiciens comme Fela Kuti. Mes compagnons de scène et de studio, Mick Ravassat aux guitares et Mathias Bernheim aux percussions apportent une différence énorme à ma musique. Quelque chose d’exceptionnel. Ils ont une approche qui correspond vraiment à ce que j’attends. J’aurais pu, par exemple, pour les percussions prendre un Africain, mais justement il aurait fait très Africain et ce n’est pas ce que je recherchais. J’ai toujours voulu quelque chose qui ne porte pas d’identité, quelque chose d’universel. Mathias apporte à ma musique un jeu que j’attends. Même s’il le fait avec une certaine maladresse de Blanc, ça correspond tout à fait à ce que je veux, et qu’on ne se méprenne pas sur le mot maladresse, ce serait plutôt un compliment. Quand il veut jouer à la manière d’un Africain, il le fait comme il peut et ça donne bien sûr quelque chose qui n’est pas très Africain et c’est très bien. Je veux que les gens qui travaillent avec moi aient une grande liberté. Quant à Mick, je suis toujours d’accord avec ses improvisations et sa démarche.

Avec les musiques africaines, tu entraînes le blues dans des sphères world, ethnique ou trad, peu importe la dénomination, où il n’est pas forcément entendu habituellement. Tu es une sorte d’ambassadeur…
C’est inconscient. Je fais cette démarche en toute humilité. C’est vrai qu’on me fait très souvent cette remarque et ça me fait plutôt plaisir. J’ai choisi de jouer le blues sans calcul, sans notion mercantile, c’est une façon de respirer. A l’origine le blues vient d’Afrique et si je peux jouer un rôle et rappeler la part de l’Afrique dans ce qu’on appelle la musique américaine, ça me fait plaisir, mais je n’ai pas la prétention d’avoir une mission liée au blues.

Sur ton CD on entend un très court poème en japonais, pourquoi ?
Chica poem, ça dit en substance : le bonheur se trouve parfois dans un carré de chocolat. Chica est l’une des premières saxophonistes professionnelles du Japon. Elle a accompagné BB King. On s’est rencontré en Indonésie à Djakarta à l’occasion du festival Djak Jazz., Elle a un jeu très fluide qui m’a beaucoup plu. On a sympathisé, on a gardé le contact. Elle a été informée du projet de mon nouvel album et elle a souhaité faire une participation.
 

Gilles Blampain et Alain Hermanstadt - juin 2010
Copyright photos:  stone-design.be

 

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