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11/17
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Interview
LARRY GARNER
Une seconde vie


blues deraime
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blues jerry deewood
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Guitariste au son bien tranché, l’homme est plein d’humour. Un artiste décontracté, sensible et drôle, qui aime une chose avant toute autre… son public.

Blues Again : Même si beaucoup d’amateurs te connaissent, pourrais-tu faire un petit retour en arrière sur ton histoire et ton enfance ?
Zone de Texte:Larry Garner : J’ai commencé à jouer de la guitare quand j’avais 11 ans, avec mon oncle. C’était vraiment un amoureux du blues, il adorait jouer. Mes parents étaient très religieux. Savoir que leur enfant jouait du blues les irritait. Pour eux, c’était la musique du diable, etc. On n’écoutait que du gospel à la maison. J’ai donc commencé par les chants religieux dans notre église, qui accueillait aussi des musiciens comme Charlie Jackson. Pendant que j’étais à l’église, mon oncle et mes cousins, eux, ne se gênaient pas pour jouer du blues. Malheureusement, un de mes cousins s’est tué à 16 ans. Je l’ai remplacé dans le band. La semaine nous jouions dans des clubs mais le dimanche, à l’église, on changeait bien sûr de style. Evidemment, les clubs payaient, pas l’église. Ensuite, vers 18 ou 19 ans, j’ai fait mon service militaire. Quand j’en suis revenu, les gens écoutaient les Bee Gees ou des musiques du même genre, mais pas ou peu de blues. Je suis allé à la fac pendant un moment. Mon pécule de l’armée m’a permis de suivre des études supérieures. Et puis je me suis marié et j’ai dû commencer à gagner ma vie.

Faisais-tu de la musique à l’armée ?
Oui, j’ai commencé à jouer avec un groupe dans un festival en Corée du Sud. A l’époque, en 1970 et 1971, il y avait pas mal de problèmes raciaux là-bas. Le nom de mon groupe était Mama’s Burden (Le fardeau de Maman). Deux autres groupes jouaient avec nous dans ce festival. L’un faisait du rock, l’autre de la soul. Je crois que ce festival existe toujours, là-bas.

Retour de Corée, tu es resté caserné au Texas pendant 17 mois. Tu continuais de jouer ?
Oui, bien sûr. J’ai toujours joué même si ce n’était pas en professionnel. Je jouais ici et là pour des amis que je rejoignais certains week-ends. En 1980 ou 1981, je rentrais tranquillement à la maison quand j’ai été ralenti par un accident de la circulation. J’ai pris un raccourci et me suis retrouvé devant un bar, le Tabey’s Blues Box. Un panneau indiquait en gros sur la façade : Jams Sessions Tonight. Le mec à l’entrée me dit qu’il ne fallait pas manquer cette session, que je verrais James Brown et que je pourrais même jouer. Je rentre chez moi et je dis à ma femme ce qu’il venait de m’arriver. Elle s’emporte quand je lui dis que le mec de l’entrée m’a proposé de venir vers 22 heures, parce que le lendemain je devais aller bosser.

Et tu y es allé…
… Et j’y suis allé. Et je suis revenu vers deux ou trois heures du matin. Et je suis allé bosser après. Heureusement, j’étais jeune, j’avais la forme. Je me foutais d’arriver crevé au boulot. J’étais heureux parce que je savais que c’était précisément ça que je voulais faire dans la vie. Et, pour tout dire, je suis même retourné au Tabey’s Blues Box le lendemain soir pour jouer à nouveau.

Comment se passaient ces sessions ?
Eh bien, c’était différent de ce que je jouais avec les cousins. En fait, c’était nettement plus sérieux, plus professionnel. Surtout avec James Brown dans les parages. J’ai donc commencé comme accompagnateur, puis je me suis mis à chanter une chanson, puis deux. Et à la fin, je me suis surpris à haranguer le public : « Ladies and gentlemen, put your hands up for the next engaged, Tabey, Tabey !  ».

Si tu devais retenir un souvenir de cette nuit…
C’est sûrement quand Tabey est venu me voir. Il savait que j’étais jeune et nouveau. Il m’a soutenu et m’a rassuré. Il m’a dit : « Tu sais, tu es au Tabey’s Blues Box ici, la plus célèbre scène blues dans le monde ! Alors tu joues et tu reviens demain ! ». Ça reste un excellent souvenir, bien sûr.

Est-ce cette nuit-là que tu as décidé de partager ton temps entre la musique et ton travail ?
Exactement. Et je me suis organisé afin de pouvoir jouer davantage. Je commençais le travail à sept heures du matin, je terminais dans l’après-midi, je rentrais et allais jouer de la musique. Je jouais tous les mercredis, jeudis et vendredis soirs.

Zone de Texte:  Tu as enregistré un album ensuite ?
Non. J’ai commencé à tourner en Louisiane, à participer à des festivals, des tournées, etc. Plus tard, je suis allé dans un studio avec un mec qui venait d’Angleterre, Steve Coleridge de chez JSP Records. J’ai enregistré huit chansons. Ça marchait timidement aux Etats-Unis. Mais en Europe et en France, j’ai commencé à avoir une meilleure reconnaissance. Par la suite, j’ai enregistré mes albums en Europe.

Pourquoi ?
Je ne sais pas vraiment. Peut-être simplement parce que les gens ici me faisaient confiance. Ils prenaient peut-être des risques. Je pense que les responsables de labels européens sont plus enclins à apprécier des cultures et des musiques différentes. Je ne suis pas amer pour autant. Mon but était que des gens aiment ma musique et que des producteurs me donnent de l’argent pour pouvoir la produire. Le plus important c’était de sortir des albums et de faire des tournées.

Quelles chansons aimes-tu jouer en tournée ?
Je n’en ai pas vraiment une que préfère. En fait, ça dépend du public. Le public des petites salles de concert est différent de celui qui vient aux festivals. Les gens à New York sont différents de ceux de l’Indiana ou de La Nouvelle-Orléans ou de Paris. Je m’adapte en fonction du public qui vient me voir. En plus, ça me permet de varier les plaisirs.

La plupart de tes chansons parlent de routine, évoquent parfois l’histoire sociale américaine. Pourquoi ne sont-elles pas plus politiques ?
Ma musique et mes chansons parlent surtout des personnes qui m’entourent, des gens que je croise, des femmes. Je peux chanter un peu de politique, mais j’aime parler de ce que les gens vivent. « My woman leeeft me thiiis mooorning… My feelings are so bluuue… Ta-ta-ta ! » Ce genre de truc peut arriver à n’importe qui. Tu peux te faire virer par ta femme en te réveillant le matin. J’aime ces sujets qui parlent des gens.

Tu es né à La Nouvelle-Orléans et tu as grandi à Bâton Rouge. Comment l’ouragan Katrina a-t-il marqué ta vie, ta musique, tes proches ?
Certains de mes potes qui vivaient à la Nouvelle-Orléans sont partis à Nashville et Houston. Parmi eux, certains ne reviendront pas. Ceux qui sont retournés La Nouvelle-Orléans essaient de s’en sortir. Le contexte est rude. Mais avec le peu qu’ils ont, ils arrivent à faire de la bonne musique.

Quels sont tes projets ?
Continuer à faire des chansons, des albums en prenant garde de ne pas les sortir de manière trop rapprochée. Je vais prendre plus de temps entre la préparation, l’écriture et l’enregistrement des albums. Au début, je les réalisais de manière trop rapprochée, je vais à présent prendre le temps de la réflexion. Je vais davantage tenir compte des différents publics, de ce qui les sépare mais aussi de ce qui les rapproche.

C’est-à-dire ?
Eh bien, en fait, j’aimerais faire un livre pour pouvoir finalement tâcher de répondre à ces histoires de différence. On me poserait des questions et j’y répondrais. Pourquoi ne me poserais-tu d’ailleurs pas les questions ? [Rires.]

Continueras-tu à mélanger les styles de musique ?
Je l’ai fait, je continuerai à le faire.

Tes rapports avec le public ?
Ce que j’aime le plus avec mon public, c’est le surprendre chaque fois qu’il vient me voir. J’essaie par exemple d’apprendre quelques phrases en allemand lorsque je vais en Allemagne, quelques phrases en français lorsque je suis en France.  Ça surprend les gens et ça me plaît.

As-tu de mauvais souvenirs ?
Un soir, un patron de club est venu me voir à la fermeture pour me dire qu’il n’allait pas me payer ma prestation. Il m’a dit que les soirées ne lui avaient pas suffisamment rapporté. On a donc dû jouer deux soirées supplémentaires pour pouvoir toucher notre argent. D’un autre côté, quand le public ne montre aucune émotion, aucun sentiment, que ça ne crie pas, quand les gens ne te soutiennent pas, ces soirées-là comptent au nombre des pires concerts dont je me souvienne. C’est tout de même mieux quand tu ne peux pas t’entendre parler avec ton groupe parce que ça crie de partout. Là, c’est trippant !

Comment ton groupe réagit dans ce genre de situation ?
Je joue souvent avec le même groupe. Il n’y a donc pas de malaise. C’est le public qui nous donne de bonnes vibrations et l’envie de continuer.

Les jeunes viennent-ils écouter ta musique ?
Oui et ça me fait bien plaisir. J’aime quand les enfants ont le sourire, bougent la tête ou scrutent ma guitare, les yeux écarquillés. Je m’amuse à les pointer du doigt et je les invite sur scène. Un jour, un jeune douze ans est venu, et s’est mis à jouer un morceau de Muddy Waters. Au départ il était timide, mais rapidement il s’est plu à jouer avec mon groupe. Quel souvenir ! Il était vraiment cool, ce petit mec.

Es-tu prêt à donner un coup de main à un jeune qui se lancerait ?
Bien entendu. Il peut me donner un ou deux CD, j’essaierai de les faire passer à la radio. Je pense que si un musicien expérimenté peut aider les plus jeunes, il doit le faire. C’est important de lier les générations.

Le téléchargement, pour ou contre ?
Je ne sais pas trop. Ça peut être un tremplin pour certains, une catastrophe pour d’autres. L’essentiel est de diffuser une communication adéquate sur ce type de support. Les problèmes étaient quasiment les mêmes avec la télévision ou la radio. L’idéal est d’utiliser le téléchargement le mieux possible, sans pénaliser qui que ce soit.

A part la musique, as-tu d’autres activités, des hobbies ?
J’aime travailler le bois, peindre quelques toiles. Je suis pas mal occupé, mais dès que j’ai un moment, je me mets à peindre ou à fabriquer quelques meubles. C’est un travail un peu fatigant mais j’aime bien.

Côté musique, tu écoutes quoi ?
Je suis assez ouvert. J’écoute tout à partir du moment où je trouve que c’est bon. Je peux écouter de la country, du blues-jazz et même du hip-hop. J’aime beaucoup Tupac [Il se met à rapper un morceau de Tupac !]. En fait je crois que je suis fan de Tupac.

Zone de Texte:  Tu disais que le blues et la blues-music étaient différents ?
Je pense effectivement que, d’un côté, tu as le blues et d’un autre, la blues-music. Tu n’as pas besoin d’être musicien pour connaître et apprécier le blues. C’est une sorte de sentiment. Pour jouer de la blues-music, je pense qu’il faut être un bon musicien et ne pas seulement faire ting tiing tiiiiiiing ! Je pense que le blues est ce que la chanson raconte. Le blues raconte le monde.

La plupart des grands du blues disparaissent petit à petit. Penses-tu porter une espèce de flambeau ?
Non. Absolument pas. C’est l’ensemble des musiciens qui doit faire perdurer la musique de ceux qui s’en vont. Il est important de garder les traditions du blues vivantes. Pour ça, il faut que les plus vieux conservent la santé et continuent à diffuser le message du blues et à le transmettre aux plus jeunes.

 

 

Un dernier mot sur Larry Garner ?
Je promets que je prendrai soin de moi. J’essaierai autant que faire se peut d’être dans les parages le plus souvent possible.

Tristan Sicard

www.larrygarnerbluesman.com