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05/17
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Interview
KRIS DOLLIMORE
Il était temps !


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« Je suis issu de la working-class, je suis né le 2 janvier 1966 sur l’Ile de Sheppey, dans le nord du Kent. Mon père travaillait sur un remorqueur pour BP et Sheerness Dockyard. J’ai un frère, une sœur et papa-maman, toujours vivants, toujours ensemble. J’ai vécu sur l’île de Sheppey jusqu’à ce que j’intègre les Godfathers à 19 ans, et que je me mette à parcourir le monde. »

Blues Again : D’autres rock’n’rollers et punk-rockers se sont tournés vers le blues avant toi. En revanche, très peu partagent ton érudition. Etais-tu déjà sous l’influence de Robert Johnson et de Son House quand tu tournais avec les Godfathers ?
Kris Dollimore : Absolument. Je possédais depuis longtemps déjà King Of The Delta Blues Singers, l’album de Robert Johnson, et l’intégrale Chess de John Lee Hooker. J’écoutais ça en boucle avant même de rejoindre les Godfathers. Je suis fan de Dr Feelgood, des Rolling Stones et de Status Quo depuis mon plus jeune âge. La connexion avec le blues n’est même pas à démontrer. J’ai encore appartenu à des groupes de punk-rock, j’adorais les Sex Pistols et les Damned, et je n’ai jamais éprouvé le besoin de cloisonner ces styles. Pour moi, ils appartiennent tous à la même famille légendaire, excitante, pleine de ces riffs merveilleux que j’essayais de retrouver sur ma guitare.

Puisqu’on est dans la légende, Vic Maile produisait les Godfathers. Que pensais-tu de son travail ?
Ce fut un honneur de travailler avec lui, autant sur le plan humain que sur le plan professionnel. Il était super, il avait une connaissance technique et intuitive du rock’n’roll, vraiment impressionnante, ce qu’il signifiait et de quelle façon il fallait l’enregistrer. Il s’intéressait avant tout au ressenti, à la ‘vibe’. S’il ne sentait pas passer quelque chose, il laissait tomber. J’ai tellement appris à son contact… Il me manque beaucoup. D’ailleurs, il manque à beaucoup de gens. Mais j’ai eu surtout affaire à Vic au moment de More Songs About Love & Hate, le troisième album des Godfathers. Il était déjà très malade, sa santé se dégradait à vue d’œil, mais cette acuité à fleur de peau demeurait intacte.

 

 

La facture de ton jeu peut laisser supposer que tu as appris la guitare classique. Est-ce le cas ?
C’est très sympa de ta part de m’adresser ce genre de remarque, mais je suis totalement autodidacte, et je ne sais toujours pas lire la musique.

Pour un autodidacte, je trouve ta palette particulièrement riche. Blues, country, folk, mais aussi des styles plus exotiques et inattendus, comme celui de Tears of Tijuana’. D’où vient ce titre ?
C’était en 1989. Je tournais avec les Godfathers. On avait une date à San Diego. J’avais décidé de passer la frontière et de visiter Tijuana et Mexico. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai sombré dans un accès de mélancolie très douloureux. Je suis resté à me morfondre dans un bar de Tijuana, me sentant complètement abandonné et démuni. J’ai longtemps été hanté par cet étrange moment de tristesse. Je devais être encore hanté ce jour-là. J’étais en train de composer une chanson, et la mélancolie est ressortie sans crier gare. Le morceau s’est mis à sonné ‘mexicain’ presque malgré moi. Du coup, le titre aussi s’est imposé.

Comment peut-on passer aussi aisément d’un style à un autre ?
Je n’aime pas être catalogué, bagué comme un pigeon, prisonnier d’un genre qu’on me prête. Personne n’aime ça, je suppose. C’est du marketing, ça n’a rien à voir avec la musique. Je ne crache pas sur le marketing, mais tu n’as sans doute pas envie qu’on cause de ça, si ? Quel que soit le style, la musique tu as écoutée sur cet album, c’est d’abord celle de Kris Dollimore !

On parlait de titres, pourquoi as-tu intitulé l’album Now was the Time?
Ça m’a paru être le titre idéal pour un album comme celui-ci. Pourquoi… je ne saurais le dire précisément. Cette expression m’est venue à l’esprit il y a deux ans, et je l’ai mise en veilleuse, Dieu sait pourquoi. Elle a refait surface tout aussi mystérieusement au moment de devoir intituler cet album. Il m’a paru coller impeccablement à la situation.

Qu'est-ce que c’est que ce label, Sun Pier Recordings ?
Sun Pier Recordings, c’est mon propre label.

Qui est Wolf Howard, qui tient la batterie sur ton premier album (intitulé : 02/01/1978) ? Il a une frappe assez spéciale… Et qui est Jim Riley, qui joue de l’harmonica sur ce même premier album ?
Wolf fut le premier batteur recruté par Billy Childish pour ses différents groupes, les BuffMedways, les Chatham Singers, etc. Wolf la joue ‘old school’. Sur ce premier album, la batterie n’a été enregistrée qu’avec un seul micro ! Il a cette frappe ample et fluide que j’adore. Et sur le plan humain, c’est un être merveilleux… Quant à Jim Riley, il était propriétaire du studio où 02/01/1978 a été enregistré. Jim, j’ai l’impression de l’avoir toujours connu. Je n’ai pas dû insister beaucoup pour qu’il vienne jouer de l’harmonica sur mon disque. C’est aussi un excellent chanteur.

Dans quelles circonstances se sont déroulées les séances d'enregistrement ?
Le premier album, 02/01/1978, a été enregistré sur un 16-pistes analogique, dans un studio de Rochester. Il était produit par Stuart Turner et enregistré par Jim Riley, l’harmoniciste du disque. Now Was The Time a été enregistré en partie dans le même studio, en partie dans ma cave où j’ai installé mon propre studio. Je produis le disque. Je joue de la guitare acoustique et électrique sur les deux albums, sans aucun traitement artificiel. Dans le premier album, j’avais donc un batteur et un harmoniciste, sur celui-ci je me suis débrouillé tout seul avec les guitares et une stomp-box. J’avais envie de revenir à quelque chose de plus primitif, d’authentique pourrait-on dire.

Le roulis hypnotique de Now Was The Time, ce son folk progressif avec des échos swampy, on pense volontiers à Otis Taylor, notamment à son album Below The Fold. Est-ce une de tes influences ?
Non. Comme je te disais tout à l’heure, mes influences s’appellent John Lee Hooker, Son House, Robert Johnson, John Fahey, Jack Rose et Blind Willie Johnson.

Spot on ! Pourquoi cet album de solitaire tout-à-coup ?
Je me sens vraiment bien chez moi, à faire de la musique tout seul. J’ai appartenu à des groupes de rock’n’roll toute ma vie avant de me replier en solo, et la vie en groupe ne me manque pas vraiment. Si seulement j’avais franchi le pas plus tôt ! Je me suis souvent demandé pourquoi les carrières solo revêtaient ce charme particulier. Je pense que c’est dû au fait d’être livré à quelque chose de primitif, quelque chose qui te rend vulnérable. Tu n’as jamais personne derrière qui te cacher.

Now Was The Time, c’est finalement une sorte de concept-album, non ? Il y a donc un public, en Grande-Bretagne, pour ce genre de musique plutôt exigeante, qui requiert une certaine attention ?
J’ignore ce qu’est un concept-album ! Je fais le genre de musique que je sens le mieux, j’évite de laisser l’intellect baliser la piste. Je laisse la musique me traverser, je la laisse couler. Est-ce une façon si périlleuse d’aborder le métier ? Prendre l’avion, ça oui, c’est risqué ! Mais pour la musique, on ne peut jamais prédire ce qui va marcher et ce qui va capoter. Prends le cas de Seasick Steve, qui est en train de faire un carton colossal au Royaume-Uni. Qui aurait parié là-dessus hier ?

Il paraît que dans ton pays, la musique live a été tuée dans les pubs par les ‘music licences’ imposées aux tauliers, et par ces écrans géants qui diffusent des matchs de foot…
C’est une triste réalité, la scène live est en train de se nécroser dans ces petits clubs anglais que sont les pubs. Les raisons de cette asphyxie sont nombreuses. Il y a celles que tu évoques, mais aussi les interdictions de fumer, les supermarchés qui cassent les prix sur l’alcool. Sans parler de la façon épouvantable dont on traite les musiciens. C’est devenu vraiment insupportable ! Tout tourne autour du fric maintenant. Bon, la musique a toujours été un business, et les compagnies de disques ont toujours eu besoin de faire de la monnaie, mais il me semble qu’avant elles avaient une vocation artistique qu’elles ont perdue. Elles prenaient des risques, cherchaient de nouveaux talents. Les gros labels aidaient davantage les groupes, leur laissaient le temps de trouver leurs marques. Ils avaient quand même l’ambition de produire des œuvres exceptionnelles avec l’espoir, l’espoir seulement, que ça marche. Aujourd’hui, si ton premier album n’est pas tout de suite bombardé disque de platine, tu ne les intéresses plus, ils ne veulent plus entendre parler de toi.

Que faudrait-il faire ?
Ce que je fais. Être indépendant. Ça a ses avantages mais aussi ses inconvénients. C’est quand même confortable d’être adossé à la puissance de feu d’une major. Mais, pour être franc, cette question ne me tracasse plus, je ne suis plus du tout là-dedans. En fait, ça ne m’énerve que quand j’allume la télé et que je vois tous ces reality-shows écœurants, des horreurs comme ‘X factor’. Vous avez aussi des saloperies de ce genre en France?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une question pour nos lecteurs musiciens : j’ai reconnu une Gibson acoustique sur la jaquette de ton CD. Sur quel matériel joues-tu encore ?
Je joue sur une Gibson 330 de la fin des 60’s. J’ai une autre guitare acoustique, une Martin OM35, récemment acquise. La Gibson de la jaquette est une LG1, mais je n’ose plus la sortir en concert. J’ai aussi une Larrivee acoustique que j’adore, et que j’apporte parfois sur scène. Au rayon amplis, j’utilise parfois un Epiphone Valve Jnr en concert, mais je m’oriente vers des gigs de plus en plus acoustiques.

Quel est ton meilleur souvenir de scène?
Ah, mon meilleur gig, c’est celui que j’ai donné pour le lancement de Now Was The Time, sur une scène de Rochester qui s’appelle The Bottleneck Blues Club. Les gens venaient parfois de loin, ils arrivaient nombreux, c’était une nuit vraiment fabuleuse, le public était fabuleux, le son était fabuleux, je ne pouvais pas faire autrement que jouer fabuleusement bien ! C’était… fabuleux !

Et le souvenir le plus cuisant ?
A Leeds avec les Godfathers en 1986, à cause d’une dent de sagesse qui me faisait un mal de chien. Non seulement la douleur était dantesque, mais j’avais l’impression d’avoir une balle de golf entre la gencive et la joue !

Les musiciens dont tu te sens proche…
Je suis un grand fan de John Fahey, sa musique m’inspire énormément. Sur le plan des émotions, je peux te citer un magnifique guitariste acoustique, Jack Rose. Hélas, il est mort juste avant Noël, sans doute d’une crise cardiaque. Il n’avait que 38 ans. Sa musique me touchait très profondément, sûrement parce qu’il l’extirpait du plus profond de lui-même. Et lui aussi était un grand fan de John Fahey.

Une série de questions difficiles maintenant. Tu n’as droit qu’à une réponse. Le concert le plus impressionnant auquel tu aies assisté, blues ou pas…
En 2000. Encore le Bottleneck Blues Club de Rochester. Un concert de Ben Andrews.

L’album le plus impressionnant que tu aies écouté, blues ou pas…
Jack Rose, Kensington Blues.

La chanson qui te vient à l’esprit sans même que tu t’en rendes compte, blues ou non…
Là, tout de suite, je dirais que c’est le thème de ‘Handy Manny(série d’animation diffusée sur la chaîne Playhouse Disney. ‘Manny et les outils’ en français – NdR). J’ai deux filles de deux et cinq ans, et je n’ai pas le choix, j’entends ce thème à longueur de journée. Il a été écrit et joué par Los Lobos, ce qui n’est pas une mauvaise référence…

Christian Casoni, février 2010

www.krisdollimore.com