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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Interview
jolly jumper & big moe
Le blues de Norvège


 


Là bas vers le nord.

La vie parfois fait bien les choses. Au début des années 90, deux musiciens se rencontrent. L'un a la quarantaine, l'autre est de 15 ans son cadet, pourtant ils apprécient et jouent tous deux des musiques qu'auraient pu entendre leurs grands-parents s'ils avaient habité le Mississippi ou les monts Appalaches, sauf qu'ils sont natifs de Norvège. Il leur faut moins de trois accords et douze mesures pour décider que désormais ils joueront ensemble. Ils veulent à travers ce duo acoustique retrouver les bons moments de la grande période du folk blues, tels que les faisaient entendre Sonny Terry, Brownie McGhee, Gary Davis, John Hurt, Blind Boy Fuller, ou Leadbelly. Cette association de talents va être vraiment fructueuse.

Faire des reprises c'est bien, mais la copie ne mène pas loin en général. Revisiter les morceaux enregistrés par une kyrielle d'artistes qui vous a précédée doit se faire avec parcimonie. Mieux vaut faire de la re-création et, mieux encore composer des titres originaux dans un style qui ne vieillit pas, dans la mesure où on sait le régénérer et, ces deux là s'y connaissent. Faire à la manière de, mais créer son propre style pour ne pas être à la traîne. L'aîné, Big Moe, de son vrai nom Jan Erik Moe a rencontré le blues dans son adolescence, au milieu des années soixante en écoutant Buddy Guy et Freddy King. Adepte un certain temps de la guitare amplifiée, il se débranche du secteur pour jouer en acoustique et se rapprocher des folk singers du Piedmont ou du Delta. Six ou douze cordes, caisse en bois ou National steel métallique, jouée en picking ou en slide, la guitare il connaît, mais il ne se limite pas à cet instrument puisqu'il pratique aussi la mandoline. Son jeu est excellent et communique rapidement un agréable plaisir à l'auditeur. Jolly Jumper, connu de l'état civil norvégien comme Kjell Inge Brovoll, est né en 1965, il joue un peu de guitare et de kazoo, mais tient essentiellement le rôle d'harmoniciste et de chanteur au sein du duo. Il reconnaît ses influences chez Little Walter, Sonny Boy Williamson et James Cotton. Pour donner plus d'ampleur à leurs compositions, créer des atmosphères chaleureuses et mettre en valeur la belle voix grave de Jolly Jumper, ils s'entourent pour les besoins de leurs enregistrements en studio, de piano, accordéon, violon et contrebasse, plus quelques percussions.

Hell Blues

Si leurs références musicales remontent aux années 30 et 40 ils ne se privent pas pour autant de reprendre des titres popularisés par Louis Prima ou Ray Charles ou plus près de nous des compositions d'Alvin Youngblood Hart. Leurs propres compositions quant à elles révèlent des auteurs compositeurs de talent. Leur musique joyeuse et festive est un condensé de chaleur humaine. Blues, boogie, ballade ou soul, les inflexions de la voix de Jolly Jumper soutenus par les accords de Big Moe sont une thérapie contre la morosité.

Ces deux musiciens viennent du centre de la Norvège, d'une commune du nom de Hell, où se tient tous les ans le Hell Blues Festival auquel ils participent régulièrement. Si ce duo est peu connu en France, il tourne régulièrement en Norvège bien évidemment, mais aussi en Suède au Danemark, en Allemagne, en Suisse, en Grande-Bretagne et en Grèce. En 2006 ils étaient au festival Blues Autour Du Zinc à Beauvais. En plus de leurs prestations dans les clubs et dans les festivals, Big Moe et Jolly Jumper dispensent quelques heures de leur temps dans les écoles pour promouvoir le blues, aussi bien dans les classes de musiques que dans les cours d'histoire.

Un premier CD à la fin des années 90 intitulé Searching The Desert For The Blues , puis en 2001 Bootleger's Blues et Rooster Soup sorti en 2004 (ces 2 derniers CD sont distribués par le label allemand Ruf).

Interview :

Blues Again : Qui êtes-vous Jolly Jumper et Big Moe ?

Big Moe : Je suis journaliste, mais la musique prend une grande place dans mon coeur. Je suis né en 1950 dans une petite ville du nom de Steinkjer au centre de la Norvège et j'y habite encore. Mon premier contact avec la musique, s'est fait à la maison quand j'étais enfant, à travers la radio. En Norvège, à la fin des années 50, il y avait pas mal de musique sur les ondes. Mes parents m'ont offert une guitare à l'âge de 10 ans car je voulais jouer comme Hank B. Marvin des Shadows. A cette époque je jouais aussi du cornet dans une fanfare.

Jolly : Moi, je suis né en 1965 à Alstahaug au nord de la Norvège et à présent je vis à Hell, qui se trouve au centre du pays. J'ai grandi avec la musique, car mon père était organiste à l'église, professeur de piano, chef de fanfare et, il dirigeait aussi deux chorales. Quant à ma mère, elle avait beaucoup de 45 tours. Le premier instrument dont j'ai joué, c'était de la trompette et j'avais 7 ans. J'ai acheté mon premier harmonica à 12 ans et ma première guitare à 16 ans. A présent, je suis le président du Hell Booking AS qui s'occupe de management d'artistes. Le blues prend la plupart de mon temps, mais je m'arrange pour qu'il m'en reste encore pour ma femme, ma fille, mes trains en modèles réduits, ma collection de cartes postales, les voyages et ma pièce personnelle que j'ai aménagée dans le style des années 50.

Quels genres de musique écoutiez-vous quand vous étiez adolescents et vous rappelez-vous du premier blues que vous avez entendu ?

Moe : Quand j'étais jeune, dans le rayon blues, j'aimais B.B King, Buddy Guy et bien sûr les albums de John Mayall de 1966 à 1968. Pour le premier blues que je me rappelle avoir entendu, si on accepte que la version d'Elvis Presley de That's Alright Mama soit un blues, c'est ce titre là.

Jolly : J'écoutais Elvis Presley, Rick Nelson, Connie Francis, Bill Haley et quelques autres. J'ai entendu pas mal de disques de blues des années 50, mais la première fois que j'ai entendu du vrai blues, c'était en 1974. Ma grand-mère m'avait donné de l'argent pour m'acheter Waterloo par Abba, après le concours de l'Eurovision. Il m'est resté approximativement l'équivalent de 2 Euros après cet achat et j'ai cherché quelques cassettes pas chères. J'en ai attrapé une qui avait une belle jaquette, c'était Muddy Waters Live At Mr. Kelly's, de 1973. Le reste c'est de l'histoire, j'étais accro !

Y a-t-il un musicien ou un groupe qui vous ait impressionné en particulier et si vous deviez citer 3 ou 4 musiciens qui vont ont influencé, quels seraient-ils ?

Moe : Quand j'étais jeune, j'écoutais principalement des artistes Américains, mais quand le rock anglais est arrivé en 1963-64, mes groupes favoris étaient les Pretty Things, les Stones, les Animals et les Them avec Van Morrison. Quant aux influences, je dirais Ry Cooder, Alvin Youngblood Hart, Son House, Randy Newman et beaucoup d'anciens.

Jolly : Ceux qui m'ont impressionné : sans aucun doute, Louis Jordan et Ray Charles et bien entendu Elvis. Pour les influences, je nommerais James Cotton, Elmore James et Albert Ammons.

Quand avez-vous décidé de devenir professionnel ?

Moe : Au début des années 70, j'étais musicien professionnel au sein d'un groupe rock Norvégien qui s'appelait Prudence. Depuis ce temps là, je joue pour le plaisir. Avec Jolly, avant le duo, nous avions un groupe, tendances rock et funky, qui s'appelait Jolly Jumper & the Bluesbusters.

Jolly : Je travaille à plein temps dans la musique depuis une douzaine d'années. J'ai commencé de jouer avec Moe en 1991. Avant je faisais juste des jams. La Norvège est un petit pays de 4,5 millions d'habitants, avec à peu près 80/90 clubs de blues dont seulement 20/ 30 marchent bien actuellement. Il est difficile de vivre de sa musique à plein temps si on ne se situe pas à l'international, sur la scène européenne. La plupart des musiciens ont un autre job. Nous faisons entre 60 et 100 concerts par an.

Comment vous êtes-vous rencontré ?

Moe : Très tard, un soir dans un club de motards, nous avons jammé ensemble, c'était en 1991.

Jolly : Moe dit vrai, je précise juste qu'il était 5 heures du matin et que c'était après le premier Hell Blues Festival.

Hell Blues festival. Quel nom ! Que signifie Hell en Norvégien ?

Jolly: En vieux norvégien Helle désigne une petite montagne. Tout le périmètre de Hell est bâti sur une petite montagne.

Comment est la scène blues en Norvège ?

Jolly : Durant les 10 ou 15 dernières années il y a eu beaucoup de musiciens ou de groupes de blues qui ont émergé en Norvège. Je ne sais pas combien il en reste exactement à l'heure actuelle, mais ça doit varier entre 80 à 100 bands de bonne qualité. Une majorité joue dans le style jump swing blues 40's/50's. Il y a aussi pas mal de groupes de rock-blues qui ont du succès. Un peu à la marge on trouve Bjorn Berge et Dockery Dawgs. Je pense que nous devons être les seuls à jouer en acoustique à un haut niveau.

A part le blues, quelle sorte de musiques aimez-vous écouter quand vous êtes seuls ?

Moe : Tout dépend de l'humeur. J'aime écouter Randy Newman ou Jimmy Smith, mais parfois j'écoute de la musique classique ou du rock anglais des années 60, ou encore du jazz.

Jolly : Moi j'aime bien le jazz et le bon vieux Country & Western, avec des gars comme Hank Williams, George Jones et quelques autres. Et puis nous avons le meilleur DJ des radios blues d'Europe, Mr. Geir Hovig, qui anime « Eldorado » deux fois par semaine sur les ondes de la radio nationale. Sinon il y a du blues par-ci, par-là, sur les autres stations, mais ce n'est jamais assez.

Vous jouez souvent à l'étranger, y a-t-il un public qui vous plaise en particulier et comment est le public norvégien?

Moe : J'aime l'Angleterre et la Suisse, mais nous avons aussi un bon accueil en Allemagne, en Suède et en Grèce. En Norvège il y a des hauts et des bas, mais les 15 dernières années ont été assez bonnes. Il y a beaucoup de festivals, avec des bons et des moins bons.

Jolly : Nous avons toujours un bon public en Allemagne et en Grèce, tout comme en Norvège.

Quels sont vos plus beaux souvenirs de musiciens ?

Moe : Tous mes bons souvenirs sont liés au fait de jouer du blues acoustique, grâce à ça nous avons eu beaucoup de bons moments et nous avons rencontré plein de gens sympathiques. Mais mon meilleur souvenir, c'est la première fois que Champion Jack Dupree est venu chez moi, à la maison, dans les années 70.

Jolly : Quand nous avons joué au Blues Balls Festival à Lucerne en Suisse, il y a quelques années. Un samedi soir, 29 degrés, B.B King jouait au KKL Center et nous jouions dehors, juste à côté, au même moment. B.B a joué devant une salle de 700 personnes, nous en avons eu 3000 dehors. Quelle soirée ! Autre très grand souvenir : j'ai passé une journée entière en compagnie d'Albert Collins, deux semaines avant sa mort, en 1993...quel bonhomme !

Quels types de guitares, mandolines, harmonicas utilisez-vous ?

Moe : Je joue sur une Gibson Blues King 6 cordes, une Martin 12 cordes, une National Suprosteel et une mandoline qui n'a pas de marque.

Jolly : J'utilise des harmonicas Hohner, marine band et bluesharp, un kazoo Zobo et une guitare Takamine.

Sur votre site web, on peut lire que vous vous rendez dans les écoles pour promouvoir le blues dans les classes d'histoire et de musique. Quelle est votre démarche ?

Moe et Jolly : Oui, nous avons fait ça quelques fois. Vous savez, en fait l'histoire du blues, c'est l'histoire de la musique rock. Vous ne pouvez pas parler aux gamins de but en blanc de Robert Johnson, mais quand vous leur dites que Led Zeppelin et les Stones ont enregistré ses chansons, là ils écoutent ! Nous parlons aussi du racisme, de l'esclavage et du lynchage dans nos interventions. Nous mélangeons ainsi histoire et musique.

Quelque chose à ajouter ?

Moe et Jolly : Nous aimerions dire que notre boisson favorite est le Gin & Tonic !

www.jollyjumperandbigmoe.com

Gilles Blampain