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04/21
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Interview
IKE TURNER


KING KONG BLUES
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BLUES benoit blue boy





Une archive pour le plaisir de retrouver l’artiste disparu le 12 décembre 2007.    

A 74 ans Ike Turner, dépositaire de la mémoire du rock’n’roll, entend renouveler le blues. Après une autobiographie ‘Takiblues ike turnerng Back My Name - 1999), un album (Here And Now - 2001) et une contribution à la série produite parMartin Scorcese (Road To Memphis – 2003) c’est bien d’une résurrection dont il faut parler

Blues Again : A quoi ressemblait la vie à Clarksdale lorsque vous étiez jeune ?
Ike Turner : Je ne sais pas. A l’époque je ne me rendais pas bien compte, j’étais trop jeune pour ça. En tout cas, pour moi, la vie était agréable. Depuis j’ai eu maintes occasions d’y retourner. La dernière fois c’était il y a quatre mois pour y recevoir un prix aux CNN Awards pour mon album Here And Now

A quoi ressemble le Mississippi aujourd’hui ?
Ma ville natale s’est transformée en ghetto. Elle est minée par la pauvreté, dans un état de délabrement total. Mais Memphis où j’ai reçu un prix, me paraît en meilleur état aujourd’hui qu’auparavant.

Vous avez été DJ sur une radio…
La station de radio s’appelait WROX. On ne faisait pas d’interview, on se contentait de passer des 78 tours. Je faisais un petit sketch au sujet d’un canard. Je disais : « J’ai un canard à vendre, je ne vous le fais pas à 5 dollars mais à 4,65 dollars »… Ce genre de choses, quoi (rires).

Il paraît que c’est après avoir écouté Pinetop Perkins que vous avez décidé d’être musicien.
C’est rigoureusement exact. Quand on pense que Pinetop Perkins a plus de 90 ans aujourd’hui… Il était chez moi il y a trois mois, il joue toujours du piano. Je me souviens du jour où je l’ai vu jouer pour la première fois, en sortant de l’école. J’étais totalement fasciné. En fait, je ne connaissais pas sa musique jusque-là. Je peux vous dire qu’il y mettait toute son âme. Je n’avais jamais vu quelqu’un jouer ainsi, c’est tout juste si je pouvais suivre le mouvement de ses doigts quand il faisait du boogie. C’est à lui que je dois toute ma carrière.

Ce fut le début de tout en définitive…
En ce qui concerne la musique, ce fut le début de ma vie tout court.

Pourquoi la guitare s’est-elle imposée comme votre instrument de prédilection, alors que vous avez toujours prétendu être un pianiste avant tout ?
Le piano a toujours été et restera mon instrument de prédilection. Toutefois je me suis mis à la guitare parce qu’à l’époque, dans le Mississippi, on ne trouvait pas beaucoup de guitaristes. J’en ai rencontré quelques-uns comme Earl Hooker. Ce type avait la manie de disparaitre ! Au moment des concerts, on apprenait qu’il avait filé dans un club à Chicago… Dans le même temps, Bonnie Turner, ma première femme, était une très bonne pianiste. Nous avons travaillé ensemble et un beau jour, je suis allé à Memphis et je me suis payé une guitare. C’est comme ça que j’ai vraiment commencé à jouer de cet instrument. J’avais aussi l’idée que la guitare pouvait me rendre célèbre. Toujours est-il qu’en studio, c’est toujours au piano que je crée ma musique.

A en croire les critiques, vous avez exercé une influence majeure sur le rock’n’roll. Pourtant vous n’êtes pas cité comme un pionnier du genre…
A vrai dire, je n’en sais rien, je suis incapable de trancher si ‘Rocket 88’ a été le premier disque de rock’n’roll. Pour moi, c’était du rhythm’n’blues. On m’a inscrit au Rock’n’roll Hall Of Fame pour ce soi-disant premier disque de rock’n’roll. Oui, au fond je crois que ‘Rocket 88’ a été à l’origine de cette musique. Je m’explique. A cette époque dans le Sud, les radios ne passaient pas de musique noire. A Memphis il y avait un ami, Sam Phillips, le patron de Sun records, qui s’occupait d’une station de radio. Il a passé ce morceau enregistré chez Chess records. Résultat les jeunes Blancs se sont précipités pour acheter le disque. Alors Sam Phillips a eu cette idée : Si je peux trouver un jeune Blanc capable de chanter comme un Noir, je règle le problème. Et il a trouvé et signé Elvis Presley et Jerry Le Lewis. Ils ont appelé ça rock’n’roll mais c’était du rhythm’n’blues. Et pour tout dire, je me fiche de savoir si ce disque était le premier enregistrement de rock’n’roll.

Le fait de travailler avec Phil Spector a-t-il changé votre manière d’enregistrer en studio ?
Non, mais n’empêche, ce type est un génie ! Personne n’a produit des enregistrements comme lui. Phil Spector, c’est le type qui prend 10 pianistes et les fait jouer ensemble. Puis il prend 15 guitaristes et les fait jouer ensemble également. Il ajoute de l’écho comme dans ‘River Deep, Mountain High’. Il y a 70 choristes derrière qui font « doo-doo ». Le plus fort, c’est qu’à l’écoute vous ne vous rendez pas compte qu’il y a tout ce dispositif. Il a fait la même chose avec les Ronettes. Ce type est génial, tout simplement (rires).

On dit que vous avez eu une influence sur des artistes aussi divers que les Rolling Stones ou Little Richard…
Quand j’écoute les Stones, je ne mesure pas mon influence sur eux. A l’époque je fréquentais Brian Jones, c’était mon pote. Je ne connaissais ni Keith, ni Mick. Quand nous avons été invités à Londres avec Tina, on ne voulait pas du groupe avec les Ikettes, on voulait seulement Ike et Tina. J’ai refusé d’y aller mais finalement grâce à Brian, les choses se sont arrangées. C’est comme ça que notre carrière a été lancée là-bas. Les Stones étaient influencés par Muddy Waters, c’est ce que j’entends dans le chant de Mick. Par contre leur son de guitare est indéniablement rock’n’roll. Vous savez, j’écoute pas mal de musiciens et c’est dans le falsetto de Prince ou chez Buddy Guy que je sens mon influence. Tout comme chez Little Richard. D’ailleurs dans son ivre ce dernier affirme qu’il ma intégralement copié.

Little Richard a dit qu’avant de vous écouter au piano, il ne savait pas vraiment ce que c’était que de jouer de cet instrument.
Oui, il l’a dit. Je pense donc qu’on peut le croire.

Les démarches de musiciens qui incluent d’autres musiques dans la leur, come Taj Mahal, sont-elles nécessaires pour faire évoluer le blues ?
Vous savez, n’interprétez pas mal ce que je vais vous dire, mais quand j’entends certains groupes jouer du blues, j’ai vraiment l’impression qu’ils font tous la même chose. Albert King sonne comblues ike turnerme BB King et BB King comme Freddie King… Moi je pense que le blues peut offrir davantage. On peut faire du blues comme je le fais actuellement : pour la première fois dans l’histoire de cette musique, quelqu’un prend un beat de hip-hop y ajoute un beat de blues et y met des paroles marrantes… Pas du genre « ma femme m’a quitté, bla, bla, bla ». Aujourd’hui dans le rhythm’n’blues il n’y a plus de Ray Charles ni d’Aretha franklin. Tout le monde fait du rap ou de la house. Je me donne la possibilité de prendre un beat house d’y mettre du blues par-dessus et de mélanger les deux. Personne n’avait jamais fait ça.  C’est la trace que je veux laisser, mon prochain album en sera le reflet. Je pense que ce sera le meilleur album de toute ma vie. De cette façon, les stations de radio y trouvent leur compte. D’habitude elles vous assènent : « Nous, on ne passe que du rap, pas du blues ». Moi, j’arrive et je leur fais : « OK, en voici du hip-hop ». En fait c’est du blues. Certains font la même chose avec le sampling mais ce n’est pas mon truc. On prend un beat et on joue dessus, je n’aime pas ça. Par exemple, les Salt’n’Peppa ont repris une chanson que j’avais écrite en 1961, ‘I’m Blue’, ils l’ont samplée et rebaptisée ‘Shoop’. Moi je dis qu’on doit être capable de fabriquer sa musique.

Pourquoi jouez-vous plus en Europe qu’aux Etats-Unis aujourd’hui ?
Ici les gens ont une considération pour le blues que n’ont pas les Américains. Pendant une longue période les Américains ne savaient même pas que le blues existait. Rendez-vous compte quelqu’un comme BB King ne trouvait aucun endroit pour se produire. Avec des musiciens anglais comme les Beatles et davantage encore avec les Rolling Stones, les Yardbirds et Clapton, l’Amérique a enfin pris conscience de l’existence de sa culture. Je me souviens d’un endroit du nom de Middle Earth*, sorte d’immense entrepôt au sol en terre battue. Quatre groupes pouvaient s’y produire en même temps. Les Américains de passage à Londres pouvaient y voir tous ces jeunes Blancs fous de blues. Dans ce domaine l’Amérique a emboîté le pas à l’Europe. Ici ce n’est pas la couleur qui compte mais la musique. Aujourd’hui encore à Londres les gens me parlent de concerts que j’ai moi-même oubliés. Le public ici prend le blues au sérieux, il est impliqué.
(*Middle Earth était un club hippie à Londres, du milieu à la fin des années 1960, situé dans une grande cave au 43 King Street, à Covent Garden. Il succédait au UFO Club, qui avait fermé ses portes en raison de la pression policière et de l'emprisonnement de son fondateur John Hopkins.)

Vous venez de nous dire que le public européen avait plus de considération pour votre musique que le public américain. Vous vivez ici depuis quelques mois, n’avez-vous jamais songé à vous installer ici définitivement, comme d’autres l’ont fait ?
M’installer ici ? J’y pense effectivement depuis quelques mois. Mais je ne sais pas vraiment où je pourrais vivre car je ne parle pas le français. Mais on dit qu’il faut vivre dans le pays pour en connaître la langue, alors…

On sait que vous avez été un grand découvreur de talents, comment procédiez-vous, qui avez-vous découvert ?
Sam Phillips, des studios Sun records, m’a employé comme découvreur de talents parce que j’étais Noir et que je pouvais me promener dans le ghetto sans craindre d’y rencontrer des problèmes. J’ai ainsi découvert des artistes comme Howlin’ Wolf, Elmore James, Little Milton et bien d’autres. J’allais dans les grandes villes du Sud, j’interrogeais les gens. J’allais dans les églises aussi, j’y écoutais les choristes, elles me donnaient leurs coordonnées. Ce qui m’intéressait avant tout, c’étaient les voix.

Avez-vous toujours envie de découvrir de nouveaux talents ?
Je ne ressens plus ce désir. Toute ma vie je me suis occupé de chanteuses ou de choristes comme Tina et les Ikettes. Aujourd’hui j’ai envie de me consacrer à moi-même, à ma carrière.

Avec le label IKON, allez-vous produire d’autres artistes ?
Ce n’est pas mon label. IKON appartient à Rob Johnson. C’est plutôt lui qui s’intéresse à d’autres artistes de blues comme Bottle Magic Music. Il s’intéresse aussi à d’autres genres musicaux que le blues d’ailleurs. En ce qui me concerne, je souhaite me consacrer à ma carrière uniquement, comme je viens de vous le dire.

Où avez-vous enregistré Here And Now ?
Je l’ai enregistré chez moi, sauf la batterie. Je l’ai enregistrée en studio à Memphis. Mais, vous savez, je crois qu’il y a une garnde différence entre ce qu’un musicien peut jouer et ce qu’il peut ressentir, aussi bon soit-il. Ce qui compte c’est le feeling.

Revigoré par ce nouveau départ que représente Here And Now, quels sont vos projets ?
Ce qui me tient le plus à cœur c’est mon combo. Je ne sais pas comment l’appeler… Il est capable de produire une large combinBLUES IKE TURNERaison de musiques. Toutes les musiques peuvent cohabiter. Vous savez c’est comme pour les peuples. Les gens se battent, mais pour quelle raison ? Pour du pétrole ? Pour de l’argent ? Pour des terres ? Pourquoi faire ? La guerre ne résout rien. J’ignore comment ça se passe en France mais aux Etats-Unis le gouvernement dépense des millions de dollars pour garder le pays en paix, et tout ça pour rien. Je ne connais pas exactement votre âge mais chez nous on envoie les jeunes comme vous à la guerre… Ils s’engagent dans l’armée parce qu’ils sont au chômage, qu’ils voudraient bien pouvoir se marier, fonder un foyer, avoir un toit, un job, gagner de l’argent comme tout un chacun. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils vont partir se battre pour du pétrole et qu’ils peuvent en perdre la vie. On envoie des gamins se battre dans un conflit qui n’est pas le leur. Je m’insurge totalement contre ce système. Avez-vous une idée de leur état mental quand ils rentrent au pays ? Ils sont foutus, ils n’ont plus aucun repère et, pire, on ne les soigne pas, on les ignore. Ils ont peut-être rompu avec leur femme ou ils sont expulsés de leur appartement, certains finissent sans abri au coin de la rue, j’en ai assez. Il faut que ça change ! je joue au Japon, à Londres, à Paris, tout le monde se retrouve dans la même musique. Pourquoi ne ressemblerait-elle pas à ça ?

Vous avez enregistré un album live, Resurrection. Pourquoi ce nom ?
Nous avions joué dans pas mal de festivals et quelqu’un du label Blues Power m’a contacté pour enregistrer le disque de la tournée. J’ai accepté et ils ont finalement sorti l’album. Ce sont eux qui m’ont suggéré de le baptiser Resurrection… car pour moi tout redémarrait. Avec la drogue, j’étais tombé au plus bas. Pour finir j’ai fait de la prison. Je me suis rendu compte que seule la musique avait de l’importance. La prison a été une bénédiction pour moi, je serais probablement mort si je n’y étais pas allé. Ça m’a permis de revenir à la réalité, de me rassembler en quelque sorte. Je me suis accroché et je m’en suis sorti. Par la suite j’ai rencontré Rob Johnson, il a vu la façon dont je travaille au piano, il m’a dit : « C’est exactement ce que les gens attendent de toi ». Rob m’a demandé d’enregistrer un disque, ça a donné Here And Now. Après la sortie de l’album, il m’a proposé un concert à Austin au Texas. Là-bas toute la presse était présente, une salle pleine à craquer. Je n’aurais jamais pensé que je pouvais encore intéresser autant de monde. Pour la première fis je me retrouvais sur scène au piano. Jusque-là j’avais trop peur qu’on me rejette en tant que pianiste. Le public a répondu d’une manière fantastique. Ce fut le début de ce que j’appelle Ma Résurrection.

Quels sont vos goûts musicaux à part le blues ?
J’aime le jazz que j’ai vraiment découvert la première fois que je suis allé à New York. J’apprécie toutes sortes de musiques. Par exemple, j’ai beaucoup d’admiration pour certains albums comme Judy Blue Eyes de Crosby, Stills and Nash, Who Are You des Who, Good Vibrations des Beach Boys ou Rumours de Fleetwood Mac. Ce sont des albums plein de sensibilité, ils ont une âme. Avec le rap j’ai plus de difficultés, mais bon, si la mélodie est là, il m’arrive d’aimer.

Et parmi vos albums, lequel préférez-vous ?
Here And Now bien sûr et aussi Live At Carnegie Hall avec Tina.

Marie-Pierre Camus et Philippe Le Gall - 2005

BLUES ike turner