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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Interview
Eric bibb
Un esprit voyageur dans la folk music.


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En cette fin de journée automnale, rencontre avec Eric Bibb, dans les locaux de la salle Paul Fort, à Nantes. Cette scène de diffusion des musiques actuelles, animée avec passion depuis plus de vingt ans, par l'équipe bénévole de l'association « La Bouche d'Air », reçoit régulièrement le guitariste. Quelques années s'étant écoulées depuis nos précédentes rencontres, nous en avons profité pour parcourir la discographie fournie du troubadour, et sa dernière création avec le musicien malien Habib Koité, Brothers In Bamako.

La plupart de tes dernières créations sont liées avec un endroit ou un objet particulier...
Les endroits où je séjourne ont toujours une influence particulière sur mes albums. C'était le cas pour mon disque Booker's Guitar qui a été enregistré dans un endroit typique -une vielle épicerie dans un petit coin rural de l'Ohio-, un peu le genre d'endroit  qu'aurait facilement fréquenté Booker  White dans son voisinage. Toutes ces choses t'aident à rester dans la peau de la chanson, elles te donnent le sentiment de ce qui s'est passé avant toi, et t'aident à composer la musique de façon authentique. Pour Deeper In The Well, enregistré en Louisiane, le lieu et la musique sont très jumelés et ne peuvent être séparés l'un de l'autre. La Louisiane a une formidable culture, tant musicale qu’historique. Cela a influé sur la façon dont nous avons composé cet album, et particulièrement l'atmosphère que tu peux ressentir sur le disque. Concernant l'album The Haven, il porte le nom d’un magnifique endroit, près de Vancouver, sur la petite île de Gabriola. C'est vraiment comme le paradis, un lieu très apaisant que j'apprécie pour ses nombreux sites magnifiques et l'omniprésence de l'eau. Enfin, la Suède, où j'ai enregistré Blues, Ballads & Worksongs, est bien sûr une sorte de « seconde maison » pour moi, et ce bien que désormais je réside en Finlande. La Scandinavie est pour moi très familière : j'ai vécu à Stockholm pendant de nombreuses années, et je me sens bien dans cette partie du monde.

Au lieu de reproduire simplement le style local de musique de l'endroit où tu enregistres, tu fais tienne cette musique pour en restituer l'esprit, la culture…
Mes derniers albums sont influencés par les lieux et la culture. Mais bien sûr, je dois rester moi-même. Aussi, je ne peux pas prétendre être de Louisiane, je viens de New York. Lorsque je compose, je pense à comment je pourrais transposer cette culture. Sans pouvoir prétendre musicalement être originaire de ces endroits, je veux inclure un peu de saveur, de parfum de la localité : c'est plus compliqué mais aussi plus intéressant.

Au vu de ta production discographique fournie, d'où te vient cette facilité d'écriture ?
Eh bien, parce que je tourne beaucoup, le processus de composition et d'enregistrement est pour moi comme un balancier nécessaire. C'est une chose véritablement reposante, relaxante. Le fait de composer ou d’enregistrer génère de la nervosité, du stress pour certains musiciens. Ils vivent cela avec une certaine pression. Ce n'est pas mon cas. Arriver dans cette zone de composition est pour moi très relaxant mentalement et spirituellement.  Composer et enregistrer une chanson, c'est comme revenir à la maison. C'est une des explications à cette facilité d'écriture.


Auprès de nos confrères de Soul Bag, tu avais expliqué que ton inspiration venait pour beaucoup de la lecture. S'agissant de la musique, écoutes-tu également beaucoup de musique pour trouver l'inspiration ?

Je suis toujours en contact avec la musique. Mais je souhaiterais avoir plus de temps pour en écouter. Plus jeune, j'en écoutais plus mais je jouais moins. Maintenant c'est l'inverse. Néanmoins, d'une certaine façon je suis influencé par toute belle pièce de musique que j'écoute.

Nous connaissons, par différentes compositions et hommages rendus au cours de ta discographie, les musiciens qui ont été tes héros. Mais quels sont les musiciens contemporains qui t'inspirent ?
Oh, il y en a tellement... J'ai beaucoup d'amis musiciens parmi lesquels Alvin Youngblood Hart, Guy Davis. Taj Mahal enregistre toujours une si belle musique. Bien sûr, beaucoup de nouvelles voix ouest africaines me touchent. J'écoute sans cesse de nouveaux musiciens. The Heritage Blues Orchestra a enregistré une très belle adaptation d'une de mes chansons (1). C'est un très bon groupe composé de chanteurs et compositeurs merveilleux. Mais mes propos ne concernent pas seulement le registre du Blues. Kelly Joe Phelps écrit une musique réellement passionnante.

Ton premier album, Rainbow People (1977), a été réédité, en  2009, par Opus 3. A ce stade de ton parcours musical, quel regard portes-tu sur cet album?
Je suis heureux d'avoir eu l'opportunité de réaliser ce disque. Certains musiciens débutent leur carrière avec une idée très claire de ce qu'ils vont faire. En ce qui me concerne, mes influences étaient si éclectiques que cela m'a pris un certain temps avant de réaliser où étaient véritablement mes capacités. A l'époque, j'expérimentais et recherchais. Jeune musicien, j'ai été influencé par tant de musiques, et j'ai eu la chance lors de l'enregistrement de Rainbow People de m'essayer à différents types d'expression musicale. C'est une chance d'avoir eu cette opportunité, parce que tu apprends beaucoup en écoutant ce que tu joues. S'écouter joue un rôle important dans l'accomplissement du musicien en tant que tel. Rainbow People a été enregistré à une époque où j'étais intéressé par de nombreux styles et en quête de la découverte de ma propre identité musicale. Cette période de ma vie était bien antérieure au moment où j'ai pu réellement vivre de ma musique. J'ai toujours plus ou moins gagné un peu d'argent en jouant de la musique, mais cela a été une lutte pendant de nombreuses années. J'ai un souvenir nostalgique de cette époque où la musique était pour moi une chose tellement importante. Même si je ne pouvais pas subvenir à mes besoins vitaux de façon satisfaisante, ma passion était toujours bien présente. Me rappeler cela à travers cette réédition de Rainbow People me rend heureux.

De nos jours, il est de plus en plus difficile pour des musiciens de défendre leurs projets auprès de labels et de maisons de disques. En tant qu'artiste à la renommée internationale, es- tu confronté aux mêmes problèmes ?
Oui. Le marché du CD a pratiquement complètement disparu. En dix ans,  un gros changement s'est opéré, et les ventes se sont effondrées. C'est une chose terrible. Alors, mes tournées me permettent de rencontrer mon public et de vendre quelques disques que je dédicace. Le téléchargement payant se développe au fur et à mesure, mais ce n'est pas trop de mon époque. Aujourd'hui,  pour les jeunes artistes, c'est un monde différent : ils n'ont pas le même réseau de distribution et ils doivent tout faire par eux-mêmes. Parfois ils sont rusés et trouvent leur chemin en faisant parler d'eux sur internet, via les réseaux sociaux. Je n'ai pas connu ces modes de promotion de ma musique à mes débuts, mais je suis heureux que ces jeunes artistes aient enfin quelque chose de nouveau pour se faire connaître, car le vieux système s'est écroulé. En ce qui me concerne, et comme beaucoup  de musiciens de ma génération, je reste attaché au disque, à l'objet physique. J'aime le  disque vinyle et en ai produit quelques-uns récemment, parmi lesquels mon album Deeper In The Well. J'aime tenir entre mes mains cet objet, le posséder, et je pense qu'il est toujours possible de réaliser un bel objet  avec le disque, même s'il faut payer un petit peu plus pour l'acquérir.

Peux-tu nous en dire plus sur ton disque The Haven, paru en 2011? Qu'est ce qui a généré cette collaboration avec ce centre canadien de développement humain ?
De très chers amis qui ont participé à la formation de ce centre - des amis de mon père, puis mes propres amis lorsque j'ai connu le centre - m'ont contacté. J'aime cet endroit, et comme ces personnes  apprécient ma musique, elles m'ont programmé pour y donner quelques concerts. De tout cela est venue l'idée de mettre en place un atelier de composition, avec pour thème et titre « L'Esprit dans la Chanson ». C'est une chance de partager avec les gens qui apprécient ma musique, le processus que je vis lorsque je compose, et ce que cela signifie de reconnaître l'aspect spirituel de la composition. La composition n'est pas seulement un métier, une façon, un travail manuel. Il est plutôt question d'être inspiré par des forces que tu ne saurais pas décrire. Je suis heureux de pouvoir partager cette expérience. Une nouvelle session aura d'ailleurs lieu fin septembre/début octobre 2013, et il est très possible que je produise une suite au premier album enregistré là-bas. En effet, un de mes amis, qui vit  sur Gabriola Island, est l'un des meilleurs ingénieurs du son que je connaisse : je ne peux résister à l'opportunité, à la tentation d'enregistrer avec lui.

La même année, tu as terminé l'enregistrement de Blues, Ballads and Worksongs, publié par le label Opus 3. Avec l'ensemble des reprises de chansons traditionnelles que tu as enregistrées ou interprétées sur scène, pourquoi n'as-tu pas composé ce recueil plus tôt ?
Je ne me sentais pas prêt à le faire. Je connaissais ces chansons depuis longtemps, mais il y a tellement de diamants dans notre culture musicale que je pensais avoir besoin d'être plus mûr et préparé,  non pas tellement sur le plan musical mais plutôt personnellement, pour reprendre la musique que mes héros ont jouée.

Deeper in The Well arrive sur les ondes en 2012: quel était pour toi le but musical de cet album ?
Je voulais écrire de la musique qui sonne agréablement dans un contexte de string band, avec des musiciens que j'avais sélectionnés en Louisiane, spécialement pour cet album. Je voulais que cette musique me rappelle des musiques plus anciennes, mais sur la base de nouvelles compositions. Bien qu'au départ, je pensais reprendre des titres traditionnels ou enregistrer des reprises, j'ai réalisé que j'avais réellement besoin de dire quelque chose de personnel. J'ai alors décidé d'écrire de nouvelles chansons.  Je voulais ajouter mes propres compositions aux canons du genre  représentés par toutes ces chansons traditionnelles d'avant-guerre que j'adore.

Il y sur cet album une chanson intitulée ‘Music’, dans laquelle tu insistes sur le fait que peu importent les classifications, si tu ressens la musique c'est suffisant pour toi. Ce titre fait écho à une chanson plus ancienne, ‘Troubadour’. Dois-tu toujours combattre les diktats des classifications musicales ?
De moins en moins, heureusement ! Cela n'est pas seulement dû au fait que j'ai justement rappelé ce point de façon constante dans ma carrière au travers de mes chansons, en disant aux gens « Eh, je n'ai pas envie d'être enfermé dans une petite boîte !». Cela a peut-être été pris de façon sérieuse. Mais également, d'une façon générale, les gens réalisent que lorsque de jeunes personnes ont accès à autant de musiques différentes, leur créations  apportent toujours quelque chose de nouveau, ils ne suivent pas uniquement les empreintes de leurs prédécesseurs. Je pense qu'aujourd'hui le public, comme le milieu professionnel, acceptent de plus en plus cela, et plus particulièrement depuis que les structures du marketing traditionnel de la musique se sont écroulées par pans entiers. Les gens font plus de musique par eux-mêmes. Cette chute a libéré un peu plus le monde de la musique, cela donne la chance à des musiciens de se révéler de vrais artistes avant d'être produits. C'est une bonne chose. Finalement, je ne sais pas si cette histoire de classer les artistes par style musicaux a été véritablement un problème pour moi, mais cela a été en soi une fin dont j'étais informé. Pendant les interviews, les journalistes me disaient « tu joues tel style, mais tu ne joues plus tel autre ». C'est comme s'ils avaient besoin d'une boîte confortable pour me ranger dedans. Mais la musique va bien au-delà de toutes ces classifications. Les classifications sont probablement très utiles pour le marché de la musique. Pour les musicologues, c'est également intéressant de savoir d'où vient telle musique et avec quelle autre elle s'entremêle.  Certes, le blues sera toujours présent dans ma musique, c'est une part de mon ADN musical. Mais les influences d'autres genres musicaux comparables – la musique ouest africaine,  la musique folklorique américaine qui ressort d'un autre côté de mes chansons - forment un tout que je ressens. J'ai toujours voulu « cuisiner mon propre gumbo » et ce gumbo n'est pas strictement du Blues. L'expérience d'écrire et enregistrer de la musique est au-delà de toute frontières et je dois insister sur ce point, car c'est ce que je ressens.

Quelques reprises figurent au programme, dont une magnifique : ‘Every Wind In The River...’
J'étais très heureux de pouvoir reprendre cette chanson d'un de mes héros musiciens, Taj Mahal. Reprendre une chanson de Taj Mahal implique d'être vraiment sûr de ce que l'on veut faire car il enregistre toujours des chansons originales de très haute qualité. En plus, il sait combien je l'apprécie. Donc j'avais vraiment besoin d'être sûr de ce que je faisais. Les paroles d’‘Every Wind’ sont très bien écrites ; le sujet est comment trouver son propre chemin jusqu'à la mer. Tu ne peux pas juger quelqu'un sur la base de son parcours car chaque parcours est unique. Il y a beaucoup de sagesse derrière cela : nous devons être patients et talentueux avec nous-mêmes et nos frères et sœurs parce que nous atteindrons tous le même point, quels que soient les détours et les routes, nombreuses, qui conduisent à notre maison.

Sur cet album, tu as retravaillé avec Mickael Jerome Browne, qui avait collaboré à l'album Friends et avec qui tu as longuement tourné...
C'est un grand musicien et j'espère pouvoir retravailler encore avec lui prochainement. C'est un homme sensible.

En 2005, tu évoquais le fait que ta musique est un voyage pour toi. Après la Louisiane, et le Mali, quelle est la prochaine destination ?
C'est la grande question. J'espère un jour que mon projet concernant la musique brésilienne aboutira. Mais pour l'instant, je n'ai rien planifié de tout cela. Je pense que tout ce qui te tient à cœur se réalise tôt ou tard. Je me rappelle avoir rêvé d'aller au Mali, et c’est arrivé. Alors un jour j'irai au Brésil...

En 2003, tu nous indiquais que ton rêve était d'enregistrer avec Habib Koité ? Qu'est-ce que cela fait de réaliser ses rêves ?
Je me sens reconnaissant parce que même si tu as des rêves, tu as également besoin d'aide,  de gens que tu connais comme d'inconnus, pour qu'ils se réalisent. Et tout concourt pour réaliser un rêve, si c'est un vrai rêve. Je sais que mon rêve d'enregistrer avec Habib était sincère, authentique, comme une prière. Je l'ai demandé. Cela a pris quelque temps mais le temps ne veut rien dire. Il n'y a pas vérité de réalité dans le temps, c'est une illusion. Je pense que lorsque tu te places hors du temps, tu réalises que tout est possible.

A quand remonte ton intérêt pour la musique ouest africaine ?
Dans les années soixante, j'ai écouté un disque, qui je pense était de la musique guinéenne. C'était avec de la Kora. Ça m'a semblé tout de suite familier. A ce moment-là, j'ai commencé à suivre ce type de musique, et peu à peu j'ai découvert de nouveaux joueurs de cet instrument, de nouveaux disques. Puis j'ai rencontré Toumani, Mamadou Diabaté, Habib Koité... Plus j'entrais dans ce monde musical de la musique malienne, plus je réalisais que c'était d'une certaine façon une part de moi. C'est donc une chose naturelle d'avoir été amené à enregistrer un disque avec Habib : j'avais en moi cette connexion historique avec la musique malienne.

Et ta première rencontre avec Habib Koité ?
Nous étions tous les deux en tournée en Californie. A l'époque le label Putumayo avait produit un disque, From Mali To Memphis, et nous figurions tous les deux dessus. Putumayo a décidé que nous étions représentatifs de cet album et que nous pourrions tourner ensemble. Nous avons appris à nous connaître, découvert que nous étions comparables musicalement. Ce n'était pas en soi une surprise mais c'est toujours merveilleux d'être conscient de cette facilité de jouer avec Habib. Dès cette époque, nous avons pensé qu'il faudrait un jour nous réunir sur un projet musical commun.

Comment avez-vous décidé du répertoire de Brothers in Bamako?
Tout d'abord, nous avons décidé de nous réunir pour écrire quelques chansons ensemble. Nous nous sommes alors rendus à Bruxelles pour cela, et nous y avons séjournés durant cinq ou six jours. Durant cette période, nous nous sommes rendus compte que nous pouvions également mêler des chansons de nos répertoires respectifs. C'est le cas, par exemple, du titre ‘Needed Time’ sur lequel Habib a ajouté des paroles en Bambara et nous avons écrit de nouveaux arrangements pour enrichir la mélodie. Nous avons aussi découvert des sujets communs,  qui nous intéressaient tous les deux, au sujet du monde dans lequel nous vivons, de ce qui va bien ou mal dans l'humanité. Cela a été chose facile d'écrire ensemble. Nous avons donc finalement trouvé suffisamment de chansons nous permettant de montrer notre fraternité musicale.


Que t'a apporté cette collaboration?

J'en ai retiré un amour profond pour la tradition musicale Bambara Mandingue, et la passion de jouer avec Habib. Cela nous a conduits à envisager l'enregistrement d'un autre album.

Brothers In Bamako est ancré dans la musique folk, qu’elle soit africaine ou afro-américaine, mais mélange les deux genres, sans en faire une stricte compilation. La musique malienne a-t-elle à tes yeux plus de connections avec la musique américaine du point de vue du style de finger picking ou du blues ?
Je dirais plutôt que le finger picking fait partie de la musique folklorique afro-américaine, que ce soit dans le Blues ou tout autre style, mais c'est un descendant direct de la tradition musicale africaine du jeu de Kora. Un chroniqueur a évoqué, dans une revue, au sujet de l'album Brothers In Bamako, que les deux guitares sonnaient parfois comme une Kora. Cela m'a fait particulièrement plaisir car je vois un continuum direct entre le jeu traditionnel de Kora et de N'goni (2) et le style  finger picking de Mississippi John Hurt. Il y a un style local, en Casamance, dans cette partie du Mali et du Sénégal, de jeu de guitare. Certes, la guitare a été importée en Afrique par les européens, mais le jeu de guitare dans cette région est directement lié au style de musique et de jeu des instruments traditionnels Mandara Mandingue.

Cet album fait la part belle aux sentiments humains, joie, tristesse, espoir... mais aussi parfois laisse poindre une critique sur notre façon de vivre. Quel que soit le lieu où tu vis, les problèmes sont-ils universels ?
Oui, absolument et de plus en plus. C'est pourquoi je suis très content que deux personnes de deux continents différents puissent trouver un terrain commun, des sujets pour lesquels elles partagent une attention commune et puissent chanter sur cela, dans un climat détendu.

Dans quel état d'esprit interprétez-vous cet album en concert, eu égard à la période troublée que connais le Mali (combats entre Touaregs et islamistes dans le Nord) ?
Eh bien, je suis très heureux que nous ayons à notre répertoire la chanson ‘Tombouctou’.  Elle est une chance de rappeler aux gens que ce problème ne concerne  pas seulement le Mali, c'est un problème mondial. Nous devons trouver le chemin pour devenir tolérants et éviter de devenir des  extrémistes qui veulent écraser la culture d'autres peuples. L'extrémisme n'est pas un comportement équilibré pour la nature humaine. C'est une réaction totalement déséquilibrée. Pour nous, cette chanson est l'occasion de faire musicalement état de la nécessité de vivre en harmonie. Nous devrions tous tendre vers la tolérance. Nous devons éviter d'avoir plus de conflits. Nous n'en avons pas besoin ; ils ne règlent pas les problèmes. Ce dont nous avons besoin c'est de plus de patience et de tolérance. ‘Tombouctou’ est pour nous une manière d'envoyer un message.

Avez-vous interprété cet album au Mali ?
Non. Nous le ferons peut être par l'intermédiaire les Centres Culturels Français ou institutions de ce genre. Nous verrons.

Comme d'habitude sur tes albums, on retrouve ici une reprise de Bob Dylan. Qu'est ce qui t'a conduit à choisir ‘Blowin' in the Wind’ ?
Au départ, l'idée n'était pas nécessairement d'enregistrer une de ses chansons mais plutôt de  reprendre une chanson bien connue, de notre point de vue, qui serait un bon ingrédient à ce disque. Et un matin à Bamako, j'ai pensé en me réveillant que peut être ‘Blowin' In The Wind’ serait cet ingrédient. Je pense assez souvent à Dylan et à ses toutes premières chansons. Pour moi, d'une certaine façon ‘Blowin In The Wind’ est très contemporaine. Ce n'est pas un titre exclusivement des années soixante, cette chanson pourrait être écrite de nos jours.

‘Blowin in the Wind’ est déjà une reprise d'un titre popularisé par Miss Odetta, ‘No More Auction Block?’ As- tu envisagé à ton tour de faire le même exercice que Bob Dylan mais cette fois-ci à partir de Blowin' ?
Humm, Je ne sais pas. Les chansons de Dylan sont le parfait exemple d'un musicien qui recycle. Nombreuses sont ses compositions qui trouvent un ancrage dans une autre chanson. Dylan était très clair là-dessus. Il disait « Tu sais, je poursuis l’œuvre, je n'invente rien de complètement nouveau, je prends ce que j'ai entendu et appris. » On retrouve énormément de vieilles chansons, mélodies et même paroles dans chaque chanson de Dylan. C'est un maître du recyclage de grandes chansons et idées.

D'autres projets avec Habib ?
Oui, nous partons en tournée aux USA et au Canada en février et mars 2013. Et comme je l'ai dit, il n'est pas exclu qu'à un moment l'idée de produire un nouvel album ensemble jaillisse. Cela pourrait être Brothers In L.A., ou plus certainement quelque chose de nouveau, mais probablement aux USA. Par ailleurs, je travaille toujours sur un recueil de transcriptions de mes chansons, qui devrait paraître prochainement.

Qu'as-tu retenu de ton premier voyage en Afrique de l'Ouest ?
J'en ai retenu un sentiment chaleureux et merveilleux de connectivité avec cette culture et ces gens. J'ai ressenti cela avant de me rendre au Mali mais j'en ai eu confirmation sur place. Je me suis senti très détendu et à l'aise à Bamako, et j'en suis très heureux.

Disque après disque, apparaissent dans les crédits, tantôt ton fils Sébastien, tantôt ta fille Yana, qui est également chanteuse. Tu t'es produit en concert avec ton père et ta fille. Prévois-tu dans le futur un disque regroupant trois générations de Bibb ?
Oui, je pense que nous enregistrerons un tel disque !

Grégory Hulin (texte et photos) novembre 2012

(1) Ce titre est ‘Don't Let Nobody Drag Your Spirit Down’. CD And Still I Rise.
(2) La kora est une harpe luth mandingue. Le n'goni, ou xalam, est un luth traditionnel de l'Afrique de l’Ouest, utilisé dans la culture musicale Bambara.

Discographie non exhaustive:
2010- Booker's Guitar (Dixiefrog)
2011- Troubadour Live, with Staffan Astner (Dixiefrog)
2011- The Haven (Luna Records)
2011- Blues Ballads & Worksongs (Opus 3)
2012- Deeper In The Well (Dixiefrog)
2012- Brothers In Bamako, Eric Bibb-Habib Koité (Dixiefrog) 
www.ericbibb.com