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03/17
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Interview
CARL WYATT
Vivre avec le blues c’est constamment des hauts et des bas


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Blues Again: Qui es-tu Carl Wyatt?
Carl Wyatt : J’ai vu le jour en 1960 en Allemagne, juste à côté d’une base américaine où mon père travaillait comme traducteur-intreprète. Mais mes parents sont rentrés en Irlande peu après ma naissance. J’ai donc grandi à Galway. Mes parents aimaient la musique. Mon père était fan de jazz et ma mère, de gospel. A cette époque, c’était elle la musicienne de la famille. Elle était chanteuse. Mes deux frères, dont l’un était bassiste, écoutaient la musique en vogue dans les années 60 et 70 comme les Rolling Stones, Jimi Hendrix, Johnny Winter… et occasionnellement, des artistes comme Muddy Waters ou Freddie King. Il y avait toujours de la musique à la maison. Je ne me rappelle pas d’un jour où il n’y en a pas eu.

Zone de Texte:  A quel âge as-tu commencé de jouer de la guitare ?
Il y avait toujours une guitare qui traînait. C’est encore le cas aujourd’hui chez mon frère aîné. Sa maison est pleine d’icônes des sixties, avec des insignes pacifistes, des fleurs et des coiffures afro. Quand j’avais 4, 5, 6 ans, je reproduisais les mélodies que j’entendais à la radio ou sur l’électrophone. La plupart du temps, je faisais ça sur une ou deux cordes. Et j’ai fait ça pendant des années. Il faut dire que la guitare avait rarement six cordes. Je suppose aussi que c’est comme ça qu’un jour j’ai appris à jouer en slide, sans que personne ne me montre comment faire. J’ai étudié la guitare de manière conventionnelle vers treize ou quatorze ans. J’ai appris mes premiers accords et quelques riffs. Coïncidence : à cette époque, un Afro-Américain vétéran de la guerre du Vietnam, proche de mon père, devenu un ami de la famille, venait souvent à la maison. Il m’a montré deux ou trois riffs de blues qui m’ont impressionné. Là, j’ai su que je voulais jouer le blues.

Joues-tu d’un autre instrument ?
Je joue un petit peu de basse. J’ai aussi commencé à jouer du saxophone pendant un an mais ça me prenait trop de temps, ça m’éloignait de la guitare qui me plaisait beaucoup plus. Alors je me suis accroché à la guitare, acoustique et électrique.

Y a-t-il un musicien qui t’ait particulièrement impressionné ?
Ayant grandi en Irlande, tu peux deviner qui m’a impressionné profondément. Rory Gallagher, bien sûr ! Je l’ai vu pour la première fois en 1974 et, wow ! C’est surtout sa façon de jouer en slide qui m’a marqué. Mais je dois dire que des artistes comme Freddie King ou Johnny Winter ont eu le même effet sur moi. Sauf que je n’ai jamais vu Freddie King en live et Johnny Winter, je l’ai vu la première fois en 1999.

Si tu devais citer trois ou quatre noms, comme tes principales références…
John Lee Hooker, Freddie King, Johnny Winter et Rory Gallagher.

Tu écoutais quoi quand tu étais gamin?
Johnny Winter, Taste, Rory Gallagher, Freddie King, Jefferson Airplane, Curved Air, The Doors, Bread, Crosby Stills Nash & Young, Mississippi Fred McDowell…

Te rappelles-tu du tout premier blues entendu ?
Muddy Waters !

Quand as-tu décidé de devenir professionnel?
A l’origine, j’ai étudié le graphisme et j’ai travaillé dans ce domaine quelques années. Mais au bout d’un certain temps, au milieu des années 80, j’ai décroché pour me consacrer à la musique. J’ai ouvert un magasin de musique, j’ai travaillé comme agent, principalement pour des concerts de blues, et je trouvais quelques gigs pour moi, ça et là. Bien vite, j’ai été tellement occupé par mes propres concerts que j’ai arrêté toutes les autres activités. Pour en revenir à la question, un jour je me suis réveillé et j’ai su que jouer de la musique serait mon gagne-pain. Je suppose que c’est ce qu’on appelle être professionnel. Non, je ne sais pas vraiment quand j’ai sauté le pas et quand je suis devenu pro.

Un jour tu es parti aux Etats-Unis. Avais-tu planifié ce voyage ou es-tu parti à l’aventure ?
Mon agent était irlandais, mais il avait aussi un pied-à-terre à Boston. Il a décroché un contrat pour mon band sur la côte Est en 1996.

En Amérique tu as fait de belles rencontres…
La première fois que je suis arrivé aux Etats-Unis, Archie Lee Hooker (le neveu de John Lee) faisait déjà partie de mon groupe depuis un an et demi. A la fin de notre tournée sur la côte Est, Archie devait retourner chez John Lee avec qui il vivait. Nous n’avions pas de concerts programmés avant quatre semaines, alors Archie se tourne vers moi et me demande : « Dis donc, Carl, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ? Tu pourrais rester dans la maison de John Lee un moment… » Tu peux imaginer ma réponse. Le reste du groupe est rentré en Irlande, Archie et moi on s’est envolé pour San Francisco. Cela a été le début d’une étonnante aventure. Rencontrer l’un de mes héros dans le blues, peut-être la plus grande idole que j’avais à cette époque…
Zone de Texte:  Quand nous sommes arrivés, c’était comme si nous rentrions à la maison. La porte était ouverte à tous les vents et John Lee était la personne la plus charmante que j’aie jamais rencontrée, spécialement parmi les musiciens. Il m’a souhaité la bienvenue et j’ai fait partie de la famille. Le seul membre que je n’ai pas rencontré, c’est John Lee Hooker Jr. Il était plus souvent en prison qu’en liberté à cause de sa consommation de drogue.
Au bout de quelques semaines, nous avons dû quitter l’Amérique pour tourner en Europe. Ensuite, j’ai pu revenir à Los Altos. Je suis resté avec John Lee Hooker plus ou moins deux années. Nous sommes devenus bons amis. Il a beaucoup apprécié que j’invite Archie à chanter sur mon premier album Suicide Blues, paru en 1996. Je dois dire, sans forfanterie, que John Lee appréciait ma façon de jouer en slide. Des fois je l’entendais me dire : « Carl, prends ta guitare et joue-moi un peu de slide ! ». Et moi j’étais là, à jouer de la slide-guitar pour le parrain du boogie. C’était étrange. Nous avons aussi jammé ensemble. Il me montrait quelques plans comme Mambo Chillum, Boom Boom ou Driftin’ Blues.
Jedois ajouter que nous ne vivions pas toujours sous le même toit. La résidence principale de John Lee était à Redwood City, mais il possédait une autre maison non loin de Los Altos, où il dormait parfois. C’est là qu’Archie et moi étions logés. Nous allions voir John Lee presque tous les jours pour passer un moment avec lui ou pour l’accompagner dans sa limousine, sur les tournages vidéo ou pour des interviews. Le tournage de la vidéo de Dimples, là, on s’est vraiment marré.

Zone de Texte:  Tu as joué avec différents musiciens et un jour tu as décidé de devenir leader…
Comme tous les autres musiciens, j’ai débuté en jouant avec divers bands locaux à Galway. Un beau jour j’en ai eu assez de monter des groupes et de les voir éclater. A chaque fois qu’on commençait à se faire un nom, on se séparait. Alors j’ai décidé de mener mon propre groupe sous mon propre nom. De cette façon, peu importe qui quittait le band ou qui le rejoignait, ce serait toujours le Carl Wyatt Band. Au début, et pendant quelques années, c’était Carl Wyatt & The Rhythm Kings, mais quand Bill Wyman est arrivé avec ses Rhythm Kings, j’ai décidé de changer le nom en The Voodoo Kings. J’ai alors découvert qu’il y avait déjà un groupe de Chicago qui portait le même nom, aussi je l’ai modifié en Carl Wyatt & The Delta Voodoo Kings.
Comme je l’ai dit précédemment, j’ai eu une agence pendant un moment. Avec mon band, on accompagnait les artistes qui venaient des Etats-Unis pour jouer en Europe. Avec le temps mon groupe est devenu si populaire que j’ai décidé de faire mon truc à moi. J’ai écrit mes chansons et ma musique. Mais je n’ai jamais joué derrière Archie Lee Hooker, il a toujours été membre à temps plein dans mon band.

Combien de concerts fais-tu par an ?
Avant que je m’installe sur le continent, nous donnions environ 200 à 250 dates par an (mon agent était étonnant). Après m’être installé ici, suite à ma rencontre avec une femme durant une tournée, j’ai plus ou moins cessé mon périple pendant quelques années. Grave erreur ! J’ai eu de gros problèmes à vouloir tout arrêter, après avoir été si occupé. Je suis tombé malade, j’ai fait une dépression (j’habitais au Luxembourg à ce moment-là). Je ne pouvais pas me résoudre à mener une vie sans musique. Alors, après avoir rompu avec cette femme, je suis revenu dans le circuit. Debout sur scène. Je dois faire à peu près 50 à 60 concerts par an, et on devient de plus en plus pris. On verra bien ce qui va arriver.

Peux-tu présenter tes musiciens ?
Bien sûr. The Delta Voodoo Kings sont : Alex Logel à l’orgue Hammond et au piano, Apollo Munyanshongore à la basse et Yves DeVille à la batterie.

Sur quel genre de guitare joues-tu?
Ma guitare principale est une Stratocaster, que j’ai achetée en 93 dans une petite boutique à Galway, en Irlande. Pendant dix ans j’ai joué sur une Gibson 335 dot, mais depuis quelques années je suis revenu à la Strat.Je joue également avec une Gibson Flying V, une lap-steel guitar, une guitare à résonateur Continental O, une semi-acoustique pour le slide électrique et une guitare boîte à cigares.

Y a-t-il un but que tu veuilles atteindre avec ton band ?
Aller jouer dans beaucoup d’endroits où je ne me suis pas encore produit, et vivre décemment de ma musique.

Une vie de musicien, ça engrange les souvenirs…
Mon pire souvenir, c’est quand j’ai appris la mort de John Lee Hooker. Mon meilleur souvenir, en dehors de l’épisode avec John Lee Hooker, est celui avec Big Bo McGee et Little Whitt Well. C’est l’une des expériences de blues les plus authentiques et les plus drôles que j’ai eue. J’ai eu la chance d’organiser deux tournées européennes pour ces deux musiciens. Ils venaient du cœur de l’Alabama et jouaient ensemble depuis cinquante ans. Ils étaient aussi authentiques qu’on peut l’être. Pour la deuxième tournée, j’ai voyagé et joué avec eux. C’était le real blues. Le plus long voyage que Big Bo avait jamais fait avant de venir en Europe, c’était à l’époque où il était routier et qu’il allait jusqu’à Chicago.
Zone de Texte:  Je pourrais écrire un livre sur eux. Pendant la tournée Big Bo, me demandait de temps en temps : « Hey Carl, c’est joli ici, mais quand jouerons-nous en Europe ? ». Ce à quoi je répondais : « Mais nous sommes en Europe. Toute la tournée à lieu en Europe ! » Et le jour suivant (en Allemagne ou au Danemark) : « Hey Carl, quand jouerons-nous en Europe ? ». Moi : « Nous sommes tout le temps en Europe. L’Europe est constituée de différents pays. »  Mais après quelques jours, j’avais encore droit à la fameuse question. Je lui fait : « Hey Bo, je vais m’arrêter pour acheter une carte. Je vais te montrer ce qu’est l’Europe. » Et me voilà sur le capot du bus avec ma carte, en train de donner une leçon de géographie à Big Bo. Quelques jours plus tard nous passons de Suisse sur la rive allemande du lac de Constance. J’arrête le bus pour leur faire admirer le magnifique paysage. Je leur explique que de l’autre côté du lac c’est la Suisse. Bo et Whitt : « Ah, OK ! ». Le jour de leur départ pour les Etats-Unis, les deux étaient en pleine discussion. Whitt : « Hey Bo, c’était vraiment super cette tournée et j’ai bien aimé cet arrêt près de ce grand lac. Mais quel était le nom du pays sur la rive d’en face ? » Bo : « Eh bien, Carl a dit que c’était le Vietnam ! ».
Et puis y a quatre ou cinq ans, j’ai appris que Big Bo McGee avait été abattu par son beau-fils. Il lui a tiré dessus alors que Bo était dans son lit. Bo était vraiment quelqu’un de très gentil.

Qu’apprécies-tu en France ?
J’aime la nourriture. J’aime la mentalité des gens. J’aime la façon dont les Français rendent la vie facile. Mais ce que j’aime par dessus tout, c’est que les gens apprécient ma musique. Il n’y a pas tant de fans de blues que ça en France, mais quand ils aiment le blues, ils l’aiment vraiment et ils connaissent l’histoire qu’il y a derrière.

A part le blues, quels autres genres de musique écoutes-tu quand tu es seul ?
J’aime bien la soul ou le funk à l’ancienne. Les enregistrements Motown et autres trucs similaires. Quand j’étais ado, j’aimais aussi beaucoup le rock. Plus trop maintenant.

As-tu des hobbies en dehors de la musique ?
Lire des sujets sur la musique. Lire en général, pourvu que ça me ramène à la musique. Je ne suis pas un mec très sportif.

Le mot de la fin…
J’espère que je pourrais jouer ma musique durant de nombreuses années encore. Vivre avec le blues n’est pas facile. Il y a constamment des hauts et des bas. En ce moment les choses se présentent bien, et j’aime me voir comme quelqu’un d’optimiste. J’aimerais pouvoir vivre de mes concerts comme je l’ai fait pendant de nombreuses années. J’aimerais pouvoir vendre plus de disques, mais ça semble difficile par les temps qui courent. Quand je vois qu’une grande partie de mes compositions sont disponibles sur de nombreux sites internet à travers le monde, ça me met en colère. Ça coûte beaucoup d’argent de produire un DVD ou un CD, et puis ça part comme à l’égout via Internet. Cela tuera probablement l’industrie musicale, et nous avec qui avons fait une profession de la musique.

Gilles Blampain – février 2010

http://www.carlwyatt.biz/
http://www.myspace.com/carlwyatt

Videos: www.youtube.com/carlwyatt