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03/17
Chroniques CD du mois Interview: CHICKEN DIAMOND Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: BIG JOE WILLIAMS Interview: MOJO BRUNO
 


Interview
BRUCE IGLAUER
Où l’on voit que bluesmen noirs et producteurs juifs,
                                            c’était simplement logique, pas inévitable.


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Ça commence avec le documentaire de Marc Levin : ‘Godfathers and Sons’. Dans Maxwell Street en ruines, ce graffiti : « Black + Jews = Blues ». Mince !

Surgissent aussitôt deux réminiscences. La première vient d’une biographie de Muddy Waters, signée Francis Hofstein. L’auteur évoque une sorte de parenté humaine et spirituelle entre le bluesman et son producteur.
La seconde vient d’un film réalisé en 1936 par Marc Connelly et William Keighley : ‘The Green Pastures’. Un pasteur noir raconte quelques épisodes fameux de la bible à ses jeunes ouailles. Le réalisateur décrit la façon dont les petits auditeurs imaginent l’histoire sainte, comment ils la replacent machinalement dans l’époque qu’ils vivent. Moïse demande à Pharaon de libérer son peuple esclave. Particulièrement réceptifs, les élèves du pasteur voient des esclaves noirs dans le rôle des Hébreux asservis.
Bon sang, mais c’est bien sûr ! Les Noirs et les Juifs avaient le même livre de chevet : la bible ! Voilà déjà un point commun déterminant.
Mais non, objecte Bruce Iglauer, fondateur du label Alligator. C’est une impasse. Ou pas loin.

Blues Again : Je suppose que vous connaissez les sept films de la série ‘The Blues’, produits par Martin Scorsese. Notamment celui de Marc Levin, ‘Godfathers and Sons’…
Bruce Iglauer : Je connais Marc et j’ai apporté ma contribution à 'Godfathers', notamment pour les séquences où on voit Koko Taylor en concert, Little Smokey, Magic Slim, Lonnie Brooks et consorts. Mais je n’aime pas tout ce que raconte son film. Marc est venu à Chicago avec certaines idées préconçues, il a voulu imposer sa vision sans laisser parler les faits, comme on dit.

Dans ce film, on peut lire un graffiti dans Maxwell street en ruines : ‘Black + Jews = Blues’. Ça m’avait frappé : ‘Blues’ sonnait comme la contraction même des mots ‘Black’ et ‘Jews’. Et je reste persuadé que ce graffiti n'exprimait aucune aigreur antisémite…
J’en suis moi-même convaincu, mais je ne dirais pas ‘Black + Jews = Blues’, mais ‘Black + Jews = une partie du blues de l’après-guerre’, pas la totalité. Ma formule est moins détonante que la formule initiale, mais en dire davantage serait une façon de réécrire l’histoire. Ce n’est pas un thème facile à traiter. Bon, c’est sûr, lorsque le blues est né, il n’avait encore rien à voir avec les Juifs.

… Je me suis donc interrogé sur les liens particuliers qui pouvaient exister entre les producteurs juifs de l’après-guerre, comme Leonard Chess, et des bluesmen du Sud profond, comme Muddy Waters.
Votre prénom m’incite à penser que vous n’êtes pas juif. Je reste sur un registre ethnique, n’est-ce pas. Personnellement je ne suis pas religieux. On ne m'a dispensé que quelques rudiments d’« éducation juive ». Ma famille était franchement hostile à la religion. Je n’ai fréquenté la synagogue que quelques années, quand j'avais onze ans jusqu'à et quinze. On y prêchait la Réforme juive, c’est quelque chose que vous n’avez pas en Europe, me semble-t-il. Tout s’y exprimait en anglais, sauf quelques passages de la bible qui étaient lus en hébreu. Pas de kippas, pas de châles de prière, pas de costumes noirs, rien de tout ça. J’aimais surtout l’approche intellectuelle de cette école, on y lisait du Herman Hesse, ce genre de choses. Et je m’y suis même fait quelques amis, moi qui étais si solitaire. Avant cette parenthèse, ma seule expérience religieuse, je l’avais acquise chez les unitaristes (ce mot vous dit quelque chose ? – Il s'agit d'une forme de christianisme sans Trinité - NdR). Ma famille a débarqué aux Etats-Unis au milieu du XIXe siècle et n’avait aucune notion de ce qu’était la tradition yiddish ou le ‘vieux pays’. Ici, ma mère rencontra des Juifs est-européens qui portaient des vêtements différents des nôtres, s’exprimaient en yiddish, parlaient avec les mains, mangeaient aillé… Ils étaient vraiment différents de nous et, face à eux, elle se sentait mal à l’aise. Elle se considérait comme une Américaine ayant un patrimoine juif, pas comme une Juive vivant en Amérique. Et pour mon père, c’était le même topo.

De nombreux Juifs produisirent des chanteurs noirs. Les frères Chess, mais aussi les frères Bihari, ou Moses Asch (Folkways), ou Sid Nathan (King Records)…
Et encore beaucoup d’autres. Par exemple les frères Solomon qui ont fondé le label Vanguard pendant la vague folk. Bob Shad de Mainstream Records. Herman Lubinsky de Savoy. Jerry Wexler d’Atlantic. Henry Stone, à l’origine de plusieurs labels en Floride. Bernie Abrams d’Ora-Nelle. Sans oublier les nombreux distributeurs qui gravitaient autour de ces labels. Il me semble que Paul Glass, de USA Records, était juif. Seymour Greenspan, mon premier distributeur, l’était aussi. Plus tous ceux que j’oublie.
Si Moses Asch avait une approche un peu différente du business, les autres producteurs n’avaient qu’un objectif : produire des singles qui feraient des hits, et fourguer leurs disques aux radios noires du pays. Asch, lui, produisait des albums, pas des singles. Il courtisait une clientèle de jeunes Blancs. Ses titres ne passaient pas fréquemment à la radio et, d’ailleurs, il ne cherchait pas à ce qu’ils fussent radiodiffusés. Mais, à quelques exceptions près, tous les autres étaient des hommes d’affaires très rudes, des camelots habitués à arpenter le pavé.

Juifs et Noirs se renvoyaient-ils l’image d’une population persécutée, tenue pour une sorte de sous-humanité dans les pays qu’ils fuyaient, les Juifs fuyant les pogroms d’Europe centrale, les Noirs fuyant les lynchages du Sud ?
Peut-être, mais leurs relations étaient d’abord fondées sur des paramètres beaucoup plus simples. L’immobilier par exemple. A Chicago, l’immobilier était étroitement contrôlé par les banques et, bien sûr, les propriétaires. Les Noirs se situaient dans les abysses de l’échelle sociale. En arrivant à Chicago, ils avaient juste assez de moyens pour louer des appartements autour de la 35e et d’Indiana, dans le South-side. Comme ils étaient de plus en plus nombreux à s’établir dans ce périmètre, ils ont commencé à déborder sur les quartiers nord et sud du ghetto, mais pas sur ceux de l’ouest, pas dans l’Irish Bridgeport (on est toujours dans le South-side – NdR) où des émeutes éclataient de temps en temps. Les Irlandais faisaient parfois des descentes dans les quartiers noirs, tabassaient et assassinaient les résidants, comme ce fut le cas en 1919 je crois. On dit que Daley, qui sera élu maire de la ville plus tard, avait participé à ce genre de raid dans son jeune temps.blues bruce iglauer
Bref, les populations noires qui montaient vers le nord voisinèrent avec une population juive déjà implantée. Dans ces quartiers, grosso-modo le périmètre commercial de Maxwell street, les piaules et les boutiques étaient tenues par des Juifs. Sur l’échelle sociale, les Juifs étaient à peine plus haut que les Noirs. Les Noirs ne trouvaient pas beaucoup de quartiers où ils pouvaient louer (et encore moins acheter) des piaules. Mais ils s’installaient de plus en plus nombreux dans les quartiers du South-side, les saturaient, et leur présence dévalorisait l’immobilier local. Ce qui finit par le rendre accessible aux bourses noires. Au passage, pour les autorités de Chicago, cantonner dans le même périmètre les Juifs et les Noirs était une bonne façon de parquer au même endroit les plus indésirables des leurs administrés !
Après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’afflux massif de Noirs, la population s’est mélangée. Puis de nombreux Juifs ont déménagé vers les banlieues qui leur étaient ouvertes, alors que les South et West-side se coloraient inéluctablement. Ces Juifs conservèrent toutefois, dans les ghettos (désormais noirs), leurs boutiques et leurs appartements. Aussi les Noirs faisaient-ils leurs emplettes dans des boutiques juives et louaient-ils des appartements à des Juifs. D’ailleurs la plupart des Noirs de ce temps-là ne considéraient pas les Juifs comme des Blancs proprement dits, ils les rangeaient dans une catégorie sociale à part. L’un d’eux m’avait dit un jour : « Vous étiez aussi des esclaves, avant nous ».
Comme les Juifs étaient plus instruits que les Noirs, ils étaient supposés meilleurs dans les affaires et plus agiles dans la manipulation des dollars. Je précise que les interactions les plus significatives entre Noirs et Juifs furent celles qui mirent en présence les Noirs et les Juifs récemment débarqués dans le Nord des Etats-Unis. Ces Juifs venaient d’Europe de l’Est, Pologne, Ukraine, Russie, Estonie, etc. C’étaient des familles récemment immigrées, contrairement à la mienne. (Eh non, je n’ai pas grandi à Chicago.) Ces familles récentes n’avaient pas grand-chose à voir avec celles qui, comme la mienne, avaient traversé l’Atlantique beaucoup plus tôt et venaient d’Allemagne ou de Hollande, évoluaient à présent dans des environnements plus confortables et s’étaient bien intégrées.
Bernie Abrams a ouvert ce qu’il est convenu d’appeler un bazar (‘junk shop’). Le père de Syd Nathan était lui aussi un ‘junkman’. Je pense que le père des fameux frères Chess était un travailleur manuel. Ces familles s’apparentaient d’avantage à celles du ‘Violon sur le toit’ qu’aux familles de Freud ou de Mendelssohn.

Je vois un autre paramètre. Certains secteurs d’activités étaient devenus le pré carré des Juifs car… Les grands groupes industriels américains ne comptaient généralement pas de Juifs dans leurs hautes sphères, ni General Motors, ni General Electric, ni Dow Chemical, ni US Steel… Aussi ces jeunes immigrants très entreprenants devaient-ils se contenter d’investir dans des secteurs où les Juifs étaient admis. Il s’agissait souvent de secteurs nouveaux comme le cinéma à ses débuts, des secteurs sans barrières culturelles susceptibles d’empêcher un Juif de s’y impliquer. Surtout pas, à Hollywood, ces Juifs qui venaient du théâtre yiddish.
L’industrie du disque, avant la Deuxième Guerre mondiale, était dominée par quelques compagnies comme Decca. Au lendemain de la guerre, le paysage phonographique changea. Les radios diffusaient maintenant des disques. (Avant la guerre, la plupart des musiques qu’on entendait à la radio étaient jouées en direct.) Les stations de radio se multipliaient, se spécialisaient, rayonnaient sur des publics de moins en moins généralistes. Les radios noires, les radios country, les radios où on parlait des langues étrangères explosèrent. Ce nouveau territoire était ouvert aux Juifs. D’autant que les boutiquiers juifs qui avaient pignon sur Maxwell street (et son équivalent dans d’autres villes) observaient ces musiciens noirs qui jouaient dans la rue et vivaient de la manche. Ils commençaient à se dire : « Si des Noirs sont prêts à leur faire l’aumône pour les entendre jouer, ils seraient peut-être prêts à dépenser de l’argent pour acquérir leurs disques ». Certes, les disques de blues existaient avant la Deuxième Guerre mondiale, mais c’était une autre époque. Là, les Juifs étaient aux premières loges pour capter les nouvelles vibrations et subodorer les opportunités. Et ce marché à naître leur était largement accessible.

De nombreux Juifs européens qui s’installèrent aux Etats-Unis firent carrière dans les arts, la littérature, le théâtre, le cinéma, le music-hall ou le jazz. Par ailleurs, les premiers Blancs qui soutinrent la croisade de Martin Luther King étaient des Juifs. Bob Dylan est le plus fameux d’entre eux…
Aujourd’hui c’est effectivement plus net, et on peut l’affirmer. Le NAACP (‘National Association for the Advancement of Colored People’) a été conjointement fondé par des Noirs et des Juifs au début du XX e siècle. Les avocats juifs défendaient une clientèle noire. En Europe déjà, certains Juifs (pas tous) étaient habités de longue date par une sorte de conscience sociale. Avant la Deuxième Guerre mondiale, la gauche américaine comptait d’ailleurs de nombreuses personnalités juives (dont mon père). Bien sûr, on peut citer Karl Marx comme le plus célèbre exemple de cette conscience sociale juive en Europe, même si le résultat de ses théories s’avéra moins brillant que ses idées.
Prenez mon cas. Je venais du folk des années 60. Je n’avais aucune conscience du lien qui me rattachait à ces industrieux producteurs juifs. Mon mentor était Bob Koester, du label Delmark. Il était issu d’une famille catholique allemande établie à Wichita, dans le Kansas. Jusqu’à pas si longtemps que ça, je ne m’étais même jamais rendu compte que l’industrie du disque comptait autant de Juifs !

Qu’en est-il alors de cette estime réciproque qui liait Leonard Chess à Muddy Waters ? Etait-elle propre à ces deux individus ou peut-on la généraliser à l’ensemble des producteurs juifs et des chanteurs noirs ?
L’un de mes meilleurs amis a travaillé pour la maison Chess à la fin des années 60. C’était une sorte de col blanc, par ailleurs assistant de Marshall Chess. Oui, il m’a confirmé l’existence d’un lien spécial entre Leonard Chess et Muddy Waters. Mais en dehors de cette affinité particulière à deux individus, pour la plupart des autres bluesmen du label, les relations qu’ils entretenaient avec Leonard Chess restaient strictement commerciales. Leonard était un patron, pas un ami. Il avait, par exemple, des relations toujours très tendues avec Howlin’ Wolf. C’est pourquoi je vous déconseille de généraliser ce qui se passait entre Leonard et Muddy. Les labels permettaient aux bluesmen de caser quelques disques dans les radios, dans les juke-boxes (très important, les juke-boxes) et dans les boutiques. Les musiciens pouvaient ainsi se signaler et obtenir des gigs. Décrocher un gig, c’était l’objectif premier de tous ces musiciens, c’était leur principale source de revenus. La plupart d’entre eux s’accommodaient donc du fait que ces labels fissent de l’argent sur leur dos (ce qui était rarement le cas en vérité, car il n’y avait pas d’argent). Ils s’arrangeaient encore avec l’idée que ces labels ne leur payaient pas ce qu’ils leur devaient. Ces musiciens éprouvaient beaucoup d’aigreur envers les maisons de disques. Cette aigreur, on la retrouvait chez les musiciens de country-music et chez les pionniers du rock’n’roll, qui signaient bien souvent des contrats qu’ils ne comprenaient pas.
Dans le même temps, le syndicat des musiciens spécifiait qu’un taux de retour correct se situait autour de 5 % des droits de vente à la pièce sur 90 % des ventes. Ça signifiait que, si un 78-tours ou un 45-tours était vendu 1,78 dollar, le musicien pouvait espérer, dans le meilleur des cas, empocher 4,5 cents. Par rapport à ce qui se pratique aujourd’hui, c’était un taux de royalties ridiculement bas. Et encore, de nombreuses choses étaient déductibles de ces royalties et les maisons de disques arnaquaient les artistes sans vergogne, qu’elles appartinssent ou non à des Juifs ! Berry Gordy admettait volontiers qu’il roulait ses artistes. Mel Collins, le Noir qui fonda le label Palos et chez qui Fenton Robinson avait enregistré la version originale de ‘Somebody Loan Me A Dime’, a publié la chanson et n’a jamais reversé un cent à Fenton, même après que Duane Allman et Boz Scaggs reprirent le titre et permirent à Fenton d’encaisser indirectement pas mal d’argent.

De toute façon, beaucoup de ces labels mourraient presque avant d’être nés, et nombre de leurs poulains qui furent enregistrés ne reçurent jamais l’ombre d’un cent. De plus, l’industrie du disque était gangrénée par toutes sortes de gangsters. Comme les banques refusaient de faire crédit aux producteurs juifs, les seuls créanciers qu’ils pouvaient solliciter étaient des margoulins, et ceux-ci finissaient par acquérir une partie de l’affaire qu’ils soutenaient ! Le cash était indispensable aux producteurs, qui devaient graisser la patte des DJ et des distributeurs de juke-boxes. Le réseau des juke-boxes était devenu, lui aussi, la pâture d’une grosse mafia de faisans. Les labels avaient un besoin vital de glisser ces dessous de table pour vendre leurs disques. A l’arrivée, l’énorme galette qu’ils étaient censés se faire sur le dos des musiciens, à en croire ces derniers, avait considérablement rétréci !

Pardon d’insister, mais pouvez-vous m’en dire davantage sur cette parenté spirituelle qui semblait exister entre Leonard Chess et Muddy Waters ?
Honnêtement, je n’en sais pas grand-chose. Je sais que, contrairement à d’autres artistes du label, Muddy a fréquenté le domicile des Chess et qu’il en ressortait parfois avec une avance sur royalties. Chess avait rendu certains services à Muddy, il l’avait par exemple fait sortir de prison. Mais je doute sérieusement de cette légende selon laquelle Muddy avait été surpris en train de repeindre les locaux des studios Chess. Muddy était un homme très sérieux, très attentif à sa dignité. Il a commencé à enregistrer des disques, et n’a plus jamais exercé quelque travail de manœuvre que ce soit. Je pense qu’il aurait refusé même si Leonard Chess le lui avait demandé. Leonard était déjà mort quand je suis arrivé à Chicago, mais j’ai connu Muddy. Pas intimement cependant. Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de converser, mais nous n’avons jamais parlé de Leonard. Muddy a déclaré un jour : « Leonard a peut-être gardé l’argent, mais il m’a offert une carrière ». Cette phrase dans la bouche de Muddy, oui, je la crois très plausible. Bon, il y avait Leonard et Muddy, mais il y avait aussi des bluesmen comme Howlin’ Wolf. Lui, il devait presque défoncer la porte du bureau de Leonard Chess pour exiger son dû !

Pourquoi tous ces émigrants juifs s’orientaient-ils vers le monde des arts ?
Vous vous méprenez sur le mot ‘art’. Ces émigrants démarraient un business. Des gens comme Leonard ne se sont jamais pris pour des artistes ou des directeurs artistiques. C’étaient des hommes d’affaires et des voyous. Ils essayaient de convertir en argent ce flair de la rue (‘street smart’) très agressif dont ils étaient armés. L’une des raisons pour lesquelles ils se sont tournés vers le divertissement (j’utilise le mot ‘art’ avec beaucoup de parcimonie) a une origine européenne. Dans la plupart des pays européens, pendant des siècles et des siècles, les Juifs n’ont pas eu le droit de posséder la terre. Ils étaient des proscrits sociaux. Il fallait bien qu’ils travaillent d’une manière ou d’une autre. Dans le même temps, les acteurs et les musiciens profanes n’avaient pas le droit d’être enterrés dans un cimetière chrétien. On les tenait pour l’armée du diable. Ça tombait bien pour les Juifs : ils n’étaient pas spécialement intéressés par une sépulture chrétienne et, comme ils étaient déjà proscrits avant de naître, les métiers du divertissement leur allaient comme un gant. Et comme je vous le disais tout à l’heure, les progrès technologiques firent qu’en arrivant aux Etats-Unis, tout un pan de l’industrie du divertissement, un pan nouvellement créé, leur était grand ouvert, sans restrictions culturelles. Voilà. Ce fut le divertissement car les autres portes étaient verrouillées…

Vous qui dirigez un label de blues, que vous inspirait la croisade de Martin Luther King ?
Quand le mouvement pour les droits civiques a démarré, j’étais encore un enfant. Mon père affichait des opinions socialement et racialement progressistes, mais j’avais cinq ans quand il est décédé. Ma mère nous avait appris à accepter quiconque comme notre égal. Dans le milieu où je vivais, on rencontrait peu de Noirs. Ma grand-mère avait un peu d’argent et employait une cuisinière noire que j’adorais, mais cette dame jouait un rôle qu’endossaient traditionnellement les femmes noires : elle était domestique. Par exemple, je ne suis jamais entré chez elle. Lorsque Martin Luther King était au zénith de sa croisade, je fréquentais la grande école (Bruce Iglauer est né en 1947 – NdR). J’éprouvais beaucoup de sympathie pour cette cause et me suis retrouvé au cœur de quelques marches en faveur des droits civiques. Mais cet engagement était sans risque pour le petit Blanc middle-class que j’étais. On ne m’a jamais tabassé, personne n’a lâché ses chiens sur moi ni tenté de me lyncher. Lorsque le Dr King a été assassiné, j’étais encore à la fac. Débarquant à Chicago plus tard, j’ai passé beaucoup de temps dans les clubs noirs. On me considérait comme un hippy, sympathisant du mouvement pour les droits civiques (ce qui n’était pas faux, sinon que je ne me voyais pas du tout en hippy… mais je portais la barbe et les cheveux longs). J’ai vécu alors quelques pénibles altercations raciales avec des Noirs, mais aussitôt d’autres Noirs s’interposaient et lâchaient des phrases du genre : « Fous la paix à ce hippy, il ne t’a rien fait ! ». C’était avant de fonder Alligator. J’étais juste un fan de blues.

Quand vous me questionnez sur la reconnaissance du blues et des bluesmen par la communauté juive, si vous me permettez, je trouve votre vision du problème un peu trop générale. Vous ne pouvez pas mettre dans le même sac tous les Juifs ni tous les Noirs ni tous les Français ! Certes, il y a bien une tradition juive à compatir avec les victimes de certaines injustices, mais elle n’est le propre que d’un nombre compté de Juifs, elle n’est pas une règle. De même, certains Noirs (et pas tous) voient les juifs comme une catégorie particulière de Blancs. De même, certains Noirs (et pas tous) ont pu s’imaginer que les Juifs les avaient grugés, que les propriétaires juifs et les boutiquiers juifs s’étaient évertués à leur faire les poches. Ce que je peux vous certifier, c’est qu’aujourd’hui rares sont les Juifs et les Noirs à penser qu’il existe, entre eux, une fraternité spéciale. Même s’il est frappant de constater que certains conseillers d’Obama sont juifs. Même si le président lui-même réside dans un quartier de Chicago où vivent beaucoup de Juifs. Cette image de Martin Luther King et des rabbins, marchant main dans la main contre le racisme d’Etat, est une vision du passé. La plupart des Noirs et des Juifs n’éprouvent aucune sorte de reconnaissance particulière, les uns vis-à-vis des autres.

Les raisons qui vous ont amené à fonder Alligator…
Elles n’ont qu’un lien très, très lointain avec cet héritage juif. J’étais fan de blues et le suis resté. Le blues me parle. Sans doute, souterrainement, le blues est-il la voix des damnés de la Terre. Peut-être même mon âme le ressent-elle confusément. En tout cas, je n’étais pas un enfant très populaire parmi ceux de son âge, je cadrais mal avec mes camarades et ceux de ma génération. Si j’ai aimé le blues, ce n’est pas parce que j’étais juif mais parce que j’étais seul. Je ne suis que ce que je suis ! Mon père décédé, je n’avais plus de modèle masculin sous les yeux. J’ai été élevé par des femmes. J’étais nul en sport, je parlais trop (et c’est toujours le cas), je lisais beaucoup et n’étais pas très physique. Ça faisait de moi une victime idéale pour les adolescents de mon âge ! Mais nous n’étions pas pauvres et j’ai très rarement été la proie de malveillances antisémites. Voilà, j’étais un jeune homme solitaire avant d’être un Juif solitaire. Le blues est une musique faite pour consoler les gens solitaires, et il m’a consolé. La magie du blues vient du fait qu’il était né pour consoler une catégorie humaine particulière, ces Noirs américains aliénés. Mais cette musique était si forte, son message était si puissant qu’il s’est adressé à tout le monde sous tous les horizons, y compris vous et moi.

Christian Casoni - Juin 2009