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03/17
Chroniques CD du mois Interview: CHICKEN DIAMOND Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: BIG JOE WILLIAMS Interview: MOJO BRUNO
 


Interview
Bill DERAIME
Je ne suis plus pareil après tout ce que j’ai vécu


blues deraime
blues deraime
blues pierre lacocque
blues pierre lacocque
blues bill deraime





Depuis une trentaine d’années, il accroché quelques succès teintés de blues, de folk ou de reggae dans notre patrimoine musical. Avec lui l’humour n’est jamais loin mais la gravité n’est pas absente pour autant et les bons mots n’excluent pas les coups de gueule.

Il revient avec un double CD, superbe coffret de 26 titres.

Blues Again : Brailleur De Fond est un double CD qui revient sur 30 ans de carrière, mais qui n’est pas une banale compilation puisque tu as tenu a réenregistrer toutes ses chansons avec de nouveaux arrangements et surtout avec ta voix qui a mûrie.
Bill Deraime : Depuis une dizaine d’années j’ai eu de gros, gros ennuis avec les maisons de disques à travers plusieurs faillites. J’avais beaucoup travaillé des chansons qui malheureusement n’ont pas connu une véritable exposition. Un premier CD est sorti, la filiale de la maison de disques a été en faillite au bout de 6 semaines, il ne s’est donc pas vendu. Un deuxième CD n’a pas eu de promo. Les chansons de ces disques on les a jouées un peu sur scène mais elles n’ont pas vraiment existé. J’aime beaucoup les bandes sonores des enregistrements qui ont été effectués à l’époque, c’est mieux que tout ce que j’avais fait avant, mais ma voix a évolué, je ne suis plus pareil après tout ce que j’ai vécu. Les faillites, les descentes ont quelque chose à voir avec le blues… Aujourd’hui je ne suis plus un apprenti, je suis presqu’un bluesman ; dans quelques années je le serai peut-être vraiment. J’ai donc rechanté toutes ces chansons avec de nouveaux arrangements et surtout avec ma voix actuelle. J’ai voulu refaire ces 10 années condensées en 2 CD.

Le choix a dû être difficile parmi toutes tes chansons. Il y a des titres qu’on aurait aimé retrouver mais qui ne sont pas là…
Il fallait faire un choix. Une chanson plutôt qu’une autre, mais celles qui ne sont pas sur ce CD, seront peut-être sur le prochain.

Pourquoi Brailleur De Fond ?
J’emploie souvent cette expression. Ça fait longtemps que je braille. J’aime bien ce terme, et puis je braille de plus en plus. Et ça évoque aussi bailleur de fonds, mineur de fond (celui qui travaille dans l’ombre), coureur de fond (celui qui va jusqu’au bout)…Il y a bien longtemps de ça, j’étais invité à une émission de télé et le présentateur me demande : « et vous Bill Deraime, vous faites quoi ? » je réponds : « je braille ». Comme je suis très mauvais dans certaines situations, je me suis bloqué là-dessus et l’animateur a été obligé de combler. Mais c’était une autre époque, une autre télé.
Ces derniers temps, j’ai beaucoup travaillé la guitare et la voix, mais j’ai un peu moins écrit Je me sens plus interprète à présent et j’ai assez de chansons à mon actif, alors je travaille l’interprétation. Tous les jours je m’enferme dans une pièce insonorisée où je peux brailler. En plus, c’est une bonne thérapie pour moi qui suis maniaco-dépressif.

Sauf erreur tu n’as jamais chanté que tes propres textes.
Non, il y a eu une chanson de Chris Lancry qui est un vieux pote avec qui on a pas mal tourné.

Et puis il y a l’adaptation de The Dock Of The Bay…
Assis Sur Le Bord de La Route, ça s’est fait grâce à Dominique Buscail un producteur qui avait travaillé avec Sugar Blue et Luther Allison et qui m’avait dit : « je produis ton prochain disque si tu adaptes The Dock Of  The Bay ». Moi, je lui ai répondu que je ne me sentais pas de faire ça, mais je me suis laissé aller et j’ai écrit un texte. J’ai trouvé que c’était pas mal, alors j’ai rappelé Dominique et je lui ai dit que j’acceptais. Du coup, il a fallu rechercher Steve Cropper pour avoir son accord. On s’est rendu à Nashville pour lui faire entendre ce qu’on avait fait. Il nous a reçu avec un petit comité qui a écouté religieusement. Tout le monde a apprécié. En plus, ils ont bien aimé l’intro de guitare de Mauro Serri. Steve Cropper a voulu savoir ce que les paroles racontaient, on lui a traduit, et là aussi ça lui a plu. Il a dit : « OK pour cette adaptation, mais il n’y en aura pas d’autre ». C’est donc la seule adaptation dans une autre langue que l’anglais qui existe de cette chanson.

Ce nouvel album, est-ce une renaissance, un recommencement ?
C’est toujours un recommencement un album. Surtout pour moi qui depuis 1983 n’a connu que des échecs par rapport à ce que j’étais.

C’est une vision pessimiste…
C’est une vision pessimiste, en effet. Il faut bien reconnaître qu’à un moment ça a bien remonté quand même. Mais il faut dire ce qui est : dans mon esprit il s’est passé quelque chose qui arrive à tous les gens qui font ce métier et qui réussissent, on essaye toujours de rester où on est, à un certain  niveau. On essaye de faire des chansons. Faire un tube. Ce n’était peut-être pas mon truc, mais on me poussait à faire des chansons et petit à petit je me suis mis à penser comme ça, on devient une chose qui travaille pour quelque chose, et chose pour chose on se chosifie.

Te considères-tu toujours comme un chanteur maudit ?
C’est le premier titre de l’album. Ça correspond vraiment à ce que j’ai vécu à une période. Avec Flo, nous avons beaucoup joué dans le métro, pas dans les rames mais dans les couloirs. Elle jouait du washboard, des cuillères et d’un petit harmonium indien. Moi, je jouais de la douze cordes. On a fait ça pendant un ou deux ans pour vivre. ‘Le Chanteur Maudit’ je l’avais écrit pour mon deuxième disque, c’était vraiment en rapport avec ce qu’on vivait à l’époque, quand les gens passaient sans s’arrêter. Maintenant avec le recul je la chante en relation avec ce que j’ai vécu ces dernières années.

C’était galère cette époque du métro ?
Non c’était pas galère. C’était même bien. C’est vrai que quand on jouait, des fois les gens ne s’arrêtaient pas. Personne ne donnait, mais bon, c’est normal…. Et puis d’autres fois ça marchait. On dépensait l’argent qu’on gagnait. C’était l’époque beatnik, routard, on vivait au jour le jour sans angoisse.

Comment c’est fait le passage de l’anonymat à la reconnaissance ?
Ça c’est fait par étape. C’était la période hippie et il y avait pas mal de stupéfiants qui circulaient. On avait monté un club de folk (le TMS) et une free clinic à Saint Germain des Prés, pour la prévention contre la drogue. Il y avait beaucoup de routards qui venaient là. Après, on nous a demandé d’aller à la campagne pour être éducateurs et accueillir des gens qui sortaient d’hôpitaux psychiatriques ou de prison suite à des problèmes de drogue. Dans le même temps, je continuais de chanter. À cette époque je chantais beaucoup de blues et je ne chantais qu’en anglais. On avait aussi un groupe avec Flo, Jean Jacques Milteau et Alain Giroux qui s’appelait Backdoor Jug Band. On a enregistré un disque avec ce groupe, mais il doit être introuvable maintenant. Avec Flo, grâce à la musique on a  sillonné toute l’Europe dans un mini bus. Mini bus qu’on a pratiquement poussé de Copenhague à Paris, soit dit en passant.
C’est dans le centre de post-cure thérapeutique que je me suis rendu compte que je ne pouvais plus chanter tout le temps en anglais, parce que les gens qui venaient là arrivaient d’horizons différents et ne comprenaient pas forcément ce que je disais. Je donc me suis mis à écrire en français, et là, assez vite, ça a accroché.

Au fil des ans, en France, tu as fait partie de ces artistes qui se sont inscrits dans l’intimité des foyers.
C’est vrai. Il y a toujours du monde aux concerts. Aujourd’hui on voit des familles avec des enfants et même des petits-enfants. C’est sympa. Pour moi c’est important de lier les générations.

Combien de concerts fais-tu par an actuellement ?
Depuis un bon moment je ne tourne pas beaucoup, je fais une vingtaine de concerts par an, ce qui n’est pas suffisant.

Quels sont les musiciens qui jouent avec toi ?
Il y a bien sûr Mauro Serri à la guitare. David Hadadj est aux claviers, Stéphane Pigeat à la batterie et Denis Ollive à la basse.

Sur quelles guitares joues-tu ?
J’en ai deux. Une vieille Guild dont je me servais déjà dans les années 70 et une Takamine que j’ai déguisée en vieille chose.

Zone de Texte:  Sur le nouvel album, tu fais deux reprises de Gary Davis. C’est un personnage qui a été une grande inspiration pour toi…
En effet. A une époque je n’écoutais que ça. Quand on chantait dans la rue, on habitait chez un copain dont la mère était presque Américaine et qui avait comme amis Deroll Adams, Alex Campbell, tous ces gens de la beat generation, elle avait plusieurs disques de Gary Davis. Je les avais enregistrés sur un petit magnéto à cassettes et je les écoutais tout le temps.

Tu as été critiqué quand tu t’es mis au reggae…
Ce qui m’intéressait dans le reggae c’était le côté mystico-social. Et puis je tournais peut-être un peu en rond avec le blues, ça me donnait une autre envolée par rapport à ce que je faisais. Mais il y des gens qui pensaient que je m’égarais.

Te considères-tu comme un artiste engagé ?
Oui. Je pense qu’aujourd’hui il a des choses à dire avec la musique parce que c’est un véhicule qui touche les gens. La musique touche l’âme. Ma véritable origine, peut-être plus que le blues, c’est le gospel. C’est la première musique que j’ai entendue. Dans le collège où j’étais demi-pensionnaire à Senlis, un professeur d’anglais nous a fait écouter du gospel. J’ai flashé là-dessus et on a monté un groupe. Et puis après, ou en même temps, j’ai flashé énormément sur Ray Charles. Ce qu’il chante, n’est rien d’autre que du gospel avec des paroles plus humaines qui ne s’adressent pas à Dieu mais aux femmes. Ce qui est très biblique aussi. Dans la Bible il y a le Cantique des Cantiques et puis il y a le rapport hommes-femmes. J’aime bien la déchirure, le gospel qui gueule. Je n’aime pas trop le gospel d’aujourd’hui, le r’n’b velouté qu’on entend. C’est bien quand même, mais je préfère les trucs qui dégagent.

En dehors de la musique tu t’investis dans des actions qui ne sont pas que des mots et des notes…
Je participe à un collectif parisien qui s’appelle Les Morts De La Rue. Comme son nom l’indique, c’est une organisation qui s’occupe des gens qui meurent dans la rue. Il s’agit de les enterrer dignement, de faire des célébrations dans la rue ou dans les églises. C’est une idée qui vient d’un prêtre que j’ai connu il y a très longtemps quand j’étais éducateur. Il disait que pour les personnes qui meurent dans la rue, il faudrait élever un mausolée comme à des morts inconnus de la guerre économique. Tous les SDF sont victimes du système. Ils sont considérés comme du déchet par l’économie libérale. Les plus faibles sont pris dans la centrifugeuse et en sont éjectés. On fait semblant de les aider, on en parle, mais pas grand-chose n’est fait pour eux. Le Collectif Des Morts De La Rue est dénonciateur de ce fait. Il est soutenu et mandaté par une cinquantaine d’organisations qui s’occupent des déshérités comme Emmaüs ou La Mie De Pain, pour faire des célébrations à la mémoire de ces disparus. La dernière célébration a eu lieu du côté de Palais Royal, il y avait 300 tombes fictives posées à terre, et il y a eu une énumération de noms, la ville de Paris nous avait prêté un podium, les gens s’arrêtaient et assistaient à l’évènement. Il avait un sens et une communion profonde.

Avec tout ce que j’ai traversé, et mon côté maniaco-dépressif, quand je me suis retrouvé dans le creux de la vague avec les faillites évoquées, je me suis imaginé que je pourrais me retrouver moi aussi à la rue. Je ne voyais que ça sur les trottoirs. Je n’étais

pas bien, limite suicidaire. C’est comme ça que je me suis engagé. Je suis à l’écoute de la souffrance du monde. La chanson ‘Esclaves Ou Exclus’ est dédiée au Collectif Des Morts De La Rue.                                                           

Gilles Blampain & Alain Hermanstadt – mai 2010

www.myspace.com/billderaime
www.billderaime.com

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