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11/17
Chroniques CD du mois Interview: THE NIGHT CATS Livres & Publications
Portrait: IKE TURNER Dossier: VOCALION  
 


Interview
PATRICK & STEVE VERBEKE
Vert bec et bec vert…
                           …Patrick et Steve prennent la tangente



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La P'tite Ceinture sort chez Frémeaux. Deux Verbeke pour le prix d'un, dopés par l'énergie du désespoir et par une formidable émulation filio-paternelle. La paire de Verbeke signe un enfer pavé de tueries, où la pénombre épaisse des non-dits le dispute à la rage de casser le bocal. Leur 'Catfish Blues' surclasse toutes les versions enregistrées auparavant. Parole ! Pareil pour ce 'Let me Go Home Whisky' d'outre-tombe, vraiment flippant, comme une épitaphe qu'aurait gravée Fats Domino, la nuit où il fut visité par Freddy Krueger ! Eh, les gars, qu'est-ce qui vous prend ? Je ne savais pas qu'il y avait autant de vitamines dans la vache enragée !.

Blues Again : Pourquoi ce disque, pourquoi maintenant ?
Zone de Texte:Steve Verbeke, le fils : C'était une histoire de circonstances et de disponibilités. On ne s'est pas dit : Ouais, enregistrons tout de suite un album ensemble ! C'était à peine une éventualité, on attendait vaguement que toutes les conditions soient réunies.
Patrick Verbeke, pater familias : On a fait pas mal de concerts, tous les deux. Steve remplaçait Pascal Mikaelian quand il était occupé, et c'était un plaisir de jouer avec lui. Maintenant, oui, il faut que tout tombe au bon moment, qu'on se trouve au même endroit et qu'on ait la même envie à l'instant T. Pour parler de mon cas, j'avais envie de revenir à un style plus roots avec beaucoup d'acoustique, et refaire un duo harmonica-guitare, cette formule magique qui m'a porté toute ma vie. L'un des premiers concerts que j'aie vu, c'était un American Folk Blues à la salle Pleyel. 1967. Quand Sonny Terry et Brownie McGhee sont montés sur scène, j'en ai chialé. J'ai toujours adoré cette complicité entre l'harmonica et la guitare. La deuxième raison, c'est que Steve est mon fils et qu'on s'entend bien. On ne s'est jamais trop engueulé, son Œdipe n'est pas trop développé… ou il le cache bien. Alors bon, c'était tout naturel.
Steve : Pareil, c'était naturel. Si je me suis mis à jouer de l'harmonica et si j'aime tellement cette musique, c'est sûrement à cause d'une forte ascendance familiale. Est-ce que j'aurais joué cette musique si j'avais eu un autre père ? J'ai envie de dire oui quand même, mais mon père et le blues, je ne peux pas les défaire l'un de l'autre. J'ai été très content d'avoir tracé ma route pendant toutes ces années, indépendamment de lui, bien qu'on ait été toujours très proche et qu'on fasse des concerts ensemble de temps en temps. Là, l'occasion était trop belle d'enregistrer, à la fois avec lui, et avec un musicien qui a accumulé une telle expérience. J'avais acquis certaines choses, mais quelqu'un qui a tellement de métier pouvait m'en apporter tellement plus.

Avez-vous été surpris l'un par l'autre ?
Patrick : Oooh oui. Steve m'a surpris par sa virtuosité. Je devrais dire : par son feeling, sa manière d'aborder les chansons. Pour la virtuosité, je savais ce qu'il valait, je l'ai toujours suivi, mais je ne m'attendais pas à ce qu'il aborde les chansons comme il l'a fait. Oui, le feeling, mais ça paraît tellement évident…

'Catfish Blues', avec son décrochage et son harmonica reptilien... Quelle bonne version !
Steve : Je ne l'aurais pas jouée comme ça dans un autre contexte. Par sa seule présence, mon père m'a inspiré des idées que je n'aurais jamais eues avec un autre, ou si j'avais enregistré un disque seul, dans mon coin. J'en aurais eues d'extraordinaires aussi, bien sûr, mais pas celles-là ! Sa compagnie a vraiment ouvert mon jeu.
Patrick : Cette chanson-là, ça faisait tellement longtemps que j'avais envie de l'enregistrer, et je ne voulais pas la louper. Elle a été reprise si souvent, et des versions vraiment excellentes, je voulais que la nôtre soit au moins honorable. Et là, je dis merci à Benoît Blue Boy qui m'a prêté une guitare barytone. C'est une basse à six cordes. En fait, elle se situe entre la guitare et la basse. Le manche a la longueur d'un manche de basse et les cordes, un diamètre intermédiaire entre la guitare et la basse. La grosse corde est en LA au lieu d'être en MI.

Cet album est-il un tournant, un nouveau départ pour vous deux, d'abord parce qu'il est très bon, et surtout que vous semblez vous être trouvés ?
Patrick : Un album est toujours un tournant, c'est tellement important. Chaque disque est une remise en question.
Steve : C'est un moment de notre vie, et toujours un moment très fort. La P'tite Ceinture représente presque un an de notre existence à tous les deux. Il y a eu des coupures, on n'a pas enregistré d'arrache-pied pendant un an, mais on n'arrêtait pas de s'appeler, d'échanger des impressions, de s'adresser des idées. On a vraiment vécu un an avec ce projet…
Patrick : Qu'est-ce qu'on a pu bosser dans ma cuisine ! Et quand je ne l'avais pas sous la main, je lui faisais des propositions au téléphone…
Steve : J'ai encore plein de bouts de riffs de guitare qui traînent sur mon répondeur !

Patrick, dirais-tu que tu t'effaces pour laisser briller ton héritier ?
Patrick : Dans cette fameuse formule guitare-harmonica, la guitare joue souvent l'accompagnement, ce qui ne signifie pas qu'elle est amoindrie, hein. L'accompagnement, si tu le conduis bien, ce n'est pas si facile. N'empêche, c'est l'harmoniciste qui fait les solos dans la plupart des cas. Je ne me suis pas effacé dans le sens où tu l'entends, je ne me suis pas écrasé. Pour ça aussi, c'était juste naturel. Et puis, il n'y a pas que la guitare et l'harmonica sur ce disque, il y a aussi le chant.

D'ailleurs on n'entend pas qu'une guitare dans tes accompagnements, mais plusieurs couches, très bien agencées.
Patrick : Oui, au moins deux ou trois couches. On est en 2010, il faut profiter de ce que la technique moderne peut nous apporter.

Vous sentez-vous dépassés par votre projet ? Je pense au livret avec sa page de dédicaces, principalement adressées à vos familles, et de nombreux remerciements pour la patience qu'on vous a témoignée, le soutien qu'on a pu vous apporter. Comme si vous reveniez de très loin, après un passage particulièrement difficile.
Patrick : Dans mon cas, c'est vrai. Je sors d'une période très difficile, financièrement et professionnellement. J'ai vachement bossé et ça ne m'a rien rapporté sinon des dettes. Des projets ont foiré, le label que j'avais monté m'a bouffé tout ce que j'avais pu mettre à l'abri les années précédentes, tout est parti dans des productions. Je ne regrette rien, mais c'est un fait. J'ai dû revendre quelques guitares de ma collection pour pouvoir subsister… C'est quand même dur d'en arriver là, et c'est pourquoi je remercie tous ceux qui m'ont aidé dans ces moments difficiles, et pas que financièrement. Humainement, ils m'ont aidé à tenir sur mes deux pattes. Tant mieux si c'est ce qu'on ressent en écoutant ce disque. Quand je réécoute l'album et que j'entends 'Let Me Go Home Whisky', je suis content d'être arrivé à la fin ! Je n'ai pas tellement envie de le remettre tout de suite. Il est intense…

C'est cette sensation de corde raide qui donne sa tension à l'album. Une sorte de trouille…
Patrick : Le mot est trop fort. Ce n'est pas la trouille qui a fait ce disque !
Steve : Faire de la musique, c'est déjà fort en émotion. Quand tu la fais avec un membre de ta famille dont tu es très proche, cette émotion est décuplée, elle laisse une trace. Ceci dit, c'est vrai que tout laisse sa trace sur un album. Quand on s'est lancé dans ce projet, mon père t'a parlé de sa situation, mais la situation du blues et de la musique en général n'était pas terrible, et ne l'est toujours pas d'ailleurs. En tout cas, dans le style de musique qu'on joue, avec de vrais instruments, tout ça. On avait envie de braver cette déveine, d'enregistrer quelque chose dont on serait fier, même si on devait ne tirer l'album qu'à deux exemplaires, un pour lui, un pour moi. Voilà, j'ai fait un album avec mon père, je le tiens dans mes mains, j'en suis super content ! Après, tu as forcément envie que ça marche du feu de Dieu et tu espères en vendre 200 000 unités…
Patrick : … Comme on l'a toujours fait, d'ailleurs…
Steve: Hé hé hé!

'Let Me Go Home Whisky'… Ce choix de reprise et la façon glaçante avec laquelle elle est chantée… Ça ne peux pas être innocent, si ?
Zone de Texte:  Patrick : Non, ce n'est pas innocent. Je ne me rends pas compte à quel point cette version est grave. Évidemment, j'ai voulu lui donner cette gravité. Cette gravité, je l'entends aussi. J'essaie de comprendre après coup pourquoi elle sonne comme ça, cette chanson. C'est un morceau que j'avais découvert par Snooks Eaglin dans les années 60, quand j'apprenais à jouer de la guitare. C'est l'un des tout premiers blues que j'ai su jouer et chanter. En 1969, je suis allé rendre visite au fameux Alan Jack, qui animait une ferme communautaire en Touraine. Un soir j'ai chanté cette chanson au coin du feu. Tout le monde s'est tu, il y a eu immédiatement un énorme focus sur moi. Là, j'avais marqué des points. Quelques semaines plus tard, Alan Jack ne se sentait pas très bien. Tu ne me jouerais pas 'Let Me Go Home Whisky' ? Ben tiens, quelle bonne idée ! Je prends une guitare et je la lui rechante. J'ai vu son sourire revenir, le blues faisait son effet, la thérapie fonctionnait. C'est un très beau moment de ma vie, je m'en suis souvenu longtemps. Alan Jack est devenu un ami, un maître à penser, à jouer, il m'a appris beaucoup de choses avant Luther Allison. Alan Jack est mort un peu avant Luther. Trop tôt. Il y a eu une réédition de son album en CD, sa famille a tenu à ce que je rédige les notes de la jaquette, et j'y ai mis tout mon cœur. Quand j'ai enregistré cette version de 'Let me Go Home Whisky', c'était pour mon pote. Elle vient peut-être de là, cette gravité que tu ressens.

Troisième cover de l'album : 'Frankie & Johnny'…
Patrick : Qu'est-ce que j'aime ce morceau ! Lui aussi, c'est toute ma vie. La version que je connais le mieux est celle de Gene Vincent, et comme je suis un fan absolu de Gene Vincent… S'il y a un mec, un seul, dont on peut dire qu'il fait du blues blanc, c'est lui, le meilleur chanteur ayant vécu sur Terre ! Avec Paul Rodgers, bien sûr. Il a enregistré une fantastique version de 'Frankie & Johnny' en 59. Ce sont ses intonations que j'avais à l'esprit quand je l'ai enregistrée. Il y en a une par Johnny. Pas mal. Mais Johnny pompe carrément sur Gene Vincent. En fait, je ne connais pas beaucoup de bluesmen qui l'ont chantée, cette chanson.

Quelle est ta préférée dans La P'tite Ceinture ?
Patrick : 'Celle Que J'aime'. C'est vraiment le meilleur morceau du disque.
Steve : J'adore la version que j'avais enregistrée sur Parano mais, là, j'ai trouvé une manière différente de la jouer et mon père, un tas d'idées excitantes autour de la barytone.

On croit entendre une sorte de vague derrière le chant. Presque un orgue…
Patrick : Le gimmick ? C'est dans le style Fats Domino. Ah, la vague, ça doit être le dobro…

'Ragtime Blues'… Il faut être très fin et très gonflé pour pondre une chanson comme celle-là !
Patrick : Je ne suis pas encore sûr de moi sur ce coup, j'ai peur d'avoir été un peu léger ! C'est du bluegrass, avec un côté ragtime New Orleans. Je pensais à Jelly Roll Morton au départ et, à mesure que je la jouais, je me disais : Merde, on est en train de faire du bluegrass ! Ce morceau, j'en avais fait d'abord un instrumental pour mes cours de guitare. J'aime le son du dobro sur ce titre. J'utilise un capodastre, le dobro sonne un peu comme une mandoline.

Tout l’album baigne dans l'univers de Benoît Blue Boy, non ? Ces paroles fantômes, ces slogans qui ne veulent pas être explicites, ce côté louisianais…
Patrick : C'est sûrement Steve qui a fait passer le style de Benoît dans l’album. Il le porte dans son jeu, il a été à l'école de Benoît. Moi aussi, mais d'une autre manière. Benoît, c'est comme mon frère, on a démarré ensemble en 1969, 1970. Je l'ai rencontré dans la ferme d'Alan jack et, depuis, on n'a jamais cessé de jouer ensemble. Un vrai bonheur. Il y a quatre ou cinq ans, pendant le festival de Cahors, on passait en acoustique avant Paul Personne. Lui était programmé avec tout son band. Cette relégation nous emmerdait un peu, on avait envie d'en découdre… A nous deux, on a littéralement soulevé l'assistance à bout de bras !
Steve : Votre performance a dû marquer profondément les esprits parce qu'on m'en reparle encore aujourd'hui.

Causons des voix. Celle de Steve croone pas mal…
Steve : On n'a pas de problème de place, mon père et moi, on se connaît tellement bien. On a beaucoup travaillé quand même, on voulait vraiment se surpasser. J'ai eu la chance d'être drivé par des gens d'expérience, par mon père mais aussi par Didier Zilliox, son producteur. Il était aux manettes. Il a cherché à me faire gagner en profondeur, en précision sur les mélodies, à faire en sorte que mon chant exprime au plus près ce que voulait dire la chanson. C’est un souci qui me passe parfois au-dessus de la tête, ou que j'élude sciemment, par pudeur. Je pensais que, du moment que ma voix était correcte et naturelle, ça suffisait pour ce que j’avais à en faire. Sur cet album, on m'a demandé d'aller un peu plus loin que le correct.

… Et celle de Patrick, qui n’a plus la voix de blues-rocker de ses débuts. Elle dégage une force tranquille, mais elle trimballe aussi des accents vulnérables, elle est devenue caverneuse comme celle d’un vieux chanteur de country….
Patrick : Ma voix a changé tant que ça ? Oh, elle a sûrement pris plus de graves je crois. Elle a dû gagner en gras.

Comment passe-t-on de Gene Vincent, de Vince Taylor, puis d’une réputation de guitar-hero au blues roots et au dobro ?
Zone de Texte:  Patrick : En fait, tout est venu en même temps, en 1964 et 1965, le blues, le rock'n'roll et la guitare. Mon tout premier concert, c’était Memphis Slim avec son batteur Michel Denis. Je n’en croyais pas mes oreilles. J'ai gonflé ma mère pour qu’elle m’achète une batterie. Ma mère voyait venir gros comme une maison le coup de la batterie dans une petite maison où vivaient cinq enfants. Elle ruse : Pourquoi tu ne jouerais pas plutôt d'un instrument mélodique ? Une guitare, par exemple. Imagine que tu te retrouves sur une île déserte avec une batterie, tu ne crois pas que tu t'ennuierais ? Une guitare, oui, avec la méthode de Mickey Baker ! J'étais aux anges. Ces années-là, j'ai découvert les Chaussettes Noires et les Chats Sauvages… Les autres ne m'intéressaient pas. Je décryptais les crédits sur les pochettes, j'y lisais les noms d'Elvis, d'Eddy Cochran, de Gene Vincent. Je trouve 'Be Bop A-Lula' chez un disquaire, un titre de 1962. Et là, ouais, c'est lui ! Il jouait avec un orchestre anglais cette année-là. J'ai fini par acheter tout ce qui concernait Gene Vincent, petit à petit. J'ai appris à distinguer Cliff Gallup et Johnny Meeks, qui était lui aussi un fameux guitariste. Quant au blues, Memphis Slim c'était déjà important. En 1967, je tombe sur l'American Folk Blues, comme je t’ai déjà raconté. Little Walter, Sonny Terry… Je revois Bukka White avec son poncho. Je me suis fait les AFB, et j'ai commencé à me brancher sur le blues noir. Et puis le blues anglais est arrivé. Les Anglais nous apportaient la connaissance. Tout ça s'est brassé dans ma petite tête et sur mon petit manche.

Que reste-t-il de tes cinq années d’émission sur Europe 1 (‘De quoi j’vais m’plaindre aujourd’hui’) ?
Patrick : J'ai appris à parler tout en jouant. Je traduisais ce que me racontait tel invité, je jouais en même temps. Faire les deux ensemble n’est pas si facile qu’on le croit. Parler en jouant, ça met des paroles dans le jeu, et du jeu dans le discours, il faut penser à tout et tâcher de jouer correctement, tout en tenant un dialogue. Je demandais à tous mes invités de se livrer à cet exercice, et la plupart craquaient avant la fin. Un des meilleurs moments, outre ceux passés avec Luther Allison, ce fut Clarence Gatemouth Brown. Lui: What? It's the first time I do this. Playing with that guy on the radio? Hmm, no. – Mais si, allez. Qu'est-ce tu veux jouer ? Il venait de sortir un album avec Clapton. On va faire le boogie que j'ai enregistré avec Clapton. C’était un boogie hyper-rapide. Il m'attendait au tournant avec son chapeau et sa pipe, il essayait de me piéger ! On se met à jouer, ça roule, il me regardait, on se faisait des politesses : Ouais, à toi. Ouais, à moi… Ensuite, l'ambiance s'est réchauffée à une vitesse !

Steve, comment voyais-tu la carrière de ton père quand tu étais loupiot ?
Steve : Honnêtement, mes souvenirs d'enfant… Je savais que mon père était musicien et je trouvais ça chouette, mes copains n'avaient pas cette chance, mais je ne me souviens pas qu'avant 14 ans la musique m'ait spécialement attiré. Le déclic, c'est à 14 ans. J'ai choisi l'harmonica, un peu pour me démarquer de lui, et aussi parce que… que ce soit Benoît Blue Boy, Vincent Bucher ou Bako, les harmonicistes me plaisaient. Humainement, en plus de l'harmonica, ils avaient un truc en commun qui me plaisait beaucoup. Le jour où j'ai découvert Muddy Waters, j'ai été transcendé. Et puis il y a eu Jr Wells, j'avais l'impression d'entendre exactement ce que je voulais faire.

Tu joues dans tous les styles sur cet album. On dirait presque un CV avec lettre de motivation !
Steve : C’est marrant, je me suis dit exactement la même chose à un moment. Sur 'Mets Ta Casquette'. J'avais l'impression de bricoler une carte de visite, mais ce n'était pas du tout intentionnel. Je n'ai pas le sentiment de jouer mieux ni moins bien, mais j'ai peut-être gagné en confiance. Au fond, j'ai toujours l'impression d'être un débutant. Bon, je suis content de ce que j'ai fait sur le disque… Sur 'T'efface Pas Comme Ça', je joue minimaliste, en accords, avec un harmonica très grave qui sonne très gros. Comme George Papa Lightfoot, comme Sonny Terry et Sonny Boy Williamson pouvaient le faire. Ce sont mes influences. Avec Benoît, bien sûr !

Et tu tiens merveilleusement bien la lenteur, sans te répéter, sans un faux pas… Encore une fois, ce que tu fais sur ‘Catfish’ est impressionnant !
Zone de Texte:  Steve : Ben, on était sans arrêt confronté au jugement de l'autre malgré tout. On essayait d'anticiper ce que l'autre risquait de penser. Une crainte ? Oui, peut-être un peu dans mon cas, mais pas une crainte paralysante. Le genre d'appréhension qui permet d'avancer. On n'a jamais été gêné l'un vis à vis de l'autre.
Patrick : Si, il y a eu un moment de gêne avec 'La P'tite Ceinture', quand j'ai voulu faire entrer un autre guitariste dans le jeu pour m'épauler. Tu n'as pas osé dire non, mais ça te faisait chier. C'est vrai qu'on était parti sur un album à deux, mais je pensais que ce mec pouvait apporter quelque chose au titre. Pendant deux jours, ça s'est un peu tendu. Je ne me rendais pas compte que ça te contrariait à ce point, et tu n'osais pas me le dire. Bon, on a continué à répéter la chanson à deux et, finalement, elle s'est faite sans l'autre guitariste.
Steve : J'avais peur qu’un troisième larron ne dénature l'ambiance. Je n'avais pas vraiment d'arguments à formuler sur le coup, je ne savais pas comment l'exprimer. J'attendais d'avoir les mots pour protester !

Cette chanson qui donne son titre à l’album, 'La P'tite Ceinture', c’est un western parisien ?
Steve : Ah, tu la vois comme ça ? On me reprochait d’écrire des chansons qui ne racontent jamais vraiment d’histoires. Là, j'ai essayé d'en écrire une.
Patrick : La trame est moins blues traditionnel, plutôt americana. Elle s'est mise à sonner comme ça presque malgré nous.
Steve : Cette chanson, je la voyais comme 'Catfish' au départ, simple et linéaire. A force d'y revenir, une mélodie s'est imposée, de nouveaux accords et un nouveau climat se sont dessinés. C'est vraiment devenu notre morceau à tous les deux, c'est pour ça que l'arrivée d'un autre guitariste aurait gâché quelque chose.

Et le passage chez Frémeaux ?
Patrick : Ça commence à Europe 1. Patrick Frémeaux m'envoyait régulièrement ses nouveautés, et je les présentais sur l’antenne. Un jour, il me fait parvenir un mot manuscrit très sympa, il me remerciait d'une manière vraiment cool. Tout le monde ne fait pas ça. Cette attention, je l'avais imprimée. Et puis Benoît a ouvert la voie en enregistrant Benoît Blue Boy En Amérique chez le même Frémeaux. Moi, je signais chez Dixiefrog. Capturé Live ne s'était déjà pas bien vendu, mais devant les records de vente de Bluesographie… ! Quand on dit crise du disque, nous, on s'en est bien rendu compte ! Langlois, le patron de Dixiefrog, m'a annoncé de façon très honnête, et je l'en ai remercié, qu'il ne pouvait plus s'occuper de moi. Le lendemain, je prenais rendez-vous chez Frémeaux. Le projet de l'album était donc déjà avancé, c'était le début mais on avait trois ou quatre morceaux à lui faire entendre.

L'album correspond à ce que vous en attendiez ?
Patrick : Sincèrement, je l'imaginais moins bon que ce qu'il est ! Steve et moi, on s'est dépassé dans nos parties respectives, chants et instruments. J'enlèverais juste l'un des deux instrumentaux ('Père & Fils'). Un seul aurait suffit. On en a débattu bien longtemps, Steve et moi.
Steve : … Mais dans chacun d'eux, il y avait quelque chose qu'on n'avait pas envie de sacrifier.

Le florilège des questions stupides maintenant. Une chanson qui vous vient à l’esprit malgré vous, quand vous marchez dans la rue par exemple…
Patrick : Quand je marche dans la rue ? Je vais avoir l’air de me vanter mais, comme je suis là-dedans jusqu'au cou en ce moment, c'est 'La P'tite Ceinture'. Ça tourne et ça retourne dans ma tête...
Steve : J'ai appris à jouer de l'harmonica sur 'La Danse Des Canards', ça m'a marqué. 'La Danse Des Canards', ça compte ? Bon, bon… J'aime bien 'Trick Bag' d'Earl King. C’est une chanson qui me trotte souvent dans la tête.

L'album qui vous a le plus impressionnés ?
Steve : J'ai envie de dire La P’tite Ceinture, je peux ? Non ? Alors, j'adore réécouter Lent ou Rapide, l'album de Benoît.
Patrick: Je dirais Riding With The King. BB King, Eric Clapton. Pour la symbolique. J'aurais pu citer la chanson 'White Or Black' de Michael Jackson pour la même raison, et parce qu'elle est traitée comme un blues. Eh oui, 'White Or Black', c'est un riff de blues et c'est vachement bien fait. Riding With The King, donc. Un Noir, un Blanc, un plus jeune, un plus vieux, de l'électrique, de l'acoustique. Je ne possède même pas l'album, mais je l'ai écouté un nombre incalculable de fois. D'autres albums ont sûrement la même symbolique, mais mes artistes préférés restent Clapton et BB King. Et Gene Vincent aussi. Ces trois-là, c’est la phalange du blues-rock ! Bref, je reste sur cet album.

Le concert de votre vie, en tant que spectateurs ?
Steve : Je commençais à jouer, je n'avais pas encore enregistré d'album. J'avais vu Clarence Gatemouth Brown en première partie de Clapton à Bercy. Il m'avait scotché. C'était forcément dans les années 90. Il y avait aussi le concert benefit pour Johnny Copeland dans un petit club de Memphis. On était tombé là, sur Beale Street, complètement par hasard. Il y avait le gros festival d'Helena en même temps, et tous les artistes étaient venus jouer deux ou trois morceaux. James Cotton, Jr Lockwood, Ronnie Earl, Anson Funderburgh, plein d'autres. C'était super détendu, tout le monde était là pour Johnny Copeland et faisait la grosse teuf. Génial ! C'était le blues !
Patrick : Moi, c’est Ray Charles. J'ai participé au festival de blues de Memphis en mai 90. 'Two rays on the river'. Deux rayons… C'était un jeu de mots : il y avait Ray Charles et Stevie Ray en têtes d'affiche. The river, c'était le Mississippi, bien sûr. Le festival durait deux jours. Avant les deux Ray, Albert King, Etta James, John Hammond, Johnny Winter devaient se produire. Nous, les Français, on ouvrait le concert. La marraine des Français, donc la nôtre, celle du groupe qu'on avait monté avec Guillaume Petite, c'était la fameuse Carla Thomas, fille de Rufus Thomas. C'est elle qui chantait 'Tramp' avec Otis Redding, dans les années 60. Elle chante surtout du gospel. Il avait plu juste avant le concert, c'était plein de boue par terre et on en avait ramené dans les loges. Johnny Winter devait jouer après nous. J'étais là, dans la loge. Un mec de l'organisation arrive en courant : You take this dressing room ? – Ouais, pourquoi ? – This is for Johnny Winter ! – Bon, si c'est pour Johnny Winter, on va mettre un coup de serpillère ! Johnny Winter arrive avec un carton : vodka, orange, petits yeux. Awright ! On avait tourné une semaine avec lui, en France, deux ou trois ans plus tôt. Il s'en souvenait bien. Carla me dit à un moment : Ça va être le tour de Ray Charles. Viens, on va se mettre à côté de lui sur la scène. Elle prend son parapluie, elle m’attrape par le bras, on monte les escaliers, on est sur scène avec les VIP, et Ray Charles était en train de faire la totale : un orchestre symphonique d'un côté, un orchestre de jazz de l'autre, le même chef d'orchestre qui passait de l'un à l'autre. Mais à Memphis, Ray Charles était chez lui, il balançait des salves de plaisanteries salaces au public. Un moment, il reprend 'Your Cheatin' Heart'. Carla Thomas commence à faire des chœurs infernaux depuis notre coin de scène, en me tenant toujours le bras d’une main, son petit parapluie de l’autre. Je me pinçais : C'est pas vrai ce que je suis en train de vivre !

Christian Casoni, mai 2010

www.myspace.com/patrickverbeke