Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

été 17
Chroniques CD du mois Interview: JUJU CHILD Livres & Publications
  Dossier: AMERICAN EPIC Interview: DOM FERRER
 


Interview
MAGIC BUCK
Seul face au public






Seul sur scène avec sa guitare et son ‘tabourin’, il aime raconter ses propres histoires. Il ne dédaigne pas pour autant les rencontres avec les musiciens de tous horizons. Son credo : vivre intensément et à offrir du bonheur aux gens.

Carte d’identité
J'ai la chance d'avoir atteint 44 ans. Je vis principalement à Toulon, et les aléas de la vie m'ont conduit à revenir récemment à Paris où je me plais beaucoup et que je connais bien pour y avoir vécu quelques années à l'adolescence. Aujourd'hui, comme lors de la sortie de Bootstompin' The Blues, mon premier album en 1999, je partage mon temps entre ces deux villes. Deux bases c'est très pratique pour jouer partout en France.
Je pratique un blues acoustique simple, radical, volontiers  hypnotique. M’éloigner du superflu pour aller à l'essentiel, je ne cherche pas la virtuosité, plutôt l'énergie. Mon truc c'est de raconter une histoire. Je chante, seul, essentiellement mes  propres blues, mais je  ne me qualifie pas de one-man band pour autant. On me range souvent dans cette catégorie à cause de mon ‘tabourin’ le tabouret haut sur lequel je suis assis, et qui est un véritable instrument de percussions avec sa planche et son tambourin dont je joue avec mes deux  pieds, à la façon grosse caisse / caisse claire d'un batteur…Je suis un amoureux des Gibson, j'en ai plusieurs, acoustiques et électriques. Depuis 13 ans que je joue seul sur scène, j'emploie une L-00 Blues King, ainsi qu'une Ibanez 12 cordes qui sonne à merveille et dont je joue de plus en plus, je ne suis pas près d'en changer, et bien sûr ma National Duolian pour tout ce que je fais en slide.  Mes harmonicas sont des Lee Oskar, et le tambourin sous mes bottes un… je ne sais pas, mais ça n'a pas d'importance.
De 17 à 30 ans j'ai joué successivement hard-rock, blues-rock, rock 'n' roll, rockabilly, country, bluegrass, chanson et Chicago blues. Toutes les musiques m'intéressent, dès lors qu'elles sont l'expression de l'âme humaine, mais pour que la mienne s'exprime, il n'y a que le blues. Je peux me joindre à des musiciens de tous horizons, que ce soient des chanteurs français comme Laurent Piquot ou Jean Muller, ou bien un joueur de valiha malgache croisé en tournée. J'adore en faire l'expérience, je ne suis pas un  ours, et ce que je joue est toujours bleu. J'ai même souvent accompagné un récital Brassens en slide à la National.

Le blues… 
La première fois que j'ai croisé le blues, c’était un 78 tours de mon père : ‘St-Louis Blues’ par Duke Ellington. Mon père m'a expliqué les origines de cette  musique alors que je ne jouais encore que de la flûte à bec au collège, il y avait donc cette graine quelque part en moi lorsque j'ai démarré la basse et le rock en 1980. J’avais pour copain de classe, mentor et ami, Thomas, futur Shaggy Dog. Au lycée  Buffon à Paris, il y avait ce copain qui jouait du piano et de l'harmonica, et qui m'impressionnait énormément parce qu'il jouait le blues. Il me laissait gratter mes quelques premiers accords maladroits sur sa guitare classique avec lui. Il m'avait prêté l'album Ice Pickin'  d'Albert Collins. Pas encore un choc, mais une étape. En ce temps-là, je découvrais Led Zeppelin et Deep Purple. Le blues est longtemps resté pour moi l'idéal à atteindre. J’ai laissé la basse pour la guitare afin de réellement le toucher du doigt; il m'a fallu encore de nombreuses années de rock'n'roll avant de découvrir les pionniers d'avant-guerre et là ce fut le choc.
Mes influences majeures: Muddy Waters, John Lee Hooker, Jimmy Reed, Bukka White, Son House, Blind Lemon Jefferson, Blind Willie McTell, Robert Johnson, Skip James, Mance Lipscomb, Fred McDowell, Mississippi John Hurt. Woodie Guthrie a beaucoup compté également, lorsque j'ai commencé seul. Je  lisais ses bouquins et m'identifiais idéalement et romantiquement au personnage.

Les débuts
Autodidacte et un peu isolé, j'ai eu le flash grâce à Guitar Heroes, un numéro spécial de Guitare & Claviers sorti à l'été 1994, qui  présentait les biographies de tous ces artistes, avec des sélections de CD, dont les fameux Roots & Blues sur lesquels je me suis jeté.  Ensuite vinrent les bouquins de Gérard Herzhaft, Robert Springer,  Samuel Charters, Paul Oliver, William Ferris, Peter Guralnick. Le déclic de jouer seul est venu un an plus tard, lorsque j'ai vu Corey Harris en première partie du Chicago Blues Festival, dont je  faisais moi-même la première partie avec mon groupe d'alors. Hans Olson m'a aussi beaucoup impressionné lors d'un petit concert  intimiste. J’ai réalisé que c'était ça que je voulais, être seul face au public, et créer une bulle autour de nous.

Chicago
Je n'y suis allé qu'une fois, mais c'était la bonne, puisqu'après plusieurs voyages dans le sud, l'ouest, et New York, j'en suis rentré avec la détermination de faire ce que je fais depuis. C'était en  septembre 1996, j'ai écouté ou croisé Buddy Guy, Eddy Clearwater,  Byther Smith, Magic Dick et Jay Geils, Otis Rush, Louis Myers, Sugar Blue dans différents clubs de la ville. J'ai également écumé tous les  magasins de guitares à la recherche de la vieille Gibson L-1 de mes  rêves, mais impossible de trouver des Gibson acoustiques à Chicago, jusqu'à ce que je découvre dans l'annuaire la boutique de la Old Town Folk Music School, et là, j'ai rencontré ma L-00. Je suis rentré en France avec elle, une paire de bottes neuves, et toutes les idées pour écrire le premier morceau de mon premier album.

Les tournées
Je ne rejoue pas encore suffisamment pour en vivre, et comme je ne fais malgré tout que ça, je me contente de survivre. Il faut bien  tenir compte que c'est un redémarrage. La période faste 1990-2001 où  je jouais intensément et faisais mes 507 heures à l'aise est loin derrière. Ce n'est pas encore tel que je le souhaiterais, mais depuis que j'ai repris la scène en 2008, même si les temps sont durs, les choses semblent aller dans le bon sens. Je vais progressivement jouer partout en France, remarchant dans des traces connues comme le Cahors Blues Festival ou la Scène Bastille, et en creusant de nouvelles comme Noct' en Blues ou le Soubock, et je vise les pays frontaliers à court terme. C'est très encourageant après l'arrêt forcé que j'ai connu de 2004 à 2007. La maladie et les traitements successifs m'ont jeté à terre. La première  année, je ne pouvais plus jouer, ça m'était physiquement impossible, j'ai bien cru que c'était fini. Aujourd'hui, je suis en bonne forme, mais j'ai encore de sérieux problèmes de concentration et de mémoire, c'est très embarrassant pour mes paroles. Mais je prends tout ce que la vie m'offre avec beaucoup de philosophie, et n'aborde plus la musique de la même manière. Je cherche avant tout à vivre intensément et à offrir du bonheur aux gens. Et je ne raconte pas d'histoires en disant que c'est lorsque je suis en concert que je me sens vivant.

Les rencontres
Corey Harris, nous avions sympathisé en 1995, on s'était amusés à  comparer nos guitares National et à jouer backstage. On s'est revus  sur une autre scène à Toulon deux ans plus tard. Van Wilks, qui évolue certes dans un style très différent du mien, mais que j'avais eu 
l'honneur d'accompagner à la basse en 1998. Restés très amis, nous nous revoyons avec beaucoup de plaisir. David Evans, avec qui j'avais joué à Metz en 2001, qui m'a épaté par son érudition et sa simplicité. J’ai été amené à le revoir récemment à Lamanon où il m'a invité à  le rejoindre sur scène. Jérôme Pietri, qui était finaliste avec moi au Tremplin Blues Sur Seine 2008, deux véritables larrons en foire ! Un beau moment de vie aussi lorsque j'ai fait la première partie de Pura Fe' à Massy cette année. C'est une personne profondément attachante, une artiste très émouvante, et son guitariste Danny Godinez est  remarquable.

Souvenirs de scène
Un bon. Avignon Blues Festival, août 1999 : première soirée en ouverture de Doo the Doo ; le lendemain, une belle rencontre et ce bœuf final terrible avec Elliott Murphy qui avait atterri là. J'avais joué tout l'été, j'étais à mon top, j'ai tout donné, et tout le monde me l'a bien rendu. C'est un festival dont on n'entend pas beaucoup parler, mais qui a pris beaucoup d'ampleur.
Un moins bon. Indiscutablement la première partie de John Mayall en 1998 aux Voix du Gaou. Une déception terrible, jamais vu un artiste aussi méprisant et grossier. Peut-être était-il vexé de passer avant Lucky Peterson, il m'a coupé en plein set au bout de 20 minutes, alors que je devais en faire trente. J'entends encore sa voix derrière moi, depuis le bas de la scène, qui me crie au bout d'un quart d'heure : « one more song » !

La scène du Sud : Toulon, Marseille et au-delà
C'est assez limité. Rien de bien intéressant sur la côte, dominée par la culture discothèque. Il faut aller dans l'intérieur des terres pour trouver des endroits sympas et du public concerné. Je joue souvent dans les villages, c'est  en adéquation avec les origines rurales du country blues, bien qu'en France ce détail échappe à la majorité du public. Il n'y a pas de festival de blues dans le Var. Le Garden' Blues à Marseille s'est éteint. Je n'ai pas l'impression que ça bouge encore beaucoup vers Nice, où j'avais donné mon dernier concert en festival en 2003. À part lorsque B.B. King revient à Cimiez, mais là, c'est la grosse artillerie (le festival, pas l'artiste). Par contre il y a une zone entre le haut des Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, une vraie pépinière : Avignon, Cabannes, Lamanon, Althen-des-Paluds, Carpentras, L'Isle-sur-la-Sorgue, chacun y va de son festival chaque été, tout le monde s'entraide. Vraiment une bonne ambiance. C'est là que je retourne régulièrement. J'y suis plus connu que dans ma région, où il y a peu de public, et où les rares groupes se réclamant du blues sont davantage des groupes de rock, jouant surtout toujours les mêmes reprises. Je noircis un peu, il y a bien eu cette initiative intéressante de Tandem, il y a quelques années, avec Toulon City Blues, un double CD réunissant tous les musiciens de blues du coin, ce qui faisait pas mal de monde finalement. Un peu trop de groupes formés pour la circonstance, donc pas représentatifs d'une scène active, mais pas mal de bonnes surprises au final. Il fallait  jouer des standards, j'avais enregistré mes versions de ‘Bullfrog Blues’ de Willie Harris et ‘If I Had Possession Over Judgement Day’ de Robert Johnson, mais pour le formidable concert qui accompagnait la sortie du disque, je suis revenu à mes morceaux  persos. Ce qui m'attire aujourd'hui, ce sont les auteurs, ceux qui créent et vivent leur musique, des gens qui crèveraient s'ils n'étaient pas artistes. C'est pourquoi Manuel Destanque de Manuto et moi sommes si proches. Depuis qu'il s'est installé dans le Var, nous partageons énormément de choses, au-delà de la musique. Nous avons joué souvent ensemble, chez nous ou à Paris, nous nous invitons mutuellement sur nos événements, et sommes sur la même longueur d'ondes.

Dans ton panthéon personnel…
Tous ceux que j'ai cités dans mes influences, plus Chris Whitley, Neil Young et Bob Dylan.  Et je ne renie rien de ce qui a fait mon parcours musical. Parmi les musiciens actuels, dur d'annoncer une préférence quand il y a tant d'artistes talentueux. Je vais me risquer à dire Eric Bibb, Elliott Murphy et Jeff Lang.

blues magic buck

Ton CD Thankful…
Cet album a été ma voie de sortie de la maladie qui m'a bloqué durant  trois ans. Le répertoire existait déjà, je l'avais écrit en 2001, m'inspirant de ce que j'avais vécu en 1999, et je le jouais déjà sur scène jusqu'en 2003. En 2006, après un travail sur moi-même pour tenter de comprendre la maladie, je me suis senti prêt et j'ai commencé à travailler en studio, à raison de courtes séances d'une demi-journée pour ne pas trop me fatiguer car j'étais en chimiothérapie. J'ai dû réapprendre à jouer et chanter chacun de mes morceaux pour pouvoir les enregistrer. Je sortais de chaque session avec les jambes en coton, la voix brisée, mais une envie de vivre qui balayait tout sur mon passage, j'avais la sensation de m'emplir de lumière à chaque titre mis en boîte. Au bout d'un an, j'avais mes 12 titres, et j'étais en rémission. J'ai alors choisi d'enregistrer un morceau supplémentaire, qui reflète le sentiment du moment, et ce fut ‘B.Mantra’, vécu comme un chant de guérison, avec quelques ajouts d'instruments qui m'ont aidé durant cette période, le didgeridoo et le bol tibétain, un chant basé sur le schéma d'un field-holler, avec la percussion sur la caisse de ma guitare et mon tabourin à la place du coup de masse sur les pierres. Dès 2002, j'avais pensé à l'album suivant, et j'avais un titre tout prêt, mais là, je voulais quelque chose qui reflète davantage mon état d'esprit après cette expérience, et Thankful s'est vite imposé, je voulais remercier la vie de m'avoir fait entrevoir la mort, pour pouvoir mieux apprécier la vie encore.

Tes projets … Tes hobbies…  
Jouer un maximum, écrire, composer. Enregistrer un troisième album. Et j'aimerais inviter d'autres musiciens pour cela. Les hobbies: sourire, faire sourire. Écouter pousser les arbres.

Ton rêve le plus fou…
Jouer en apesanteur

Le mot de la fin…
Robert Johnson et moi, ça sonne comme un titre de Vincent Delerm, mais ça pourrait devenir une chanson à moi. Il y a quelque chose d'étrange entre ses blues et mon parcours. J'en ai enregistré deux, et à chaque fois j'ai vécu l'histoire que ces morceaux racontaient après coup. J'ai repris ‘Love In Vain’  sur mon premier album, et un an plus tard, ma compagne me quittait sur un quai de gare. Elle est revenue quelque temps après, puis j'ai enregistré ce terrible ‘If I Had Possession’, et là, rebelote, elle a finir par partir avec un autre ! Y aurait-il une malédiction à s'aventurer sur les terres de Mister Bob ? Si je dois rendre hommage à Johnson une troisième fois, je ferai bien attention à choisir un thème qui soit favorable ! Qui sait, si j'interprète ‘Come On In My Kitchen’, cela ne la fera-t-elle pas revenir ?

Gilles Blampain

magicbuck.free.fr
www.myspace.com/magicbuckblues

blues magic buck