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03/17
Chroniques CD du mois Interview: CHICKEN DIAMOND Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: BIG JOE WILLIAMS Interview: MOJO BRUNO
 


Interview



blues deraime
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BLUES DUKE ROBILLARD
blues duke robillard


J’aime varier les plaisirs

Depuis 50 ans, il arpente les salles et les festivals du monde entier pour distiller un blues toujours aussi rythmé avec un plaisir de jouer qui reste intact. Il a des souvenirs plein la tête, des envies et des projets pour avancer.

Blues Again : Une question que beaucoup se posent : d’où vient la consonance française de ton nom ?
Duke Robillard : Mes grands-parents étaient de Montréal. Tous les Robillard que je connais ont pour ancêtre un Claude Robillard qui est venu de France au XVIe ou XVIIe siècle.

Tu as commencé à jouer très tôt. Tu pensais à une carrière ?
Avec mes amis à Woonsocket (Rhode Island), la seule chose à laquelle nous pensions c’était jouer de la musique. Pas gagner de l’argent, juste nous faire plaisir en nous enregistrant. Notre but était de former un groupe comme le Buddy Johnson Orchestra ou le T-Bone Walker’s Band. Le seul fait de pouvoir jouer en groupe était pour nous quelque chose de magique. Jouer, jouer, jouer, tel était notre unique mot d’ordre. Bien évidemment, il fallait jouer correctement sinon cela n’avait aucun sens. Nous avons eu la chance d’avoir des parents qui nous poussaient à persévérer dans cette voie. Nos idées venaient de la radio. On écoutait des gars comme Hank Williams, Bob Wills, Chuck Berry ou Little Richard, et on avait envie de faire comme eux. Je crois que le premier choc pour moi, c’est en 1954, quand est sorti ‘Rock Around The Clock’. Ça m’a donné la chair de poule. Je me suis dit qu’il fallait que j’apprenne à jouer ce genre de musique.

Pourquoi avoir choisi de faire du jump blues ?
Quand j’ai créé mon premier groupe professionnel, Roomful Of Blues, en 1967, on se disait que ce serait pas mal de pouvoir faire plaisir aux gens en les faisant bouger. C’est pour ça qu’on s’est lancé dans le jump blues. De plus, la rencontre avec Eddie Cleanhead Vinson ou celle avec Big Joe Turner a facilité notre choix pour ce style de blues.

C’était quand même une option étonnante pour un jeune groupe de 1967…
C’est vrai, les jeunes ne connaissaient pas du tout. Et pour les anciens, c’était une musique qui avait été populaire parmi les Noirs dans les années 40 et au début des années 50. Sur la Côte Est, très peu de groupes jouaient encore ce blues. Le jump blues venait souvent de la Côte Ouest ou du Sud, mais dans l’Est c’était plus que rare. Avec Roomful Of Blues, nous étions donc plus ou moins les précurseurs de ce style. Mais j’aimais ce style, et j’avais créé le groupe
pour faire ce son, cette musique spécifique des groupes de cette période.

Vous vous sentiez marginaux ?
Oui, mais ça n’avait pas d’importance pour moi. Je voulais juste jouer la musique que j’aimais. Au début, on nous jetait toutes sortes de projectiles sur scène, des bouteilles et des verres. Pourquoi ? Quand on a commencé à avoir du succès, durant la première moitié des 70’s, le disco commençait à être à la mode. Un jour on nous a même balancé un gros pétard qui a explosé au devant de la scène. Heureusement, j’étais jeune et obstiné et je n’ai pas laissé tomber. Petit à petit, les gens ont découvert qu’on pouvait danser là-dessus et donc, c’est Devenu populaire parmi les danseurs. Ensuite d’autres ont commencé à écouter et apprécier la musique en soi. D’autres musiciens ont aussi commencé à s’y intéresser à force de nous entendre. A cette époque, il était très difficile d’entendre du jump blues, les disques n’étaient pas réédités. Moi-même, je passais du temps à fouiller les sous-sols des magasins d’occasion. Aujourd’hui, avec le CD, tout est disponible mais, à l’époque, c’était une véritable quête.

Zone de Texte:  Le premier album de Roomful Of Blues est quand même venu longtemps après...
Dix ans après ! On avait enregistré un single nous-même, un 45-tours, au début des 70’s. On voulait faire un album, mais aucune maison de disque n’était intéressée. Et puis Doc Pomus, le songwriter, nous a entendus et a amené Jerry Wexler et Tom Dowd d’Atlantic Records au Bottom Line à New York. On y partageait l’affiche avec Bonnie Raitt. C’était en août 74. Doc était fan de cette musique, il avait écrit des chansons pour Ray Charles et Joe Turner. On a parlé un peu avec Doc et Jerry Wexler, mais ils nous ont dit : « On a déjà produit ceux qui
ont créé ce style, on n’est pas chauds pour vous enregistrer ». Comme ils avaient quand même aimé, ils nous ont présenté Joel Dorn, lui aussi d’Atlantic, lequel nous a mis en contact avec Island Records. C’est donc Island qui a sorti notre premier disque, mais plus tard, en 1977.

Quel souvenir gardes-tu de ton passage chez les Fabulous Thunderbirds ?
Un excellent souvenir. On peut se dire que remplacer Jimmie Vaughan doit mettre une certaine pression sur les épaules mais, pour moi, ce n’était pas le cas. En fait, je connaissais
très bien les musiciens puisque j’avais déjà joué avec eux, notamment avec le batteur et le bassiste. Je retrouvais une bande copains. Tout s’est donc fait en douceur et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les deux styles de blues pratiqués par Roomful of Blues et les Fabulous Thunderbirds étaient similaires.

Il y a beaucoup de cuivres dans tes albums. Cherches-tu à décloisonner blues et jazz ?
C’est vrai que j’ai un faible pour les cuivres. Ce sont eux d’ailleurs qui impriment une réelle identité, un vrai rythme au jump blues. Avec la guitare bien évidemment. En fait, c’est le saxophone que j’aime vraiment. Pour l’idée du décloisonnement, je reste juste un bluesman qui fait du blues et n’ai jamais eu la prétention de me lancer dans le jazz. J’aime trop la guitare, et l’alternance que je peux avoir entre elle et les cuivres dans mes chansons me suffit.
Du reste, un de tes albums les plus jazzy, New Guitar Summit, ne comporte aucun cuivre…
C’est quelque chose que nous avons fait pour se faire plaisir avec Jay Geils et Gerry Beaudoin, en parallèle à nos carrières respectives. Jay Geils ne veut plus entendre parler que de jazz, maintenant. Nous avons même enregistré une suite…

Zone de Texte:  T-Bone Walker est ton mentor. Pourquoi pas BB King (il a dit que tu étais l’un des plus grands), Albert Collins ou Robert Johnson ?
Tout d’abord, c’est vrai que T-Bone Walker reste mon mentor pour la guitare électrique.
Comme je l’ai dit avant, tout gamin, avec mes amis, nous voulions jouer comme son groupe parce que c’était vraiment le premier à jouer de la guitare électrique de cette façon. T-Bone Walker a lancé le style de l’electric blues guitar, et BB King l’a mondialement fait connaître. BB a pris sa retraite, et le blues a perdu l’un des plus grands, tout simplement. Il reste et restera LA référence en blues. J’ai eu la chance de jouer plusieurs fois avec lui et chaque moment passé, chaque concert joué en sa compagnie reste un très, très grand moment de blues. C’est vraiment un sacré bonhomme. Ça a été triste de le voir partir, mais sa santé est fragile.

Tu es sur le label Stony Plain depuis longtemps...
Cela va te sembler politiquement trop correct, mais je dois avouer que je jouis d’une liberté totale pour tout ce qui concerne l’enregistrement de mes disques. Chez Stony Plain, c’est incroyable, je peux apporter tous les arrangements que je souhaite, effectuer les changements que je veux, ajouter deux ou trois autres petites choses, j’aurai tout le temps la même liberté. Pour un musicien, c’est très motivant de pouvoir compter sur cette confiance totale. Je pense être d’abord un songwriter même si, une fois dans le studio d’enregistrement, je peux changer tous mes plans, favoriser la musique et aligner les paroles derrière, ou inversement. Je joue en fonction du moment, de mon feeling, de mes impressions. Leader ou sideman ? J’aime être les deux. Evidemment, étant le leader du groupe, je me dois d’être plus incisif à certains moments. Mais je suis loin d’être un tyran, surtout parce que mes musiciens pourraient très bien se débrouiller sans moi.



Blues, jazz, rumba, musique celtique (sur Explorer), rock’n’roll, folk. Vas-tu tâter du reggae comme Jimmy Johnson ou Corey Harris ?

J’aime varier les plaisirs parce que j’aime beaucoup de musiques différentes. Je suis assez ouvert pour ne pas me contenter du blues pur et dur. À mes yeux, tout ce que je fais est ancré dans le blues. Les premiers jazzmen étaient de grands bluesmen, la country-music des origines est liée au blues, le rock aussi bien sûr. Pour moi, tout ça ce sont différentes façons de jouer du blues. Tout le monde ne voit pas ça de cette manière parce que les sons et les rythmes sont différents, et les gens aiment bien coller des étiquettes. Le reggae, j’y viendrai peut-être, je ne sais pas. Je ne prédétermine rien. J’écoute seulement mon feeling et mon humeur.

Tu as également joué comme sideman pour de nombreux artistes. Lequel t’a particulièrement marqué ?
J’ai accompagné Bob Dylan, Jimmy Witherspoon, Roscoe Gordon, Eddy Clearwater, Pinetop
Perkins, John Hammond et d’autres. Au débotté, je ne me souviens pas de tout le monde et ce serait, bien sûr, difficile d’en choisir un. Enregistrer avec Dylan a été quelque chose de très important et de très particulier. Travailler avec Ruth Brown également. Il y a aussi Jimmy Witherspoon et Jay McShann, parce que ce sont deux de mes idoles. C’était fort de me retrouver en studio avec eux et de les produire? Je n’aurais jamais imaginé ne serait-ce que les rencontrer.
À propos de Dylan, était-ce particulier parce qu’il est plus auteur que musicien?
Je ne dirais pas ça. Si on le considère plus comme un auteur, c’est parce que ses textes sont ce qui se fait de mieux dans le genre. Mais en studio, je l’ai vu essayer des chansons de différentes façons, passant instantanément de la guitare au piano, essayant d’autres rythmes, donnant à chaque fois une couleur complètement différente au morceau. C’est un musicien, au Zone de Texte:  plus profond de lui-même.

 

Étant toi-même producteur, y avait-il des moments de conflit sur la façon d’aborder les morceaux ?
Pas avec Dylan. C’était Daniel Lanois qui produisait et il faut bien dire que ça, ce n’est
pas un bon souvenir. Étant lui-même guitariste, Lanois jouait sur le disque au début de l’enregistrement. C’est Dylan qui, en cours de session, m’a appelé pour que je vienne le remplacer. Il n’en était pas satisfait. Donc, en quelque sorte, je récupérais en partie le job de Lanois, c’est la raison pour laquelle il ne m’a pas aimé plus que ça. Cette méfiance fut source d’empoignades entre Dylan et lui. C’était une situation un peu ridicule et, en tout cas, pas facile du tout. Mais avec Dylan, aucuns problèmes. Travailler avec lui a été un des moments les plus importants de ma carrière.

Plus étonnant : tu as également accompagné Tom Waits en tournée…
Oui, c’était en 2006. Ce n’était qu’une tournée de deux semaines, Tom Waits tourne très peu. Ça aussi, c’était une grande expérience. Il a un style très personnel, avec des sonorités et des arrangements un peu bizarres parfois, mais il voulait un guitariste de blues et il a fait appel à moi. Il a fallu que je m’y prépare, on a passé dix jours à répéter pour que j’apprenne ses chansons et que j’y trouve ma place. Sur scène, j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer avec lui.

Avec ton expérience, que conseillerais-tu à un jeune musicien ?
Tout d’abord, le plus important est de bien connaître les maîtres du blues, bien connaître
les bases et l’histoire de cette musique. Connaître les racines aide à se lancer. C’est très important, parce qu’on s’appuie souvent sur les groupes contemporains et, tu sais… j’ai toujours aimé retourner à une certaine pureté originelle plutôt que m’appuyer sur le son de la génération précédente. Évidemment, c’est juste ce que je ressens. Chacun reste libre de jouer à sa façon. Ce qui est important aussi, c’est de se projeter dans le futur. En fait, il faut trouver l’équilibre entre le passé et le futur. Un musicien qui souhaite durer doit faire attention à cet équilibre. Je produis actuellement un nouveau talent, très doué : Dave Gross. Je vous invite à le découvrir parce qu’il est l’avenir du blues. Pas seulement musicalement. Humainement, c’est quelqu’un d’intègre et de très respectueux.

Sur ton site Internet, on peut commander des CD, mais aussi des guitares de ta fabrication…
Je n’en ai fabriquées qu’une quinzaine. Je suis un musicien très occupé, et je ne fais pas de la lutherie pour vivre. Les guitares sont faites sur base Fender, Stratocaster et Telecaster. J’ai eu plusieurs centaines de Fender au cours de ma carrière, je sais les faire sonner. J’ai commencé à en fabriquer pour moi, puis j’en ai mis en vente sur mon site. Ça a intéressé du monde

  

Cela signifie que tu n’étais pas totalement satisfait des Fender sur lesquelles tu jouais ?
Oui, je n’aime pas les couches épaisses de vernis qu’ils utilisent pour la finition. Elles empêchent le bois de sonner. Je les trouve aussi trop lourdes. Je préfère les guitares légères, elles sonnent mieux. Je suis aussi assez exigeant pour le manche. J’aime les manches épais. Je joue principalement sur Gibson ou Epiphone, mais quand je dois jouer sur une Fender, c’est une de celles que j’ai fabriquées moi-même.

Tu donnes des dizaines de concerts chaque année. Il n’y a pas de lassitude?
Je ne dirais pas lassitude. Jouer et en vivre, c’est tout de même incroyable. En revanche, j’avoue que les voyages sont fatigants. Mais une fois sur scène, l’énergie revient vite. Oh, il y a bien eu des concerts où la forme n’était pas au rendez-vous, mais faire plaisir aux gens qui viennent vous voir vous transcende. Le fait de sentir l’ambiance de la salle avant un concert me réveille et, à partir de là, la fatigue disparaît.

En plus des tournées, tu produis des musiciens, tu fabriques des guitares. Tu ne fais jamais de pause ?
Oh non. Que faire quand on s’arrête ? S’arrêter c’est mourir ! Je suis heureux de pouvoir vivre de ma passion. Je suis aussi très fier d’être un musicien mondialement reconnu. En me retournant, je me dis qu’étant jeune, je n’aurais jamais pu rêver à pareil destin. Je viens d’une toute petite ville. Je ne pensais vraiment pas pouvoir offrir du plaisir aux gens avec ma musique.

Duke Robillard vu par Mark Teixeira, le batteur du Duke Robillard Band.

Zone de Texte:  La chose que j’aime par-dessus tout avec Duke, c’est qu’il mène le groupe d’une façon toujours fraîche, novatrice et agréable. Même les chansons que nous jouons souvent, Duke arrive à les faire varier d’un concert à l’autre, suivant le feeling qu’il éprouve le soir du spectacle. De plus, il est capable de sortir une chanson qu’il n’a pas jouée depuis vingt ans, comme ça, sans prévenir, en plein milieu du concert. Toi, tu as intérêt à t’adapter, à être prêt à répondre présent à n’importe quel moment. J’aime ce genre de situation où tu dois être  toujours à l’affût et guetter un changement de programme à la dernière minute. Ça évite la routine, ça ouvre la porte à une certaine improvisation. Enfin, ce que j’aime dans le blues de Duke, c’est qu’il a toujours réussi à me surprendre, même après cinq ans de collaboration.
Ce mec sait jouer LE blues. Parmi les albums que j’ai enregistrés avec Duke, mes titres préférés sont ‘Stratisfied’, ‘Buy Me A Dog’ et ‘Live The Life I Love’ de l’album Living With The Blues. En fait, les premiers morceaux que j’ai enregistrés avec Duke. Je leur trouve beaucoup d’énergie quand tu les joues, mais aussi quand tu les écoutes. De Guitar Groove-O-Rama, j’aime vraiment les titres ‘Gambler Blues’, ‘Sewed Up’ et ‘I’ll Do Anything But Work’. Bien que l’album entier soit très bon, sur ces titres Duke déchire vraiment tout !
Mon pire souvenir, c’est sûrement les sessions live où le son ne sort vraiment pas bien, où le groupe n’est pas du tout synchronisé. En voyageant comme nous faisons, avec différentes sonos, différents ingénieurs du son chaque soir, en louant l’équipement, ce genre de désagrément peut se produire. Quand ça arrive, c’est vraiment rageant mais, heureusement, la plupart du temps c’est nickel.

Benoit Chanal et Tristan Sicard

www.dukerobillard.com

 

 

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