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03/21
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Inoxydable
TED NUGENT
Ted Nugent - avril 1975 - Epic Records.


 


Personne ne renie la difficulté à défendre un biface de cette arrogance. Ted Nugent n’est pas un être aimable. Entre ses attaques au fusil d’assaut sur les pianos électriques, sa marotte de la chasse à l’arc et son patriotisme de petite envergure, il a tout du cinglé à l’échelle 1. Mais il est des instants, dans une vie, où la faculté de trier ouvre les yeux sur l’évidence : ce bredin reste le papa d’un album qui n’a pas pris un point de rouille depuis avril 1975. Son titre n’en est pas un. Juste une mention légale éponyme, Ted Nugent.

A cette époque, le guitariste de Detroit vient de lâcher son groupe d’enfance, les Amboy Dukes.  Avec eux, il s’était frotté au mariage de la musique pop, tendance psychédélique, et du rock’n’roll durci au larsen. Or le Nuge est ambitieux. Il se croit le meilleur, le joueur le plus agile du globe. Il veut voir son nom sculpté au fronton du Fillmore. Alors que son Amérique adorée s’englue au Vietnam, il prend trois mois de vacances dans le Colorado, chasse le cervidé, couche presque nu sous les pins pignons. A son retour, la tête brûlante du souffle des bisons, il s’enferme au Sound Pit Studio d’Atlanta, avec trois potes aux rictus effrayants. Rob Grange, l’ancien bassiste des Amboy Dukes, et le batteur Cliff Davies assurent le tempo. Comme Oncle Ted ne sait pas chanter, il débauche dans le Michigan un jeune du rockband Scott, Derek St. Holmes, qui assurera couplets et refrains en l’accompagnant à la six-cordes. Il n’y a plus qu’à laisser la nature s’exprimer.

Etourdissantes de punch, les 9 chansons qui fusent de ce brasero résument le rock’n’roll. Nugent invente le riff absolu. Il décide de condenser le morceau dans l’attaque, une façon de ferrer les esprits. Bien des années plus tard, les premières secondes de ‘Stranglehold’ demeurent, à tort, un des mythes fondateurs du « hard ». Car l’écoute attentive est sans appel : les 39 minutes de cet opus raclent le fond des chaudrons du blues et du rock des pionniers. Aujourd’hui encore, le tueur se prosterne régulièrement devant ses idoles, BB King, Lonnie Mack, Bo Diddley, Chuck Berry. Son premier disque en solo ramène les grilles du Deep South à tous les étages, quand bien même le rythme est transcendé. Les histoires qu’il raconte ne ressemblent à rien, il y cherche une fille, la reine de la forêt, il résiste à l’ouragan. Dans l’instrumentation également, le choix revient à la source, avec cette incroyable Byrdland demi-caisse, taillée pour la country ou le hillbilly, trop grosse, trop fragile. Branchée sur une muraille d’amplis à huit gamelles, elle libère le hurlement primal. ‘You Make Me Feel Right At Home’ éclaire la fin de l’œuvre d’une touche jazzy, raffinée. Jusque sur le cliché de la pochette, qui le refond en chevelure filante, Nugent a livré ce printemps-là un message œcuménique. Il pourra bien vociférer par la suite ses exécrables fadaises, cet album demeure un piton d’énergie brute. Rien que pour ça, les Dieux du rock’n’roll l’acquitteront.

Max Mercier