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06/17
Chroniques CD du mois Interview: MAGIC BUCK Livres & Publications
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Inoxydable
ROLLING STONES
Beggars Banquet - Decca 1968


 


Londres, mars 68. Charlie Watts s’apprête à rejoindre les Stones aux studios Olympic. Il lèche la vitrine d’un antiquaire et s’offre une minuscule batterie de voyage : elle tient dans un attaché-case. De son côté, sur un magnéto à cassettes (nouveauté révolutionnaire de l’époque), Keith Richards a enregistré un brouillon provisoirement intitulé ‘Primo Grande’. Il le fait entendre au groupe. Watts déballe sa petite emplette et la teste sur ‘Primo Grande’. Le gag est si percutant que les Stones le passent sur un 4-pistes et s’en servent d’overdubb. ‘Primo Grande’, qui devient ‘Street Fightin' Man’, témoigne de cette nudité savamment apprêtée qui caractérisera l’album en préparation : deux guitares acoustiques doublées d’une partie de sitar, un tambourin, trois notes de piano et une vaguelette de shehani pour finir (clarinette indienne primitive). Seul instrument électrique dans cette superposition de brouillards : la basse que Richards pose à la fin.
Le sillon terreux du disque, les Stones ne l’ont pas rapporté de la cambrousse. Dans un moment de torpeur, Richards a enfin trouvé le temps d’écouter les vinyles qu’il collecte depuis trois ans, au gré des tournées américaines. Beaucoup de blues et de country. 1967, parenthèse stérile qui faillit démolir le groupe, fut peut-être, finalement, l’année d’un repli élastique. Avec son magnéto, Richards convertit soudain les désordres de 67 en un geyser créatif étourdissant. ‘Jumpin' Jack Flash’ n’est qu’un des nombreux brouillons que le guitariste décortique cet hiver-là. Au printemps 68, les roughs de l’album (encore sans titre) sont établis. Tombé dans les bacs en single le 24 mai, ‘JJF’ sort immédiatement les Stones de l’ornière où ils s’embourbaient depuis un an. Partant, ils embrayent sur une légendaire montée en puissance qui durera cinq ans.

Jagger capte à merveille l’électricité d’une adolescence en rut qui se révolte dans toutes les capitales d’Europe. Ses textes sont tendus d’érections vicelardes, d’attirance et de répulsion pour le prolétariat, dualité entre l’ancienne et la nouvelle gauche. ‘Sympathy For The Devil’ (initialement ‘The Devil Is My Name’) est la cerise sulfureuse sur le pavé. Le 5 juin Godard débarque chez Olympic avec son équipe, et filme les Stones en train de mettre au point la chanson. ‘Sympathy’ ne devait pas figurer sur l’album. Elle en devient l’âme damnée, elle plonge les autres titres dans l’ombre du diable. Tous sauf un : ‘No Expectations’, dernier sourire de Brian Jones à la slide.
En juillet l’album est mixé à Los Angeles, dans les tentaculaires studios RCA de Sunset Bd. Barry Feinstein prend la photo interdite de la couve : le chiotte aux murs grafités. Jagger annonce au NME que l’album s’intitulera Unfit For Children (pas pour les mômes). 31 août : sortie de ‘Street Fightin' Man’. Encore une jaquette interdite : une photo d’émeute. Le titre sera banni des ondes à Chicago jusqu'en 70, la ville est en état de choc insurrectionnel. Novembre : les Stones s’entendent avec Decca, la pochette prendra la forme d’un bristol avec ce titre : Beggars Banquet. Le lancement de l’album s’achève en bataille de tartes à la crème dans les salons de l’hôtel Gore.
C’est un album très acoustique, dont le sillon terreux est semé de bout en bout de cadences de piano (Nicky Hopkins), relevé de mandolines, congas et fiddles. On trouve même quelque part Ry Cooder au bottleneck. Beggars Banquet sort le 6 décembre 68, un an jour pour jour avant l’enfer d’Altamont. Cet album des Stones nous appartient plus que n’importe quel autre. Beggars Banquet, c’est nous.

Christian Casoni