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03/17
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Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: BIG JOE WILLIAMS Interview: MOJO BRUNO
 


Inoxydable
Tommy JOHNSON
Les sessions Victor - Février & Août 1928


 


La maison Victor l'a invité à venir graver quatre titres. Tommy arrive de Jackson, il a 32 ans, deux fois marié. C'est un homme doux, paresseux, un entertainer hors pair qui, en ces années de Prohibition, se murge avec d'épouvantables substituts légaux comme l'alcool à brûler. Le 3 février 1928, il pousse les portes du Memphis Auditorium. Il ne se doute pas que ses tics de plouc vont marquer à jamais le blues au fer rouge.

L'amuseur de Jackson s'assied devant le micro. Sous sa semelle : un oreiller. Il battait si fort la mesure lors de la première prise, que le preneur de son a pensé à l'oreiller pour amortir le stomp. Ce soir-là, de sa voix chargée de ténèbres, avec cette inquiétude sourde qui panique dans les faussets, Tommy coule dans la cire deux standards en puissance. ‘Cool Drink Of Water Blues’ d'abord. « Je lui demande de l'eau, elle me sert de l'essence. » Chez lui, l'idée-force loge toujours dans le premier couplet, ensuite il remplit avec des poncifs de la rengaine noire, ou meuble en fredonnant des hum. Il grave dans la foulée ' Big Road Blues '. Avec sa ligne de basses cahotante, la chanson va connaître un destin extraordinaire par les maintes reprises, directes, indirectes, induites, qu'elle inspirera. Émules, émules d'émules, le grain de ‘Big Road’ fera lever des centaines d'avatars, certains devenant eux-mêmes des standards !
Le lendemain Tommy, qui se vante de n'avoir que deux blues à son répertoire, enregistre deux extensions des morceaux saisis la veille : ‘Bye Bye Blues' et un autre futur standard : ‘Maggie Campbell Blues'. Il empoche trente dollars et s'en retourne à Jackson dans un Greyhound.

Malgré les lacunes de la promo, ' Big Road ' cartonne chez les détaillants. Victor rappelle Tommy six mois plus tard. Le 31 août, l'homme de Jackson se retrouve à Memphis, devant un micro. Il chante son éthylisme avec une sentimentalité tragique : ‘Canned Heat Blues'. « Avale ce verre d'alcool à brûler. Si tu lui survis, tu ne mourras jamais ! » Les turn-around indécis qui terminent la chanson trahissent le désarroi de ce chanteur de rue dans un studio trop grand pour lui. Sans doute le preneur de son l'exhortait-il à meubler pour tenir le timing imposé par le format disque. Puis vient ‘Lonesome Home Blues', mais c'est un ratage. Puis ‘Louisiana Blues’, mais la prise disparaît. Enfin ‘Big Fat Mama Blues', une rêverie bourdonnante qui lèguera, comme autant de slogans, chacun de ses étranges vers à trois générations de bluesmen. Les titres mis en circulation sont des échecs commerciaux, Victor cesse de s'intéresser à Tommy Johnson.

Au nouvel An 1930, en plein naufrage économique, Tommy gravera encore une poignée de titres sans lendemain pour la maison Paramount. Peu après, un margoulin lui escroquera les droits de  ‘Big Road’', qui lui avaient été miraculeusement reconnus. Tommy mettra ensuite 26 ans à se suicider au canned heat, oublié, misérable, tandis qu'un peu partout fleurit le blues qu'il a semé. L'intégrale la plus complète de sa brève (et très réductrice) carrière discographique est un document Peavine : King Of The Blues. Il comprend des gravures Paramount dont David Evans ne semblait pas avoir eu connaissance quand il publia, en 1971, la bio du bluesman,  ‘Alcohol And Jake Blues', ou le doublon ‘Morning Prayer Blues'/ ‘Boogaloosa Woman’ , retitré ‘Walkin' Shoes’  par Yazoo.

Christian Casoni