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06/17
Chroniques CD du mois Interview: MAGIC BUCK Livres & Publications
  Portrait: ROBERT NIGHTHAWK Interview: PAUL MCMANNUS
 


Inoxydable
DUKE ELLINGTON & JOHNNY HODGES
Play the blues back to back – Verve 1959


 


Ils sont arrivés à six dans les studios Columbia de New York. Les sept pièces fondatrices qui constituent l’album sont capturées en quinze heures, pendant que l’air glacial ralentit le rythme de l’Union. Duke Ellington va franchir la ligne de ses 60 ans, dont 52 à brosser en tous sens les dents blanches et noires de son piano. À ses côtés, Johnny Hodges souffle dans son saxo alto depuis 31 ans. Autant dire qu’ils ne sont pas là pour se découvrir l’un l’autre.

Dehors, les Etats-Unis sont en pleine mutation, comme à leur habitude. Tandis que le confort moderne envahit les cuisines et que la NASA sélectionne les candidatures au voyage dans l’espace, la guerre froide bat la mesure. Entre les provocations de Mister K et l’arrivée au pouvoir de Fidel à La Havane, la tension monte. Les réflexes sociaux sont encore corsetés de conservatisme, le racisme ne veut pas plier. Partout, le rock’n’roll prend racine derrière Elvis, mettant de facto le jazz en sourdine, estompant aussi les anciens chants d’esclaves qui ne voudraient pas s’électrifier.
Dedans, la magie de la fusion met au monde 47 minutes de musique hors des cadres. Après une décennie en demi-teinte, le Grand Orchestre de Duke a retrouvé lustre et énergie, et enchaîne les tournées triomphales autour du monde. Mais le maître, avide de « transformer les souvenirs en sons », n’est pas dupe : l’aventure collective trouve sa limite quand il faut défricher de nouveaux champs harmoniques. La pression de l’époque n’est pas étrangère à ce retour aux soubassements du processus créatif : un être, un instrument, l’inspiration. Le blues irrigue les veines, l’âme de cet enfant du ghetto. Il est temps de conjuguer les premiers pas de l’intégration, Presley et le besoin de paix. En se calant Back To Back, dos à dos avec son frère Hodges, il revient à la source incandescente des standards du vieux Sud, ‘Basin Street Blues’, ‘Weary Blues’, ‘Loveless Love’, ou ‘Royal Garden Blues’.
La formation est resserrée autour des micros. Le piano versatile prouve que Duke sait exprimer la plainte, l’envie d’avancer, avec une touche d’humour, en contournant les gammes prévisibles. Fou de Django Reinhardt, Leslie Spann joue fluide sur sa guitare électrique demi-caisse. Al Hall ou Sam Jones à la contrebasse, Jo Jones aux fûts, serrent les boulons avec légèreté. Harry Edison tient la trompette. Et Johnny Hodges ne peut plus arrêter d’être trop fort sur le saxophone, avec un son incroyablement puissant, velouté, puis l’émotion sur chaque chorus.

Par la suite, Ellington et Hodges ne retrouveront la grâce de Back To Back. Cette œuvre n’est pas révolutionnaire, elle synthétise. Elle ne bouleverse pas les codes mais les dépasse tous. Elle réunit le blues, le jazz, l’esprit rock et la tradition américaine en une ronde à jamais lancée. Son nom est Modernité.

Max Mercier