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04/17
Chroniques CD du mois Interview: BERNARD SELLAM Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: CHUCK BERRY Interview: DARIOS MARS & THE GUILLOTINES
 


Dossier
WEST COAST BLUES
Bring in the dog and put out the cat, yakety yak, don't talk back !

 


La Californie, un blues tardif
Les scènes du blues californien avaient fleuri autour de la Deuxième Guerre mondiale, donc assez tard. Trop tard pour standardiser une couleur qui aurait été celle du Sud-ouest. D’autant moins que Modern, le gros label du coin, s’était dispersé en une poussière de petits macarons spécialisés. Ce genre de flottement décourageant toute propension hégémonique, Modern n’exerça pas la tyrannie artistique des maisons de Chicago, et laissa miroiter une arlequinade de styles, souvent à la marge du blues.
Des artistes aussi prometteurs que BB King ne firent souvent que passer par Los Angeles. Modern, le label du sud, et Chess, le label du nord, disputaient une âpre partie de ping-pong pour s’assurer l’exclusivité des artistes que dénichaient leurs contacts à Memphis, Sam Phillips et Ike Turner. Meteor, un label affilié à Modern, labourait sur Memphis pour la maison-mère et achevait d’excentrer le catalogue des frères Bihari (Modern).
Les migrants noirs venaient principalement du Texas, mais aussi de Louisiane, d’Arkansas, d’Oklahoma, voire du Mississippi. Ils trouvaient du travail dans les champs de San Joaquin, d’Imperial Valleys, ou dans les usines d’Oakland et de LA. Chacun apportait une climatologie régionale qui s’altérait moins qu’à Chicago, où régnait un esprit d’écurie, où la clientèle du blues avait la même origine et les mêmes goûts. Les ghettos des métropoles californiennes étant moins désespérants que dans les États traditionnels du blues, cette moindre terreur favorisait l’intégrité des expressions vernaculaires qui s’importaient à LA, San Francisco ou Oakland.
L’industrie du cinéma devait, elle aussi, modeler les scènes de Los Angeles avec un nouveau chic qui s’instillait, peu ou prou, dans les clubs des quartiers chauds et, peut-être aussi, dans l’esprit des producteurs.
Enfin, sur la côte Ouest, théâtre du flower-power, le blues gagna une nouvelle chambre d’écho, se blanchit dans le grand brassage musical hippy, devint crossover et s’internationalisa parfois jusqu'à devenir un autre langage. C’est là-bas que John Lee Hooker trouva l’occasion d’un renouveau à la fin des années 60. L’importance des passeurs blancs, Canned Heat ou Janis Joplin, ne doit pas être tenue pour quantité négligeable. Les scènes californiennes furent et restent un inextinguible feu d’artifice musical où le blues finit toujours pour trouver son compte.

Los Angeles
Gérard Herzhaft distingue avec prudence deux pôles qui vont brasser tous ces styles exogènes. Le premier s’organise autour de LA et d’Hollywood, où les émules des pianistes Nat King Cole et Charles Brown s’adonnent aux suaves avatars d’un jazz très accessible, éthéré, qui s’endimanche volontiers d’anches et de cuivres. Le second pôle se développe dans la région d’Oakland avec des clubs plus populeux et une clientèle plus proche du ruisseau.
Zone de Texte:Les spécialistes donnent T-Bone Walker, Charles Brown et Lowell Fulson comme les fondateurs du blues californien, très influencés par les styles du Texas. LA sécréta rapidement les infrastructures d’une ville propice aux bluesmen : des rues chaudes (Central avenue, Vermont, Broadway), des clubs (le 5-4 Ballroom, le Moore’s Swingtime, le Californian), des producteurs pour toutes les ambitions (Bihari ou Fullbright), un réseau de labels pour tous les feelings (RPM, Speciality, Imperial, Swingtime, Hollywood, Aladdin, Arhoolie plus tard), des DJ efficaces pour populariser les singles de Jimmy McCracklin, Ray Charles, Wynonie Harris, Jesse Fuller, Mance Lipscomb, et un inépuisable circuit de distribution (Dolphin’s of Hollywood, Flash Record Shops, Ideal Music).

La galaxie Modern
La famille Bihari s’était établie à Tulsa. C’était une nombreuse fratrie, dont Jules. Jules débarqua dans la cité des Anges en 1941 pour gérer une société de juke-boxes. Dans les quartiers noirs, la fringale de 78-tours était gargantuesque, et Jules ne parvenait pas à rassasier le marché. On n’est jamais si bien servi que par soi-même : Joe et Saul fondèrent un label pour fournir les juke-boxes de Jules en race-records, ainsi naquit Modern en 1945. La fratrie signa d’abord quelques inconnus, et passa la vitesse supérieure avec un jeune homme nommé BB King, puis John Lee Hooker, Etta James, Lightnin’ Hopkins, Lowell Fulson, n’importe qui ayant le vent en poupe… du blues (Little Willie Littlefield, Pee Wee Crayton), du RnB, du rock’n’roll, de la country, des groupes vocaux et des crooners jazzeux dont seuls les collectionneurs connaissent encore les noms, la réorchestration de scies venues de Broadway, des chansons pour enfants… ils exploitaient même un label consacré aux chants de Noël (Christmas Records). Vraiment de tout ! Le talent-scout de la famille se prénommait Lester. C’est lui qui partirait pour Memphis, contacterait Ike Turner et Sam Phillips, et dirigerait là-bas la filiale Meteor.
Modern commence à essaimer dès 1950 avec une première filiale, RPM, puis Crown spécialisée dans l’édition d’albums, puis Flair qui enregistra Elmore James, puis Kent qui eut d’abord vocation à commercialiser des singles, puis Riviera, surtout fameuse pour avoir signé un débutant du nom de Paul Anka… sans oublier des labels plus tardifs comme United/Superior.
Ce parc de filiales sera le canot de sauvetage de la maison Bihari quand Modern, leur navire amiral, prendra l’eau, ce qui advint au mitan des années 60. La famille se replia sur Kent, qui réédita le catalogue Crown en toilettant un peu l’habillage des albums. C’est le premier des deux griefs qui sont généralement adressés aux Bihari : la vêture misérable des albums qu’ils produisaient, un certain je-m’en-foutisme quant à la qualité des gravures, voire l’utilisation d’un vinyle bas de gamme qui fragilisait les enregistrements. De telles goujateries pénaliseront tout particulièrement BB King. L’autre reproche porte sur la question des royalties dont ils frustraient leurs poulains : ils déplaçaient une virgule dans le texte d’une chanson, et se créditaient sans vergogne sous un pseudonyme : Taub pour Jules (le nom de jeune fille de sa mère), Ling pour Sam, Josea pour Joe.

Leiber & Stoller
Lennon et McCartney admettaient volontiers l'influence que ces deux auteurs avaient eue sur le destin des Beatles. Nul n’est censé ignorer Leiber et Stoller ! 'Kansas City', peut-être pas, mais… 'Zorro est arrivé', 'L'Homme à la Moto' ou 'Nouvelle Vague' (Richard Anthony) !
Zone de Texte:Crédit bicéphale d'une interminable litanie de hits, les deux chargeurs de cette mitraillette à tubes étaient nés la même année, 1933, Jerry Leiber à Baltimore, Mike Stoller à Long Island. Rencontre explosive en 1950 à Los Angeles. Deux premiers succès pour Jimmy Witherspoon ('Real Ugly Man') et Charles Brown ('Hard Times'). 1953 : ils écrivent 'Hound Dog' pour Big Mama Thornton, qu'Elvis Presley popularisera au-delà de leurs espérances. (En passant, 'Love Me', 'Jailhouse Rock', 'King Creole', 'Trouble' font également partie de leur CV.) L'année de 'Hound Dog' ils fondent un petit label, Spark, aussitôt racheté par Atlantic. La grosse maison de New York les phagocyte et les introduit dans une vaste écurie d'interprètes à fournir. Les voilà qui s’affairent pour les Drifters, Ben E King dont ils cosignent 'Stand By Me', ou les Cheers à qui ils proposent 'Black Denim Trousers And Motorcycle Boots' ('L'Homme à la Moto' en français). Après 1960 ils quittent LA, montent à New York, s’occupent notamment de Peggy Lee et enseignent les ficelles du studio à un certain Phil Spector.
Mais leur tour de main, cette ironie percutante exprimée avec une gouaille de teenager, ne sera jamais aussi régulier, aussi éclatant qu'au service des Coasters, un quartet vocal de LA versé au catalogue Atlantic. Ces ‘Frères de la côte’ (leur nom fait directement allusion à la West Coast) débutent en 1955. Leiber et Stoller pavent leur trajectoire de disques d’or, repris en chœur dans toutes les chapelles de la pop, du blues et du rock’n'roll. 1955: 'Riot In Cell Block #9', 'Smokey Joe's Café'. 1957: 'Young Blood', 'Searchin', 'Shoppin' For Clothes'. 1958 : 'Yakety Yak', 'Framed', 'Three Cool Cats' (la 'Nouvelle Vague' des yéyés). 1959: 'Charlie Brown', 'Along Came Jones' ('Zorro est arrivé'), 'Poison Ivy', 'I'm A Hog For You'… Brisons là, la liste est vraiment trop longue.

Canned Heat
Aucun album de Canned Heat, durant sa période faste, n'a vraiment le fini d'une œuvre. Les expériences instrumentales gâchent les fondamentaux d'un blues original, tout en finesse et en puissance. Électrique, moderne, audacieux, CH psychédélisa de nombreux standards et fut, en cela, un précieux vulgarisateur. Il sort de l'œuf à LA en 1965 par la volonté de deux érudits, Bob Hite et Alan Wilson. Le line-up, toujours mouvant (aujourd'hui encore), se stabilise autour de Bob Hite (chant), Alan Wilson (chant, harmonica, guitare), Henry Vestine (guitare, un moment remplacé par Harvey Mandel), Larry Taylor (basse) et Fito de la Parra (batterie). CH avait alors deux voix : celle d’Alan Wilson, vibrante, presque enfantine, celle épaisse et terreuse de Bob Hite, l'une et l'autre… tellement touchantes !
Quand il ne se complaisait pas dans un baroque progressif assommant, CH régénérait vraiment l'idiome et donnait une nouvelle descendance à la vieille matrice du Delta. Mais, hélas, Vestine comme Mandel, pourtant deux rythmiques honorables, ont saccagé nombre de titres de leurs exécrables solos quand, derrière eux, les autres faisaient des étincelles !
Zone de Texte:La première période du groupe, sa plus glorieuse, dure cinq ans, jusqu'à l'overdose fatale d'Alan Wilson. En 1970, CH a signé deux gros hits, 'On The Road Again' et 'Going Up The Country', participé aux festivals de Monterey, de Woodstock et de l'île de Wight, et organisé les fameuses sessions qui vont remettre John Lee Hooker en selle. CH perd ensuite ses plumes et se retrouve sans contrat en 1974. Il jette l’éponge quand Bob Hite décède, en 1981. Larry Taylor, Fito de la Parra et Henry Vestine réactivent le groupe en 1986.
Meilleurs moments chez Liberty. 1966 : Canned Heat, premier album qui sera retitré 'Vintage' plus tard. Un blues-rock tonique, une rigueur étonnante quand on découvre le débraillé des deux albums suivants. 1968 : dans un capharnaüm dantesque de blues expérimental, quelques perles acides : 'On The Road Again' ou 'An Owl Song' (Boogie With Canned Heat), et la face A de Living The Blues, avec 'Sandy Blues' ou 'Walkin' By Myself'. 1969 : Hallelujah, la meilleure inspiration des deux précédents ('Do Not Enter' ou 'Sic' em Pigs'), mais aussi quelques chansons lourdes à digérer ('Canned Heat Blues’). Du Hooker'n'Heat (1971), on ne retiendra que la version spectaculaire de 'Boogie Chillen'. Chez United Artists. Historical Figures And Ancient Heads, premier album sans Wilson, retour à un blues-rock plus pro, quelques plages brûlantes dans un ronron de bon aloi ('Sneakin' Around', malgré les interventions atroces de Mandel). 1973 : The New Age, un blues à peine rock, la beauté du chant de Bob Hite et quelques solos désastreux de Vestine ('Keep It Clean', 'Framed').
I’m headed down to the ocean
     I believe that this is the end…

Oakland, un lowdown de quartier
Tom Mazzolini : « La Highway 99 part de Los Angeles et remonte la vallée centrale jusqu'à San Francisco. Cette route a amené nombre de bluesmen vers les localités agricoles de Bakersfield, Fresno, Delano, Modesto, Merced, Stockton, jusque dans le périmètre de la Baie. C’est un itinéraire un peu comparable à celui qu’empruntaient les bluesmen du Delta pour Memphis, Helena, Saint Louis, Chicago puis Detroit.
J’ai débarqué à Oakland en 1971. Il y avait pas mal de bluesmen de passage en ville, de Muddy Waters à Furry Lewis, mais j'avais surtout remarqué la présence massive de vieux bluesmen d’après-guerre qui logeaient à Oakland, Richmond, Berkeley et San Francisco. KC Douglas habitait à Berkeley. Jimmy McCracklin habitait à Oakland même. Pareil pour Tiny Powell, Johnny Fuller, Sonny Rhodes, LC Robinson, HiTide Harris, Sonny Lane, Willie B. Huff, Dave Alexander ou JJ Malone. Lafayette Thomas, lui, habitait San Francisco. Johnny Heartsman a vécu aussi par là.
Zone de Texte:Le blues d’Oakland était surtout marqué par celui du Texas, où la plupart de ces bluesmen avaient leurs racines. Jimmy Wilson et Bob Geddins étaient de Waco. Pee Wee Crayton, qui crécha à San Francisco au début de sa carrière, était texan lui aussi. Johnny Guitar Watson était de Houston, comme Roy Gaines. Johnny Otis produisait Johnny Guitar Watson, et Frank Zappa était grand fan des deux. Il était spécialement intéressé par la façon dont ils enregistraient. Otis avait montré à Zappa comment saisir les saxos : il en capturait la réverbération derrière le mur du studio.
La scène d’Oakland était nettement plus fruste que celle de Los Angeles, et comptait davantage de guitaristes. LA, c’était surtout des big bands et des pianistes. Les bluesmen d’Oakland étaient d’abord des campagnards.
La plupart d'entre eux avaient afflué ici au début de la deuxième Guerre mondiale, pour bosser dans l’industrie de la défense, sur les chantiers navals de San Francisco, de Marin, d’Oakland et de Richmond. La guerre terminée, ils ont fait souche en tentant une carrière dans la musique. Les labels de Bob Geddins étaient un peu leur ancre. Ce sont ces labels qui ont fixé Lowell Fulson ou Jimmy McCracklin dans le coin. Quand ils ne travaillaient pas sur les chantiers navals, de nombreux musiciens se faisaient employer dans les champs de la vallée centrale, Boyd Gilmore ou Mercy Dee Walton.
La plupart de ces bluesmen sont morts aujourd'hui, disparus avec leur son. Enfin, c'était surtout le son de Bob Geddins, car le blues d’Oakland c’était Bob Geddins. Il avait un feeling unique pour faire valoir le style de la ville. Il n’est qu’à écouter ‘Frisco Bay’ de Jimmy Wilson. C’est pur Geddins, pur blues d’Oakland. Jimmy McCracklin et Sugar Pie Desanto traînent toujours par là, et l’empreinte de Geddins est toujours perceptible dans leur musique. Le standard de Sugar Pie, ‘Hello San Francisco’, fut écrit par Geddins lui-même et le travail de production, c’est du Geddins tout craché. Beaucoup de bluesmen tournent toujours à Oakland et dans le périmètre de la Baie, mais plus personne aujourd'hui ne diffuse ce son. L’heure de Bob Geddins est bien révolue. »

Bob Geddins, musicien, producteur, patron de labels
Mazzolini : « Bob Geddins s’était illustré dans un nombre invraisemblable de businesses : il avait réparé des radiateurs de bagnole, des postes de radio, vendu des disques, etc. Il enregistrait parfois ses clients quand ils étaient musiciens et qu’ils en valaient la peine, et pressait des disques à l'occasion. Geddins fut l’un des premiers Noirs à le faire. »De la fin des années 40 aux années 60, Geddins créa le marché du blues d’Oakland en lançant une volée de petits labels indépendants, Art-Tone, Big Town, Cavatone, Down Town, Irma, Plaid, Rhythm et Veltone, cédant éventuellement ses matrices à de plus gros poissons, certaines maisons de Los Angeles, Swing Time, Aladdin, Modern, Special, Imperial, Fantasy, voire de Chicago (Checker). Il coiffait quasiment toutes les casquettes du métier. Le Texan avait débarqué à Oakland pendant la deuxième Guerre mondiale. Pianiste autour de la Baie, il repéra vite le potentiel commercial que présentait Oakland sur le marché du blues. En 1948, il démarre dans la production avec une gravure de KC Douglas, ‘Mercury Boogie’ (plus connue sous le titre ‘Mercury Blues’). Il écrira ou coécrira de nombreux titres, crédités à tort sous d’autres noms : ‘Mercury Blues’ vient d’être évoquée, citons encore ‘Tin Pan Alley’ et ‘My Time After A While’. Bob Geddins mourra en 1991 à Oakland même.
   
Johnny Fuller et James Reed
Tout commence par un vinyle bon marché : California Blues. Il est publié en France sous le macaron Musidisc. Cette collection (Anthology Of The Blues) comptera une douzaine de volumes : Detroit Blues, Memphis Blues, Arkansas Blues, West Coast Blues... C’est l’édition européenne d’albums d’abord publiés par Kent, qui compilaient un matériel souvent peu diffusé, parfois inédit. Le compilateur de California Blues consacrait une face entière à Johnny Fuller (ses six premières perles : 'Prowling Blues', 'Hard Times', 'It's Your Life', 'Buddy', 'Back Home', 'Johnny's Lowdown Blues'), et consacrait seulement deux plages à James Reed ('The End' et 'My Mama Told Me').
Ces deux bluesmen à la voix profonde, toute en méandres, mâle et fragile en même temps, chantaient un peu dans le même style. Ils incarnaient bien le lowdown très nonchalant d’Oakland, celui de Bob Geddins, vaguement mélodieux, presque tendre.
En début de carrière, durant sa période blues, avec ce chant brumeux qui se brisait sur les fins de vers dans les hoquets d'une guitare craintive, Fuller enregistra une dizaine de titres pour Geddins… qui sont parmi ce qu'on a gravé de plus beau en matière de blues, de ces bourdons qui vous bercent pour le restant de vos jours.
Mazzolini : « Johnny Fuller était un excentrique. Ses premiers enregistrements pour Geddins, étaient volontiers diffusés en radio. Geddins les avait revendus à RPM. J’avais rencontré Fuller, je l’avais trouvé assez distant. Il était tombé dans les escaliers du Tommy’s Two Fifty Club à Richmond, une chute assez grave. On racontait que son cerveau avait un peu morflé ! »
Fuller avait ouvert les yeux en 1920 à Edwards (Mississippi). Il tourna beaucoup dans le périmètre de la Baie et grava pour toutes sortes de labels, Heritage, Aladdin, Specialty, Flair, Checker, Hollywood. Sa carrière passa par différents styles, lowdown blues, gospel, R&B (façon Ray Charles ou Coasters) et rock'n'roll aux allants country ('All Night Long'). En 1958, il oblitéra la légende du rock par la grâce d’un titre : ‘The Haunted House’. La chanson avait été écrite par Bob Geddins, Fuller l’enregistra pour Speciality. Plusieurs artistes à travers les États-Unis la reprirent, comme Sam Phillips et, peu après lui, en 1964, l’un de ses poulains : Gene Simmons. La version de Simmons connut un succès tel que ‘The Haunted House’ devint l’hymne d’Halloween ! Fuller se retira de la scène à ce moment là. Il grava encore un album en 1974 et mourut un jour de mai 1985 à Oakland même. Il travaillait alors dans un garage de mécanique générale.

Zone de Texte:Dans son ouvrage sur ‘Le Blues moderne’, Philippe Bas-Rabérin cite ‘The End’, le chef d’œuvre de James Reed, comme l’un des rares blues connus évoquant le suicide. Tom Mazzolini : « James Reed se produisait beaucoup à San Francisco, surtout au Stardust Lounge. J’ai créé le festival de blues de San Francisco. La première édition a eu lieu en 1973, et j’avais mis James Reed à l'affiche. Reed était programmé le dimanche. Il est passé la veille pour reconnaître les lieux. Je me souviens qu’il transpirait beaucoup, semblait très nerveux. Le lendemain… il n’est pas venu. Pour moi c’était catastrophique : de nombreux collectionneurs de disques s’étaient spécialement déplacés pour le voir. Je ne devais jamais plus rencontrer James Reed par la suite. J’en entendais parler parfois : il se produisait ici et là sous le pseudonyme de ‘San Francisco Jimmy Reed’ ! » Bob Eagle l’avait également rencontré : « Je l’avais vu jouer en 1972. Il était vraiment très impressionnant. Il disait s’appeler James Reeves Jr, et prétendait être le fils d’un pasteur. Il serait né à Little Rock en 1923. En 1972 James habitait 904 Ellsworth, à San Francisco. Il a dû mourir aux alentours de 1975. »

What else ?
California Blues proposait un titre chanté par un harmoniciste sans renommée, Walter Robertson (parfois appelé Robinson) : 'I've Done Everything I Can'. Encore un chef d'œuvre chanté d'une voix cotonneuse et charpentée, mourant dans un enrouement d'harmonica qui gémissait avec la détresse interrogative d'un bébé. Les artistes les plus connus de cette compile, Johnny Guitar Watson et George Smith, s'étaient illustrés davantage à LA qu'à Oakland.
Futur héros du funk et du disco, Johnny Guitar Watson avait commencé bluesman chez Geddins ('Three Hours Past Midnight'). Il décochait des phrases de guitare giflantes comme on tire des carreaux d’arbalète.
Le fameux George Smith, lui, avait droit à deux titres : 'Hey Mr. Porter' et 'I've Found My Baby'. Il fut l’un des premiers harmonicistes à jouer amplifié : il travaillait dans un cinéma quand il démonta un projecteur pour en prélever l’enceinte et l’ampli, et pouvoir jouer dans la rue. En 1955 Joe Bihari, alors en tournée de prospection, avait pu l’apprécier à l’Orchid Room de Kansas City, et l'avait signé pour Modern sous le nom de ‘Little George Smith’. C'est cette année que Smith s'établit à LA, où il résida jusqu’à sa mort. Il s’est abondamment produit avec des bluesmen de Chicago sous les pseudonymes d’Harmonica King et de Little Walter Junior. Il enregistra quelques albums, dont un sous le pseudonyme de George Allen. Son harmonica chromatique était une puissante tuyère aux trilles pleins d'allégresse, aux longues notes plongeantes. « Il était capable de jouer deux notes à la fois, l’une à l’octave de l’autre, comme un orgue, dira William Clarke, un de ses disciples. Il donnait du poids à chaque note, et la musique avait le temps de passer ! »
Il est très difficile de circonscrire un carrefour aussi fréquenté (souvent de façon très ponctuelle) qu’Oakland. Même l’accent de California Blues, qui nous a servi de bréviaire, n'était finalement qu'un Chicago blues avec une petite touffeur méridionale. C'est peut-être cette coquetterie qui édulcorait le désespoir en mélancolie et la frénésie en une joie plus saine, qui sait. Il eût été cependant dommage de ne pas évoquer une scène aussi belle que celle de Bob Geddins.

Christian Casoni

            

Sources: L’Encyclopédie (Herzhaft), Nothin’ but the Blues (Cohn), notes de pochettes de l’excellente compilation California Blues (Musidisc), signées Bruce Bromberg (producteur des premiers albums de Robert Cray, fondateur de HiTone Records), une interview de Tom Mazzolini, rédacteur à Living Blues et fondateur du San Francisco Blues Festival, réalisée en juillet 2008 et quelques sites dont celui de Crossroads en ce qui concerne Canned Heat (Xroads/brAzil). Remerciements à quelques correspondants internautiques, Howard Rye, Bob Eagle, Tony Russel ou Alan Balfour.

Documentation sonore : si le vinyle California Blues restait introuvable chez les soldeurs, écouter Oakland Blues (Arhoolie), réédition de certains travaux de Bob Geddins. Peut-être trouve-t-on encore les deux CD ramassant l’intégrale de Johnny Fuller chez Official (R&B Legend). Le premier volume est absolument in-dis-pen-sa-ble ! Voir aussi (et surtout) les archives du San Francisco Blues Festival sur ‘sfblues.com’.