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été 20
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Dossier
STONER


BLUES PIEDMONT BLUES
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MUSCLE SHOALS
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Vous reprendrez bien une dose de blues plombé ? Curieux destin que celui de ce courant (semi) souterrain - à une notable exception près... Apparu voici environ 30 ans - on ne parlait pas encore de stoner - ce mouvement aux bases solides ne cesse de se renouveler, comme en témoignent quelques sorties récentes. 

Tout le monde s’accorde pour relever deux influences majeures : Blue Cheer, et plus particulièrement le tellurique Vincebus BLUES StonerEruptum, d'une puissance peu commune à l'époque - on parle de 1968. Il faut réécouter cette version essentielle de 'Summertime Blues', monstrueuse de puissance. L'autre grande influence, c'est Black Sabbath, ses riffs maniaques, sa lourdeur menaçante, son heavy metal teinté de blues. Sur cette base commune vont se greffer, selon le cas, d'autres ascendants : Cream, Hendrix, Mountain, Grand Funk Railroad, Led Zeppelin (les deux premiers albums, où ils pillaient les vieux bluesmen en consignant sans vergogne Page/Plant), The Stooges, Hawkwind, voire les groupes punks passablement agités comme Black Flag ou GBH. En découle un cocktail inédit, fait de lourdeur et d'énergie, et parfaitement addictif.
Après quelques essais isolés, l'acte de naissance officiel se situe au tournant des années 90, même s'il passe relativement inaperçu à l'époque. A l'âge de quatorze ans, Josh Homme a monté Katzenjammer avec John Gracia (vocaux) et Nick Oliveri (basse), qui deviendra bientôt Sons Of Kyuss, un nom emprunté au jeu Donjons et Dragons. Basé à Palm Springs, ville californienne située en plein désert (c'est là qu'incidemment se cachent nombre de laboratoires producteurs d'amphétamines), le groupe réduit son nom à Kyuss et, faute de salles dans la région, se produit souvent dans le désert, les uns emmenant le groupe électrogène, d'autres les rafraîchissements et autres produits stupéfiants. Le premier album, Wretch, est encore un peu brouillon, mais c'est véritablement en 1992 que les bases du genre sont posées, avec le formidable Blues For The Red Sun. Il s'agit en quelque sorte de l'acte de naissance du stoner - même si le terme reste à inventer - et si à ce moment l'impact est restreint. Heavy rock, blues lysergique, riffs épais, rythmique plombée mais énergique, tous les éléments sont déjà réunis. Problème : c'est à ce moment qu'explose le grunge, et plus particulièrement Nirvana, de quoi occulter quelque peu d'autres tentatives de rock high energy. Il est assez piquant d'ailleurs de constater que le mouvement grunge a littéralement implosé avec la cervelle de Kurt Cobain - même si son influence reste manifeste, qui se revendique du courant aujourd’hui ? Un retour du grunge n'est jamais à exclure, mais le stoner, éclipsé donc en ses débuts, demeure plus que jamais d'acualité.
A la même époque, dans le New Jersey, œuvre parallèlement Monster Magnet, le groupe de Dave Wyndorf. Le bonhomme ne cache pas ses penchants, il suffit pour s'en convaincre de s'en référer aux titres : Forget About Life, I'm High On Dope (cassette démo, sous le nom d'Airport 75) ou Dopes To Infinity, son grand œuvre cosmique, hypnotique, monolythique, qui lorgne à la fois du côté d'Hawkwind, des Stooges ou de Motörhead. Tous groupes adeptes d'une vie saine, on le voit. Car 'stoner', ça fait bien entendu référence à l'état de défonce, ce qui inévitablement en a fait sourciller quelques-uns. Ceux-là semblent oublier que l'alcool et les produits illicites sont indissociables de la musique, qu'elle soit de tendance blues, jazz ou rock'n'roll. Signalons au passage que toutes les figures majeures du genre qui nous occupe sont toujours bien vivantes, même si certaines s'en sortent quelque peu cabossées, et qu'il n'est pas nécessaire d'être sous influence pour goûter aux joies du stoner rock. Un terme apparu donc plus tard, et qui n'est ni le fait des musiciens ou d'un quelconque rock critic. C'est en 1998 seulement qu'est publiée chez Roadrunner la compilation Burn One Up, sous-titrée Music For Stoners, rassemblant entre autres Fu Manchu, Karma To Burn ou les Queens Of The Stone Age.
C'est qu'entre temps, le genre n'a cessé d'essaimer. Fu Manchu donc, qui vient de San Clemente (Californie) voit son premier album produit par Brant Bjork, le batteur de Kyuss - on verra qu'en la matière, les liens quasi consanguins ne sont pas rares. Avant d'entamer une carrière solo fructueuse, Bjork va d'ailleurs intégrer le groupe, qui explosera réellement avec le grand The Action Is Go ! en 97, un album joué pied au plancher, qui lorgne quant à lui vers la culture street punk. Toujours très actif, Fu Manchu continuait ces derniers mois à tourner, proposant des shows ébouriffants et enfiévrés.
BLUES stoner
Le split de Kyuss, lassé de son insuccès, survient en 1995 : Josh Homme va alors intégrer les Screaming Trees, le groupe de Mark Lanegan, avant de fonder les Queens Of The Stone Age, avec Nick Oliveri et surtout le succès que l'on sait. Mais les graines toxiques sont semées, et de multiples groupes vont surgir, à peu près partout dans le monde. Aux USA encore et toujours. Nebula, fondé par deux ex-Fu Manchu, Eddie Glass et Ruben Romano, redoutable mix de metal, psyché, garage (version cataclysmique d’‘I Need Somebody', des Stooges, sur l'album To The Center). John Garcia, en rupture de Kyuss, s'en va fonder Hermano. Karma To Burn - le nom vient des notes de pochette de Desire, l'album de Dylan (« I have a brother or two, and a whole of karma to burn »), mais le son n'a bien entendu rien à voir : la musique est sombre, puissante, essentiellement instrumentale. Si Josh Homme affirme qu'aux débuts de Kyuss, il ignorait tout de Black Sabbath, ce n'est manifestement pas le cas des Masters Of Reality, intitulé d'un des albums du groupe d'Ozzy Osbourne. Masters Of Reality, présent aussi dès les prémices, c'est le groupe d'une des autres figures essentielles du stoner, le guitariste Chris Goss, producteur de Kyuss, Screaming Trees, Lanegan en solo, Mondo Generator, QOTSA. Certains lui renverront la balle sur le troisième opus des MOR, Deep In The Hole, où brillent entre autres Homme, Lanegan ou Oliveri. Ginger Baker, le batteur de Cream, participera quant à lui à l'album Sunrise On The Suffer. Goss produit également les ‘Desert Sessions’ (certains préféreront du coup le terme desert rock), collectif à géométrie variable créé par Josh Homme, avec plusieurs des noms déjà cités, et des invité(e)s de luxe, telle PJ Harvey. La mise en boîte a lieu au Rancho de la Luna, un studio situé à Joshua Tree, Californie.
Le cas de Sleep est assez typique de l'esprit sans concession du stoner. Après deux albums impressionnants, le gang en propose un autre au label, composé d'un unique morceau de 50 minutes, basé sur un seul riff. Refus du label, qui leur demande de retravailler tout ça, afin de le rendre plus accessible. Accord du groupe, qui propose une ‘nouvelle’ version, juste amputée de quelques minutes. Le groupe est viré, se sépare, ce qui permettra au guitariste Matt Pike de fonder High On Fire, dont le premier album sera produit par Steve Albini, l'homme derrière l'In Utero de Nirvana. On pourrait en citer des dizaines, plus ou moins apparentés, comme Five Horse Johnson, ses riffs épais, son boogie frénétique, Ecstatic Vision, sous haute influence Hawkwind ou Acid King, emmené - fait assez exceptionnel dans un milieu gonflé de testostérone - par une chanteuse, Lori S. 
Mais le phénomène ne se limite pas au territoire US, et décolle (c'est bien le moins) alors partout dans le monde. En Grande-Bretagne évidemment, avec les excellents Orange Goblin, ou encore The Heads, Lowrider, Spiritual Beggars, Elephant Tree. En Scandinavie, région fertile en heavy rock : Graveyard, Witchcraft, Papir... En Italie, Bretus, en Grèce, terre également fertile : Bag Of Nails, Acid Mammoth (!). L'Allemagne se distingue avec ce groupe à la légèreté typiquement teutonne, de sorte qu'on pourrait croire à une blague : Kadavar (power trio aux pseudos subtils : wolf, tiger, mammuth). La Belgique n'est pas épargnée : Hulk va se permettre d'enregistrer son album au Rancho de la Luna, pas moins, épaulé par quelques figures légendaires. Mais en fait le phénomène est mondial : des groupes apparaissent au Canada (Black Mountain, Black Mastiff), en Argentine (Los Natas), en Australie (Tracer, Full Tone Generator), au Japon, en Afrique du Sud même. Et en France ? Eh bien pas grand-chose, à vrai dire. Il y a bien eu les éphémères Carn, Low Vibes, Blackstone, à l'écho quelque peu limité. Aujourd'hui on peut tout de même relever quelques noms plus qu'intéressants comme les bretons de SBRBS (prononcer Suburbs), ou Inglorious Bad Stars (!!), Coffee At Nine de Montpellier, ou MR.X, groupe lillois qui se revendique d'un heavy blues riche en sonorités stoner.
Quant aux anciens, ils sont toujours là, avec la sortie entre autreBLUES stoners ces derniers mois de nouveaux Nebula (Holy Shit (!!!)), Mondo Generator (super groupe composé d'Oliveri, qui a entretemps été remercié par Josh Homme pour son attitude quelque peu excessive, la moindre étant sans doute de s'être produit nu sur scène), du guitariste de John Garcia et du batteur de Nebula : Fuck It (hum). Ou d'un album tout frais de Brant Bjork, sobrement intitulé Brant Bjork. Sans compter ceux qui s'y frottent à l'occasion, comme Ty Segall avec ou sans son groupe Fuzz, King Gizzard And The Lizard Wizard, ou Thee Oh Sees.
Alors ? Pourquoi dans ces conditions le stoner rock demeure-t-il dans une certaine clandestinité ? Enfin, à une exception bien sûr, les Queens Of The Stone Age, mais il faut bien dire qu'après les excellents Rated R et Songs For The Deaf, l'album qui les verra exploser à la face du monde, bien épaulé en cela par Dave Grohl, le combo, à l'image des Red Hot Chili Machins, s'est peu à peu assagi, proposant une musique de plus en plus tiède (l'âge de la pierre polie ?). Pourquoi donc ce succès relatif ? Trop débraillé ? Trop toxique ? Trop malpoli ? Pas assez de compromis ? Les majors ne se sont que très rarement montrées intéressées, l'essentiel des groupes cités ayant signé chez des indépendants. Jusqu'à présent ça a au moins évité la récupération. Fait assez exceptionnel d'ailleurs, demandez donc aux punks...

Marc Jansen

Discographie très sélective :

Kyuss: Blues For The Red Sun / Welcome To Sky Valley
Monster Magnet : Dopes To Infinity
Fu Manchu: The Action Is Go !
Compilation: Burn One Up: Music For Stoners
Karma To Burn: Karma To Burn
Nebula: To The Center
Mondo Generator: Cocaine Rodeo
Orange Goblin: The Big Black
Queens of the Stone Age: Rated R
Masters of Reality: Deep In The Hole
Hermano: Dare I Say
Brant Bjork: Mankind Woman
Fu Manchu: Clone Of The Universe
Desert Sessions : 12 volumes, étalés de 1998 à 2019

Quelques sites :

https://electric-buffalo.blogspot.com/ - le blog de notre collaborateur Julien Deléglise, dont une partie non négligeable est consacrée au stoner

https://www.laplanetedustoner.net/ où il sévit également https://desert-rock.com/dr/infos/accueil-html

Et deux bouquins :

Stoner : blues for the red sun, de Jean-Charles Desgroux (Editions Le Mot Et Le Reste)

A guide to stoner rock, de Dakota Stevens (Editions Bibliobazaar) pour les anglophones