Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

11/18
Chroniques CD du mois Interview: BONEY FIELDS Livres & Publications
Portrait: BIG WALTER HORTON Interview: WHODUNIT Dossier: CHANCE RECORDS
 


Dossier
STAX RECORDS


blues national guitars
blues national guitars
blues okeh records
blues chess records





Acteur majeur de la soul sudiste, le label qui a créé le Memphis sound a aussi produit des enregistrements de gospel, de funk, de jazz et de blues.  

Jim Stewart voit le jour le 29 juillet 1930 et grandit dans une ferme à Middleton, dans le Tennessee. En 1948, après ses études secondaires il déménage à Memphis et travaille chez Sears et à la First National Bank. En 1951 il revêt l’uniforme pour uneblues stax records durée de deux ans. De retour à la vie civile en 1953, il retrouve un poste de commis de banque à Memphis mais ses rêves sont ailleurs. Durant son temps libre il est violoniste dans un groupe de musique country local, les Canyon Cowboys.
En 1957, une époque où Memphis est en pleine ébullition suite aux débuts fracassants d’Elvis Presley, Jim Stewart quitte son boulot d’employé de bureau et fonde sa propre maison de disques, appelée Satellite Records, un terme au goût du jour avec les balbutiements de la conquête spatiale. Installé dans un garage il publie de la musique country et rockabilly. En 1958, sa sœur aînée qui est mariée, Estelle Axton (11 septembre 1918 - 25 février 2004), s’intéresse à son entreprise et prend un risque financier en hypothéquant sa maison pour investir 2500 $ qui permettront à son frère d’acheter un magnétophone à bande Ampex 350 mono.
Un peu plus tard, en 1959 Stewart installe un petit studio d'enregistrement à Brunswick, à 50 kilomètres de Memphis. Il découvre le rhythm and blues grâce au producteur Chips Moman avec qui il travaille. Cet été-là, Satellite sort son premier disque de rhythm and blues, ‘Fool In Love’ par les Veltones, bientôt distribué nationalement par Mercury Records. Mais Satellite reste avant tout un label country.
C’est à Memphis en faisant la promotion de ‘Fool In Love’, que Jim Stewart rencontre le disc-jockey et chanteur Rufus Thomas, un lien se tisse. À peu près au même moment, à la demande de Chips Moman, Stewart transfert l'entreprise dans un ancien cinéma, le Capitol Theatre, au 926 East McLemore Avenue à South Memphis en plein milieu du ghetto noir de la ville. L’endroit semble idéal avec un loyer mensuel de 100 dollars. La salle débarrassée de ses fauteuils est reconvertie en studio et la scène transformée en salle de contrôle. Pour une question de coût le sol n’est pas nivelé ce qui crée une acoustique unique, perceptible dans les enregistrements avec un son lourd et grave. À l'été 1960, Rufus Thomas et sa fille Carla sont les premiers artistes à enregistrer dans ces nouveaux locaux. Le disque, ‘Cause I Love You’, devient un beau succès régional qui attire l’attention de Jerry Wexler producteur renommé de New York. Ce dernier qui est vice-président de la firme Atlantic propose un contrat de distribution à Satellite via sa filiale Atco.

A partir de 1961 Satellite Records produit essentiellement du rhythm & blues et de la southern soul. Carla Thomas en solo accroche un second tube avec ‘Gee Whiz’, premier titre du label à se classer dans les Top10 R&B et pop du magazine Billboard. En juin, Jim Stewart signe un groupe instrumental local les Royal Spades [Steve Cropper (guitare/claviers), Charlie Freeman (guitare), Charles ‘Packy’ Axton (saxophone), Wayne Jackson (trompette), Jerry Lee ‘Smoochy’ Smith (orgue), Donald ‘Duck’ Dunn (basse), Terry Johnson (batterie)]. Rebaptisé les Mar-Keys, le groupe enregistre le single ‘Last Night’, qui se vend à plus d'un million d'exemplaires et qui atteint la 3ème place des hit-parades pop et la 2ème place des charts R&B. Ce titre est la première production distribuée à l'échelle nationale sur le label Satellite et non plus via Atlantic ou Atco. Cela débouche sur une plainte d'une autre société Satellite Records basée en Californie qui ignorait jusqu’à présent l’existence du label de Memphis. En conséquence, en septembre 1961, Satellite change de nom définitivement pour devenir Stax Records, un mot-valise composé des deux premières lettres de Stewart et Axton.

Pendant que Jim Stewart dirige le studio d'enregistrement, Estelle Axton s’occupe du magasin de disques installé dans l'ancien foyer du cinéma. Des disques de toutes provenances sont exposés dans les bacs de cette boutique, ce qui permet de savoir rapidement le genre de musique qui se vend le mieux. L’endroit qui devient un lieu de rencontre pour les adolescents du coin est utilisé pour tester des singles Stax, les enregistrements récents y sont diffusés pour évaluer les réactions des clients.
A cette époque la ségrégation fait que les clubs de Beale street sont essentiellement fréquentés par un public noir tandis que les jeunes blancs vont écouter de la musique du côté de West Memphis où les musiciens blancs reproduisent le rhythm and blues des ‘5’ Royales, des Dominoes ou des Midnighters. Mais la localisation de Stax et le fait que les propriétaires soient blancs devient le lieu de rendez-vous idéal pour de jeunes musiciens blancs et noirs qui se retrouvent sur un pied d’égalité. Les musiciens des Mar-Keys rencontrent ainsi Booker T. Jones (claviers), Al Jackson Jr (batterie) et Andrew Love (saxophone) qui formera plus tard les Memphis Horns avec Wayne Jackson.
blues stax records
En mai 1962, Steve Cropper, Al Jackson et Booker T. Jones, accompagnés du bassiste Lewie Steinberg gravent deux morceaux, ‘Green Onions’ et ‘Behave Yourself’. Jim Stewart, décide de sortir le disque sous le nom Booker T. and The M.G's (M.G. pour Memphis Group). ‘Green Onions’, morceau électrique sur une base blues remporte un grand succès dans les radios et se classe en tête de charts R&B et à la 3ème place pop. Le quartet composé de deux blancs et deux noirs est le premier groupe mixte dans le Sud ségrégationniste. Rapidement Steinberg est remplacé par Donal ‘Duck’ Dunn, qui s'entend à merveille avec Al Jackson.
Steve Cropper, Donald Dunn, Isaac Hayes, Wayne Jackson, Booker T. Jones et David Porter connus comme les Big Six sont responsables de presque toute la production du label de 1963 à 1969. Les méthodes de travail sont inhabituelles par rapport à ce qui se pratique ailleurs à l'époque. Les sessions durent aussi longtemps que nécessaire, les musiciens allant librement de la salle de contrôle au studio, tous étant libres de faire des suggestions et de contribuer aux arrangements. La soul de Memphis issue du blues et du gospel est également influencée par la country music et le son Stax est souvent qualifié de Memphis Sound.
Celui qui deviendra la plus grande star du label, Otis Redding, se révèle avec ‘These Arms Of Mine’ en octobre 1962 en entrant dans les charts R&B et pop. Techniquement, il n'est pas sur Stax, mais sur sa filiale Volt. A cette époque, de nombreuses stations de radio, soucieuses d'éviter le moindre soupçon de collusion avec les maisons de disques, refusent souvent de jouer plus d'une ou deux nouvelles chansons de manière à ne pas donner l'impression de favoritisme. Pour contourner cela, Stax, comme beaucoup de ses concurrents, a créé un certain nombre de filiales. Volt, fondée à la fin de 1961, accueille donc Otis Redding, les Bar-Kays et une poignée d'autres artistes. Volt est diffusée par Atco. Parmi les autres filiales au fil des ans, mentionnons Enterprise, Chalice (pour le gospel), Hip et Safice.

Entre janvier 1962 et décembre 1964, Stax et Volt engrangent plusieurs tubes grâce à Otis Redding, Rufus Thomas, Booker T. & the M.G’s, the Astors, Sam and Dave, the Mad Lads. Jerry Wexler a également amené Don Covay et Wilson Pickett à enregistrer chez Stax, bien qu’ils soient distribués directement par Atlantic. Les tubes de Covay ‘See Saw’ et ‘Sookie Sookie’ ainsi que ‘In The Midnight Hour’, ‘Do Not Fight It’, ‘634-5789’ et ‘Ninety-Nine And A Half (Will Not Do)’ de Wilson Pickett sont co-écrites par Steve Cropper et enregistrées chez Stax, avec le groupe maison. Mais il y a un hic. Ça ne se passe très bien avec Don Covay et c’est pire encore début 1966, lorsque Wilson Pickett revenu pour un nouvel enregistrement crée pour d’obscures raisons un grand malaise dans le studio. Les musiciens de la session sortent et Pickett leur propose alors 100$ à chacun pour finir la séance. Le groupe furieux dit carrément à Jim Stewart de ne plus ramener ‘ce connard’ au studio. Stewart téléphone à Wexler peu de temps après cet épisode et lui dit ne plus vouloir faire de productions d'artistes non-Stax.
Cherchant à se rapprocher du public noir en ces temps de tension raciale, Jim Stewart recrute en 1965 un jeune disc-jockey, Al Bell, qui deviendra sept ans plus tard copropriétaire de la marque.
Si Stax prend son envol, à cette blues stax recordsépoque la plupart des musiciens luttent pour gagner leur vie. Ils travaillent souvent de longues heures en studio pendant la journée, développant des chansons et des arrangements mais ne sont payés que pour les enregistrements. La plupart d’entre eux doivent jouer en clubs le soir pour subvenir à leurs besoins. Pour y remédier, Al Bell décide en 1966 que les membres du Big Six soient reconnus comme employés à temps plein avec un salaire fixe de 125 $ par semaine. Ils peuvent ainsi quitter leur travail de nuit. Bell persuade également Jim Stewart qu’une petite partie des redevances que Stax reçoit d'Atlantic soit répartie à parts égales entre les Big Six afin de les rémunérer pour leurs tâches de production avec les artistes qu'ils accompagnent.
En 1967 Warner achète Atlantic Records. Cette acquisition déclenche une renégociation automatique de l'accord de distribution avec Stax. Il apparait à ce moment qu’en vertu de l'accord conclu en 1965 entre Atlantic et Stax, une clause ‘cachée’ stipule que tous les droits, titres et intérêts, y compris les droits de reproduction, dans tous les enregistrements de Stax distribués par Atlantic quel que soit l'artiste ou la désignation du label, est propriété d'Atlantic Records. C’est un véritable coup dur, mais le pire est à venir. Le drame se joue en fin d’année. Le 10 décembre 1967, Otis Redding décède dans un accident d’avion alors que sa carrière prenait une dimension internationale et une grande partie de son band les Bar-Kays disparaît avec lui.
Le 4 avril 1968 Martin Luther King est assassiné à Memphis. Cet acte odieux embrase le Sud en réactivant les hostilités raciales, menaçant l'équilibre entre Blancs et Noirs qui est au cœur de l’entreprise de Jim Stewart.
Contrairement à d’autres labels qui organisent des tournées pour ses artistes, Stax ne fait que rarement des concerts de promotion. Le premier de ces shows a lieu durant l'été 1965 à Los Angeles plutôt qu'à Memphis. Le spectacle est un succès, mais les émeutes de Watts commencent le jour suivant et plusieurs artistes sont piégés dans ce quartier pendant les affrontements. Stax sponsorise également un concert de Noël à Memphis dont le plus célèbre reste celui de 1968, lorsque l'invitée spéciale, Janis Joplin, monte ivre sur scène et est huée par les spectateurs. La revue la plus réussie demeure indubitablement la tournée en Angleterre et en France en 1967, jouée à guichets fermés. Certains artistes Stax sont surpris de bénéficier d'un meilleur accueil en Europe qu'aux États-Unis.
Bien que le voyage soit un énorme succès pour les artistes et le label, un changement significatif intervient lors d'une réunion difficile. Steve Cropper est sommairement démis de ses fonctions de directeur artistique et Al Bell prend la relève. De retour à Memphis, Bell est également promu vice-président exécutif. Il oriente l'image du label vers le mouvement de ‘Fierté Noire’ qui agite alors les Etats-Unis : le logo d'une main blanche claquant des doigts change pour une main noire. Il diversifie le catalogue en signant des artistes de blues comme Albert King et de gospel comme The Dixies Nightingales et The Rance Allen Group, tout en renforçant son image soul avec Eddie Floyd ou Johnnie Taylor, meilleur vendeur de Stax à partir de 1968.
Estelle Axton vend sa participation dans la société en 1970. Après l'expiration d'un accord de non-concurrence, elle crée Fretone Records et décroche un gros succès en 1976 avec ‘Disco Duck’,une parodie disco de Rick Dees distribuée par RSO Records.
Enregistrant de plus en plus souvent en dehors de son studio notamment aux célèbres Muscle Shoals en Alabama, Stax abandonne peu à peu le Memphis Sound qui a fait sa renommée, recrutant des artistes comme The Dramatics, The Staple Singers, The Emotions, The Soul Children ou Jean Knight. Stax joue également un grand rôle dans le cinéma Blaxploitation, dont Isaac Hayes signe la bande originale du film le plus marquant, Shaft. Cependant, les ventes sont globalement en baisse. À l'automne 1970, Steve Cropper et Booker T. Jones quittent la compagnie.
Le festival Wattstax souvent qualifié de ‘Black Woodstock’, concert géant donné le 20 août 1972 dans le quartier qui a connu les émeutes à Los Angeles et présenté par le pasteur Jesse Jackson, figure du combat pour les droits civiques, impose définitivement Stax commeblues stax records le défenseur de la cause noire. Mais l’avenir est instable. En 1972, Al Bell rachète la participation de Jim Stewart dans la société et signe un accord de distribution avec CBS Records. Le président de CBS, Clive Davis, voit avec cette acquisition un moyen de pénétrer le marché afro-américain et de concurrencer Motown. Mais Davis quitte CBS et la major qui ne semble pas intéressée à promouvoir réellement Stax refuse néanmoins de revoir le contrat, craignant que Bell conclue un engagement plus productif avec une autre société et devienne ensuite un concurrent direct.
En juillet et décembre 1973, Elvis Presley enregistre trois albums chez Stax : Raised On Rock, Good Times et Promised Land, qui produisent quatre des 20 meilleurs hits pour RCA, le label d’Elvis depuis 1955.  
Les nuages s’amoncellent. Au milieu des années 1970, le fisc américain découvre dans les comptes de Stax des anomalies qui font penser que la maison de disques a pu financer illégalement certaines organisations nationalistes noires. Pire, CBS, semble décidé à couler Stax. Al Bell tente de se désengager en faisant appel à des financiers de Memphis, mais ceux-ci n'ont guère l'intention d'aider cette firme ‘noire’, et en 1975 Stax doit déposer son bilan. Après avoir vendu des millions de disques au cours de son histoire le label fait faillite en 1976.
Jim Stewart souhaite rester dans l’ombre et protéger sa vie privée. Lorsqu'il est intronisé au Rock and Roll hall Of Fame en 2002, il envoie sa petite-fille Jennifer à la cérémonie pour accepter le prix en son nom.

Gilles Blampain