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12/18
Chroniques CD du mois Interview: LITTLE MOUSE & THE HUNGRY CATS Livres & Publications
Portrait: CHARLES BROWN   Dossier: SPECIALTY RECORDS
 


Dossier
SPECIALTY RECORDS


blues national guitars
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blues okeh records
BLUES specialty records





Ce label de Los Angeles d’abord spécialisé dans le gospel et le rhythm’n’blues a fortement contribué à l’émergence du rock’n’roll.
   

Arthur Goldberg naît le 5 septembre 1917 à Greensburg, en Pennsylvanie. Son père David un vendeur de meubles qui a joué de blues specialty recordsla basse lui transmet son amour de la musique. Dans sa jeunesse il aime écouter les chœurs dans l’église baptiste noire locale. Peu avant son 22ème anniversaire, Art part en Californie en juillet, nous sommes en 1939. Après s'être installé à Los Angeles et avoir fréquenté l'UCLA, il souhaite s’impliquer dans l'industrie du divertissement. Son premier choix est le cinéma, mais le milieu est difficile à pénétrer. Le secteur du disque lui semble plus ouvert aux nouveaux arrivants. Il change son nom pour se faire appeler Rupe mieux adapté pense-t-il au show business. Il s’associe avec Bob Scherman d’Atlas Records en 1944. Bien que le label ait Frankie Laine, Nat King Cole et les Three Blazers de Johnny Moore avec Charles Brown sous contrat, le succès n’est pas au rendez-vous. Si Art Rupe a perdu son investissement, son séjour chez Atlas a été une expérience d'apprentissage.

Décidé à se lancer dans la musique populaire noire, il se rend à Central Avenue dans le quartier noir de Los Angeles et achète pour 200$ de race records. Il analyse chaque enregistrement, techniquement, musicalement, afin de déterminer pourquoi certains sont des succès et d'autres non. Il établit un ensemble de règles ou de principes à utiliser pour créer des disques. Il commence à chercher des artistes. Il trouve les Sepia Tones, un petit groupe qui correspond à son budget. Au cours de ses recherches il remarque qu'un grand nombre de disques réussissent avec le mot « boogie » dans le titre. Les opérateurs de jukebox sont les plus gros diffuseurs de musique noire et agissent comme grossistes pour de petites entreprises indépendantes. ‘Boogie # 1’ le premier titre distribué par son label Juke Box se vend 70 000 exemplaires ce qui permet à Art Rupe d'enregistrer Marion Abernathy, Roosevelt Sykes et Roy Milton and His Solid Senders. En 1945, paraît ‘R.M Blues’ par Roy Milton. Cette chanson est l’une des premières à réorganiser le rythme du boogie et à lui donner un ton décalé. ‘R.M. Blues’ se vend à plus d'un million d'exemplaires, la première chanson à faire un tel score sur le marché des race records.
 
Al Middleman, co-propriétaire de Hit Records avec Eli Oberstein, devient partenaire de Juke Box et Rupe prend des parts dans Sterling le label de Middleman. Mais il découvre rapidement qu'Oberstein, découvreur de talent pour Victor Records, est également associé à Sterling, ce qui ne le satisfait pas. Encouragé par Jules Bihari de RPM Records, Rupe lance Specialty Records. Le premier bureau est situé au 2719 W. 7th Street à Los Angeles. En 1947 il déménage au 311 Venice Boulevard au centre-ville de la cité des anges. Art Rupe a conservé certaines matrices des enregistrements des Sépia Tones, de Roosevelt Sykes, Marion Abernathy, de Buddy Banks et Roy Milton qui refont surface sur son nouveau label Specialty Records.

Roy Milton qui a quitté Juke Box, est persuadé par Rupe de venir à Specialty. Il se place sur un pied d'égalité avec Louis Jordan, le maître du jump blues. Ce succès attire d'autres artistes. Parmi eux, Joe Lutcher qui a eu un succès avec ‘Rockin’ Boogie’ et Jimmy Liggins qui a eu également quelques belles ventes. En 1948, Rupe commence à enregistrer des quatuors de gospel. Les Tragrim Travers sont les premiers et se vendent bien. Le souvenir des églises noires de sa jeunesse est bien utile à Art Rupe lorsqu'il enregistre de grands noms du gospel comme les Soul Stirrers, les Swan Silvertones, Alex Branford, Brother Joe May, Sister Wynona Carr. Son approche en matière d’enregistrement privilégie plus la sensation que la technique. En avril 1949 ‘The Hucklebuck’ par Roy Milton se classe en 5ème place dans les charts. Joe Liggins, qui a eu de bonnes audiences avec ‘The Honey Dripper’ et ‘Got A Right To Cry’, signe avec Specialty alors que son label Exclusive est en difficulté. Son premier disque avec Specialty ‘Rag Mop’ accède à la 4ème place des classements. En 1950 ‘Pink Champagne’ devient numéro 1, le premier du label.

En 1951, les succès sont encore là et Specialty passe au format 45 tours introduit par RCA en 1949. Les labels indépendants étant plus lents au changement. Art Rupe est connu pour payer ses artistes décemment, bien les enregistrer et permettre à certains musiciens de R&B à la marge d’être distribués.

En 1952, Art Rupe fait un premier déplacement en Louisiane. Impressionné par la musique de Fats Domino sur un autre label de Los Angeles, Imperial, il décide d'entrer dans ce nouveau domaine.  Il se rend donc à New Orleans. Il annonce lors d'une émission de radio locale qu'il recherche des talents et donne rendez-vous aux artistes au studio d'enregistrement de Cosimo Matassa pour des auditions. Malheureusement cela ne donne rien d’intéressant. Rupe est prêt à repartir pour Los Angeles quand il entend Lloyd Price, un jeune homme de 17 ans qui retient son attention. Pour cette première session d'enregistrement de Specialty à New Orleans, Rupe produit Price chantant sa propre composition ‘Lawdy Miss Clawdy’ avec l’appui du groupe de Dave Bartholomew et Fats Domino. Le disque devient n°1 en 1952 à la fois dans les charts Billboard et Cash Box. C’est l’un des premiers disques à se vendre à la fois aux Noirs et aux Blancs, préparant le terrain pour le rock and roll. Lloyd Price est élu ‘meilleur nouveau chanteur de R&B de 1952’ par Cash Box. Les enregistrements ultérieurs de Price pour Specialty ne correspondent ni à l’originalité ni aux ventes de ‘Lawdy Miss Clawdy’ et son incorporation en 1953, raccourcit sa carrière chez Specialty. Une fois de retour à la vie civile Price enregistre en 1956 quelques faces pour KRC Records de Washington, dont ‘Just Because’ et ‘Lonely Chair’.
blues specialty records
Johnny Vincent en charge de la promotion de Specialty à New Orleans parle de Guitar Slim qu’il a découvert à Art Rupe. Incapable de se rendre à New Orleans pour enregistrer Slim, Rupe donne à Vincent des instructions par téléphone sur la manière dont il veut que la session d'enregistrement soit menée. Vers la fin de 1953, Guitar Slim grave ‘The Things I Used To Do’ avec un pianiste alors peu connu nommé Ray Charles. La chanson est un succès et fera un quatrième n°1 pour Specialty début 1954 Malheureusement, malgré quelques disques qui suivront, la carrière de Guitar Slim s'estompe et il meurt en 1959, après s'être noyé à l'âge de 32 ans.

L'année se termine avec ce qui sera le dernier grand succès de Jimmy Liggin, ‘Drunk’. Mais dans l’ensemble le montant des ventes annuelles est plutôt décevant. 1954 a été une année assez morne au niveau chiffre d’affaire alors que le marché commence à changer avec les adolescents comme nouveau potentiel commercial. Bien que Rupe ait tenté de tirer parti de ce secteur avec Lloyd Price en 1952, il ne s’est rien passé à l’échelle nationale. Cependant, Specialty a eu quelques succès régionaux.

L’horizon est tellement sombre en 1955 que Rupe qui déteste le système Payola, craque et commence à l'utiliser (Payola est un ensemble de paiement faits par une maison de disques à des stations de radio pour que ces dernières diffusent en priorité les morceaux édités par cette maison afin d'augmenter leur exposition et leur classement dans les palmarès).

En 1955, alors qu'il travaille comme plongeur dans le restaurant de la gare routière Greyhound de Macon en Géorgie, Richard Penniman envoie une démo à Art Rupe. Celui-ci est assez impressionné par la bande pour payer 600 dollars à Don Robey patron de Peacock Records pour lui racheter le contrat d'enregistrement moribond du musicien. Richard Penniman avait enregistré quelques blues à la manière de Roy Brown pour RCA en 1951, puis signé avec Peacock pour graver quelques titres, mais sans succès sur les deux labels. Art Rupe dépêche son producteur Bumps Blackwell à New Orleans pour enregistrer Little Richard. Pendant une pause, Little Richard commence à chanter une chanson obscène appelée ‘Wop Bop Aloo Bop’, Blackwell sent que cela poblues specialty recordsurrait être un succès et fait appel à un auteur-compositeur local, Dorothy LaBostrie pour revoir les paroles. Mais quand elle a fini il ne reste plus que 15 minutes de studio et il n'y a pas assez de temps pour que le pianiste Huey ‘Piano’ Smith apprenne la mélodie, alors Blackwell repositionne les micros pour permettre à Little Richard de chanter et jouer du piano. Chose difficile à croire aujourd'hui, cette chanson, ‘Tutti Frutti’, est le seul rock enregistré lors de cette première séance en seulement 3 prises. Little Richard en vend 500 000 exemplaires mais Pat Boone reprend la chanson et en vend plus encore. Elvis Presley chante la chanson lors de sa deuxième apparition à la télévision nationale lors du Dorsey Brothers Show.

Tutti Fruiti’ est exactement ce que recherchent les adolescents une musique forte et entraînante, interprétée par un chanteur exubérant que les parents n'aiment pas. Little Richard récolte quatorze Top10 R&B et deux Top10 Pop en dix-huit mois. En 1956 ‘Long Tall Sally’ est le cinquième n°1 et le premier disque d'or de Specialty. La maison d'édition de Rupe, Venice Music, engrange des bénéfices quand toutes les grandes stars du rock and roll enregistrent les chansons de Little Richard. Ce dernier est de loin l'artiste le plus important du catalogue Specialty. Parmi les pères fondateurs du rock & roll Little Richard est l’un des rares chanteurs à exprimer avec des phrases qui semblent farfelues des chansons correctement construites. Certaines de ses meilleures chansons comme ‘Good Golly Miss Molly’, ‘Lucille’ et ‘Hey-Hey-Hey-Hey’, ont en effet des paroles guère plus élaborées que leurs titres. En 1959, après un voyage tourmenté en avion vers l’Australie, Little Richard interprète ces turbulences comme un message de Dieu mécontent de le voir jouer du rock and roll. Il se débarrasse de ses bijoux, abandonne ce style de musique (au moins pendant quelques années) et entre dans une institution religieuse pour étudier les saintes écritures. Specialty perd son hitmaker le plus constant, et bien qu’Art Rupe fasse de son mieux pour le remplacer, il ne trouve personne proche du calibre de Little Richard. Il parie sur Larry Williams, ancien valet de Lloyd Price qui rencontre le succès avec ‘Just Because’, ‘Short Fat Fannie’,Bony Moronie’ qui se classe en tête des hit-parades et ‘Dizzy Miss Lizzie’. Repris plus tard par les Beatles ‘Slow Down’ et ‘Dizzy Miss Lizzie’ vaudront d’ailleurs à Williams de belles royalties ainsi qu'une grande publicité en tant qu'auteur-compositeur. Rupe rompt le contrat de Williams et le renvoie de Specialty en 1959 lorsque ce dernier est condamné pour trafic de stupéfiants.

Specialty records a un grand nombre de groupes de gospel dont le plus important les Soul Stirrers a comme chanteur principal Sam Cooke, qui à 21 ans seulement est déjà une superstar du circuit gospel. Lorsque Cooke se met dans l’idée de chanter de la musique populaire en 1956, Bumps Blackwell organise une session sous le nom à peine déguisé de Dale Cook. Quand Art Rupe découvre que Cooke enregistre de la musique pop, il est furieux, craignant que cela ne nuise à la crédibilité des Soul Stirrers auprès des fans. Rupe vire Blackwell, mais dans le cadre de la transaction lui donne le contrat d'enregistrement de Sam Cooke. Blackwell part avec Cooke chez Keen Records où il enregistre ‘You Send Me’ qui lui permet de devenir l'un des chanteurs les plus populaires d’Amérique jusqu’à sa mort tragique en 1964.

La perte de Little Richard, la rupture de son mariage et le sentiment qu'il aurait dû voir le succès de Sam Cooke en le gardant sous contrat, ainsi que le développement d'autres intérêts commerciaux, font que Rupe ne s'intéresse plus au secteur du disque. Ayant gagné beaucoup d’argent dans divers domaines, fatigué des problèmes du show business, il se retire. Il investit son argent dans le pétrole blues specialty recordset l'immobilier et abandonne effectivement l’univers musical pendant de nombreuses années. Il ouvre le bureau Specialty d'Hollywood juste pour vendre son stock de disques existant. En 1968, en raison d'un revival du rock and roll, Rupe réactive le label et une grande partie de l'ancien matériel est réédité sous la direction Barret Hansen, homme de radio et collectionneur connu sous le pseudonyme Dr. Demento. Parmi les rééditions, notons les grands albums de Guitar Slim, Don & Dewey, Percy Mayfield et les premiers enregistrements de Clifton Chenier The King of Zydeco. Beaucoup d’excellents albums de gospel, notamment Gospel Stars In Concert, Sam Cooke and the Soul Stirrers Live.

Rupe poursuit ses activités pétrolières et foncières jusqu'à ce qu'il reçoive un appel de Little Richard en 1964. Richard qui n'a enregistré que du gospel sans succès depuis qu'il avait quitté Specialty envisage d'enregistrer à nouveau de la musique profane. Il a tourné en Europe avec quatre musiciens britanniques dont il parle à Rupe pour voir s’il pourrait s’intéresser au groupe. Le groupe s’appelle the Beatles. Rupe dit non, mais est intéressé par Richard s'il est prêt. Richard enregistre ‘Lama Bama Lama Loo’, sans succès. Dans le même temps, Rupe enregistre Don et Dewey et Percy Mayfield avec encore moins de réussite.

En 1970, il réactive son ancien catalogue, en publiant de temps en temps des albums d’artistes classiques, gospel et profanes.

Après la retraite d'Art Rupe, Specialty Records continue son activité sous la direction de sa fille qui a pris la relève. Le label est vendu à Fantasy Records en 1990.

En 2007 Art Rupe est intronisé au Blues Hall Of Fame. En septembre 2017 il fête ses 100 ans.

Gilles Blampain