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04/17
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Dossier
ROBERT JOHNSON


blues martn luther king







Un Robert Johnson peut-il en cacher un autre ? Le mythe commence-t-il avec le doigt de ce producteur sur le pitch d'une machine à graver ?

La substance de Robert Johnson s'étiole au gré des fausses pistes depuis cinquante   ans. Son casier est aussi vide que son patronyme. C'est l'Arche de La Défense : un gros pavé plein de vent.blues robert johnson

Heureusement, l'essentiel de son de son passage ici-bas est préservé : 29 titres et 12 prises alternatives, 41 plages enregistrées à San Antonio par Don Law, en novembre 1936 et juin 1937. Eh bien, même ce Johnson-là serait contrefait ! L'authentique n'avait pas cette petite voix du type qui a sniffé de l'hélium, ni ce jeu de guitare frénétique aux slides maigrichons. Cette théorie, qui a mis Bluesville en ébullition au début de la décennie, revient périodiquement comme la Fête des Mères pour tourmenter les mandarins. Don Law, le gars de la Columbia, aurait pitché jusqu'à trois demi-tons la machine qui gravait les matrices, parce que le blues du Delta ne se vendait plus au moment des faits ; Don Law pensait dynamiser le style en accélérant la platine de 5, 10 ou 20 % (les calculettes en crépitent encore). De toutes les lubies qu'inspire Johnson, celle-ci est la plus troublante. Ralenti, descendu de trois demi-tons, le titre ‘Walking Blues’ prend soudain de la masse et de la moelle, une profondeur mélodieuse, des vibratos dignes de ce nom, et Johnson devient un autre homme avec sa voix virile flambant neuve (si tant est qu'on puisse décrypter la personnalité de quelqu'un en scrutant sa voix). L'affaire est complexe. Patrice Champarou, chercheur rigoureux, l'expose brillamment sur le site de La Gazette de Greenwood 1. Il est peu probable que Don Law ait intentionnellement accéléré 41 gravures à sept mois d'intervalle, pour mille et une raisons dont celle-ci : les bluesmen pure-players n'existaient pas à cette époque, aucun chanteur d'avant-guerre ne faisait du Delta blues son sacerdoce, ils étaient payés pour amuser la galerie, ce sont les producteurs de disques qui les cantonnèrent dans un style spécifique. Si Don Law avait estimé que le blues de Johnson était démodé, il lui aurait demandé de chanter autre chose ou, mieux, ne se serait pas donné la peine de le faire venir au Texas.

Ralentie ou non, son œuvre trahit, de toute façon, “une faible étendue vocale d'à peine plus d'un octave, avec un point critique : le Si bémol, au-delà duquel il ne peut plus monter en voix de poitrine et est obligé de partir en falsetto” (Champarou). Maintenant, les tempos ont pu s'emballer en changeant d'époque, comme les films muets se sont mis à robert johnsonstroboscoper. Il en va alors de Johnson comme de nombreux autres bluesmen, et du blues comme du jazz ou du klezmer. Des exégètes très sérieux ont exulté de bonheur en découvrant ces logiciels qui restaurent des tonalités supposées originelles, et qui apportent une nouvelle virginité aux vieilles gravures. D'autres experts, tout aussi scrupuleux, ne croient pas au syndrome du film muet, qu'ils récusent comme un autre fantasme. Au final, la question reste entière : qui était ce fantôme qui perd un peu plus de réalité à mesure qu'on tente de le saisir ? Pourquoi ce lointain bouillon d'écume suscite-t-il autant de fétichisme ? Deux Johnson… Mais un seul, c'est déjà trop ! Johnson est surtout le bluesman qui cache le blues, comme on dit d'un arbre qu'il cache la forêt. Bye bye Robert Johnson, bonjour la forêt…

 

Christian Casoni

1) www.gazettegreenwood.net/an2008/n66/johnson.htm