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04/17
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Dossier
RICKENBACKER











Adolph Rickenbacker scelle le mariage princier:
« Guitare, voulez-vous prendre pour époux le fil électrique ici présent ? »

L’homme chante son monde depuis que la Terre l’accueille. Une caisse de bois percée, surmontée de six cordes en boyau, voilà l’instrument idéal du pauvre pour accompagner ses plaintes et ses cris de joie. Echappée des confins européens sous sa forme presque actuelle, la guitare a suivi la marche du temps, enjambant l’Atlantique dans les caravelles ibériques, les trois-mâts des Bourbon, les steamers anglo-saxons. Elle a éclairci les nuits angoissantes des pionniers de la Frontière, autour des brasiers du round-up, en mère attentionnée de la « country music ». Elle a tamisé les hurlements de l’esclave noir, sous la meurtrissure des plantations, pour accoucher du blues. Elle s’accouple à l’envi au refrain solitaire, car elle manque désespérément de corps. En effet, lorsque l’assistance d’un juke-joint beugle à l’unisson, le malheureux guitariste perd son fond de jeu. Le pompon est atteint avec l’apparition des big bands, à la Nouvelle Orléans, qui enregistrent dès 1920 quelques titres ravageurs, dans le hourvari des cuivres, du piano et des premières batteries : que peut devenir le meilleur as du manche au milieu d’un tel vacarme ?...

Donner du coffre
En ces Années Folles, sous la pression des musiciens, les luthiers se penchent rapidement sur l’augmentation de la puissance sonore, le foisonnement de la scène américaine plaçant les Etats-Unis en tête de gondole pour innover. La première solution consiste à doubler le nombre des cordes, mais la douzaine n’empêche que la caisse de bois demeure trop légère quand il s’agit de rallier la horde des Miror. Alors on pense à gonfler le volume de la bestiole, avec un résultat médiocre au final, sans compter les difficultés croissantes que rencontre le guitariste pour enlacer son instrument devenu monstrueux, dont il ne parvient même plus à faire le tour à pleines mains. En 1927, National se dit qu’il faut passer au « resonator » à structure intégralement métallique, un ou trois cornets faisant office de haut-parleurs, quand bien même l’aigreur du son entache un peu la poésie du toucher. Ceci dit, on tournoie encore dans la recherche acoustique pure.

Quatre ans auparavant, isolé mais teigneux, un ingénieur fondu d’électricité venait de froisser la règle, en proposant une vision de l’amplification radicalement différente. Lloyd Loar travaillait alors pour le compte du fabricant Gibson. S’appuyant sur les récents travaux de Bell, il s’était évertué à coller un de ses petits microphones sous la table de la guitare, patché à une gamelle maison par un simple câble de cuivre. L’usine de Kalamazoo, dans le Michigan, prépara quelques prototypes pour dépasser la théorie, mais la pratique plongea l’équipe dans l’épouvante. Les pitoyables micros d’époque crachaient des crissements catarrheux, pouah, à vomir ! Tant pis pour Lloyd et les jazzmen, la firme décida d’abandonner l’expérimentation, sans regret, tant elle était éloignée du timbre gracile de la guitare acoustique.

L’irruption du petit Suisse
C’est en 1931 que l’histoire du gratton se tourne définitivement vers le volt et les watts irremplaçables, avec un nom qui s’inscrit, en lettres de feu, dans la noirceur des nuits sans lune : Adolph Rickenbacker. Né en 1886, ce Suisse avait embarqué très jeune pour les Etats-Unis et s’était installé à Los Angeles à la fin de la première guerre mondiale, où la production d’instruments de musique devint son gagne-pain, en même temps qu’une passion dévorante. En 1925, il fonde la Rickenbacker Manufacturing Company, façonnant notamment des pièces métalliques pour les guitares à résonateur National. A cette occasion, il croise George Beauchamp, artiste-bricoleur qui rejoint son duo d’inventeurs attitrés : Harry Watson et Paul Barth, neveu de John Dopyera, le créateur de la dite firme aux engins d’acier, qui les avait embauchés quelques années durant. Ensemble, ils conçoivent la première véritable « electric steel » du monde. Elle est immédiatement surnommée la « poêle à frire » en raison de sa forme insolite, sorte de Chupa Chups patinée au baume des antiquaires. Son manche longiligne est taillé d’une seule pièce, au bout de laquelle se fixe la caisse de résonance circulaire, dotée d’un énorme micro scintillant. Ce dernier se résume à deux aimants jointifs, tordus en couple comme un fer à cheval, fixés par un ressort arrière, qui emprisonnent les cordes de leur étreinte forcée, tout en les décollant nettement du manche. Le fil d’alliage qui vibre trouble le champ magnétique, émet un signal électrique, lui-même envoyé à l’amplificateur, qui en multiplie la puissance avant de le déverser à l’air libre, via le haut-parleur. Il suffisait  d’y penser. En 1932, Rickenbacker, Barth et Beauchamp fondent la société Ro-Pat-In, afin de lancer la production en série de leur guitare novatrice. Ils la commercialisent en deux versions, la courte A22 et l’A25 étendue. La boîte est vite rebaptisée Electro String Instrument Corporation. Dès 1934, les guitares sortent des ateliers frappées du sceau Rickenbacker Electro, avec ou sans le « k » originel du nom, à la suite d’une erreur d’orthographe commise lors de la gravure des premières plaques de garantie. L’épure initiale de cet étonnant instrument est désormais exposée au musée de la marque, à Santa Anna.

Trois modèles pour une révolution
Reste que l’engin ne fait guère fureur à sa sortie. L’aluminium choisi pour assembler la sucette altère gravement le son émis par les cordes. Plus gênant encore, les guitaristes ne savent pas comment jouer de cette drôle de machine, qu’ils doivent poser sur leurs cuisses, à la mode hawaïenne. Le patron comprend qu’il faut recentrer le tir sur les fondamentaux esthétique et pratique. Quelques mois après la naissance industrielle de la « Frying Pan », ses ateliers introduisent sur le marché le modèle Electro-Espagnol. Il est paré du même micro dément, mais adapté à une caisse évidée, décorée d’ouies serpentines, avec deux boutons de réglage du volume et de la tonalité, sous lesquels est fichée la prise jack standard. L’ensemble, en bois foncé, est préparé pour Rickenbacker par la société Harmony de Chicago. Cette fois, la mousse prend de la densité, les musiciens tendent les oreilles. Des guitares approchantes voient le jour aux Etats-Unis, signées National, Dobro et Vivi-Tone. Sur son impulsion, Adolph veut creuser le sillon. En 1935, il propose le Modèle B Rickenbacker, une sorte de guitare steel électrique dont le coffre est taillé dans un bloc compact de bakélite. Autant dire qu’il vient d’imaginer la première « solid-body » du monde.

Un nom forgé à la flamme du courant alternatif
A ce moment, tout est dit, les autres constructeurs déboulant trop tard pour s’arroger le titre de découvreur. Ni Gibson, qui propulse en 1936 l’ES150 sur les scènes jazz & blues, avec son nouveau micro en barrette fine surnommé le « modèle Charlie Christian ». Ni Les Paul qui dessine sa Log à caisse pleine dès 1939, lâché puis rappelé en 1951 par la compagnie au losange de nacre pour créer la Gold Top, réagissant au huitième de tour devant le succès commercial fulgurant de la solid-body Broadcaster, vite requalifiée Telecaster, conçue en 1950 par Leo Fender et George Fullerton. Aucun d’entre eux ne pourra jamais rattraper Adolph Rickenbacker dans la course à l’étincelle qui tue et qui change tout, ad vitam. Par bonheur, l’histoire n’est pas félonne dans cette affaire, puisque le patronyme du petit émigré helvétique a traversé neuf décennies sans s’évanouir, prenant même du galon dans la hiérarchie des grands écussons. En 2009, il suffit pour s’en convaincre d’attaquer ‘Johnny B. Goode’ sur une semi-acoustique 381V69 : le musicien tutoie les anges, le public fond de plaisir, l’ampli félicite la guitare. Pas une ridule dans l’essence, ni un gnon dans la notoriété, ainsi perdure la féerie Rickenbacker, sans doute devenu chef d’équipe au Walhalla des ingénieurs du son.

Max Mercier

En précieuse aide à cette recherche :
http://www.rickenbacker.com
http://mediatheque.cite-musique.fr/media Composite/default.htm
http://www.guitarecollection.com
Jacques Legrand, Chronique de l’Amérique, Editions Chronique, 1993.
Christian Séguret, L’Univers des Guitares, Solar, 2002.
Tony Bacon, Le Grand Livre de la Guitare, Minerva, 2004.
Richard Chapman, La Guitare, collection « Le Spécialiste », Gründ, 2006.