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06/19
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Dossier
PIEDMONT BLUES


BLUES PIEDMONT BLUES
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Inspiré du ragtime, ce style de guitare sophistiqué au rythme soutenu et au phrasé élégant a émergé aux pieds des Appalaches.    

Le terme de Piedmont Blues s’attache à la musique de la plaine côtière qui s'étend des contreforts des Appalaches à l'Atlantique, blues piedmont bluesde la Virginie aux Carolines et de la Floride à la Géorgie, incluant même plus au Nord le Maryland et le Delaware. Ce style est né dans des campagnes isolées dont beaucoup sont parsemées de hangars où la grande récolte de la région, le tabac, était autrefois importée pour être séchée. Il était joué dans les étables la nuit, pendant que les feux rôtissaient les feuilles de tabac jusqu'à obtention de la teinte et de la texture voulues, ainsi que dans des entrepôts pendant la saison des ventes aux enchères.
Au début du 20ème siècle, la guitare un instrument jusque-là difficile à se procurer devient soudainement accessible à toutes les couches de la société grâce aux bureaux de vente par correspondance et à la livraison dans les fermes rurales. Les familles noires du Piedmont et des montagnes pouvaient désormais se payer une guitare à quatre dollars. Mais la guitare ne rend pas le banjo et le violon obsolètes, comme cela semble être le cas dans le Mississippi. Les premiers guitaristes noirs du Piedmont ont tendance à jouer avec les banjoïstes et les violoneux dans des orchestres qui font danser dans les soirées rurales. Ils retiennent les schémas complexes de picking à deux ou trois doigts utilisés par les banjoïstes et imitent les glissandos des violoneux.

Le blues du Piedmont se caractérise par une technique de guitare hautement syncopée, comparable en son au piano ragtime avec un rythme soutenu et un phrasé élégant. Le musicien utilise une méthode de fingerpicking complexe dans laquelle le pouce joue les notes basses alors que la mélodie est jouée sur les trois cordes aiguës. Ce style de guitare sophistiqué provient peut-être des Caraïbes, il est étroitement lié à la tradition des string bands intégrant des chansons de ragtime, de blues et de danse country. Selon Samuel Charters (historien de la musique et producteur de disques), : « le modèle de basse alternant le pouce et le style fingerpicking de la guitare blues du Piedmont rappellent le jeu de kora d’Afrique de l’Ouest et les styles de banjo antérieurs, également d’origine africaine ».
Jusqu’à la fin du 19ème siècle les musiques jouées dans le Sud sont issues d’un bouillon de culture dans lequel chacun, Blancs, Noirs, Indiens apportent son patrimoine musical et sa sensibilité. C'est une musique enracinée dans la vie quotidienne des gens ordinaires. Cette musique n’a pas de nom particulier, elle est jouée pour passer un bon moment, pour danser. C’est la ségrégation imposée par les lois Jim Crow qui dès 1876 imposent une séparation de droit dans tous les lieux et services publics.
« Parmi les collines, les petites fermes, les moulins et les camps de charbon et de chemin de fer de la côte rurale du Piedmont, entre la côte Atlantique et les montagnes des Appalaches en Virginie, dans les Carolines et en Géorgie, les schémas économiques et culturels en noir et blanc se sont considérablement imbriqués, plus encore que dans les régions proches ou le Grand Sud. Les styles de blues du Piedmont en témoignent, mêlant traces de gospel, airs de violon, de blues, de country et de ragtime dans un son exubérant et roulant ». Nick Spitzer (Folkloriste. Spécialiste principal de la vie populaire à la Smithsonian Institution et professeur d’anthropologie à l’Université de Tulane, Louisiane.)
Blancs ou Noirs, sur les premiers enregistrements il est bien difficile de différencier les styles. Par la suite l’industrie du disque pour des raisons commerciales marquera cette différence, country music par et pour les Blancs, blues et gospel par et pour les Noirs. Les musiciens noirs vont alors innover pour se démarquer, le répertoire inspiré du folklore anglo-irlandais va évoluer vers des textes qui témoignent de la peine endurée par les Afro-Américains dans les états du Sud. Leurs chansons évoquent des personnages mythiques auxquels l’auditeur Noir peut s’identifier, elles racontent une autre vision de la vie avec souvent des paroles à double sens. Les thèmes récurrents des voyages et de la prison reflètent l’émergence d’un Sud ségrégué qui impose des lois strictes contre les vagabonds et utilise des chain-gangs pour maintenir la main-d’œuvre afro-américaine bon marché dans la région. C’est un acte de résistance. Il est à noter cependant qu’au-delà des frontières de la ségrégation, au bas de l’échelle sociale les barrières raciales s’effacent et l’interaction des communautés blanches et noires continuent de s’enrichir mutuellement. Les chants de travail des fermiers noirs se sont mêlés aux airs venus d’Irlande et d’Ecosse. Bill Monroe, le père du bluegrass, s’est inspiré d’Arnold Schultz guitariste afro-américain originaire du Kentucky et A.P Carter de la Carter family était ami avec Leslie Riddle, un guitariste noir. Les traditions musicales ont ainsi évolué. Le style du Piedmont a incontestablement influencé des artistes comme Jimmie Rodgers, Doc Watson qui ont assimilé les traditions de ce blues à leurs styles de country music.

Dans les années 1920, à Atlanta, où se trouve la plus grande population noire du Piedmont, les maisons de disques viennent à maintes reprises pour enregistrer souvent les mêmes artistes, notamment Peg Leg Howell, Willie McTell, Barbecue Bob, Curley Weaver, Charlie Lincoln et Buddy Moss. Alors qu’Atlanta reste un foyer d’activité d’enregistrement de la fin des années 1920 au début des années 1940, le reste du Piedmont n’est pas aussi prospère.
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Dans les années 1930 et 1940, Durham (Caroline du Nord) est un centre important pour le blues en raison du boom économique sans précédent du tabac. Les Afro-Américains des zones rurales affluent dans la ville, attirés par les salaires relativement élevés versés par l’American Tobacco Company. Un certain nombre de musiciens gagnent leur vie en jouant dans des soirées privées et des clubs locaux à Durham et dans le Piémont.
Au début du 20ème siècle, Blind Boy Fuller, Blind Blake, Blind Willie McTell, le révérend Gary Davis, Sonny Terry, Pink Anderson, Bumble Bee Slim, Barbecue Bob popularisent le blues du Piedmont. Les femmes maîtrisent également le style de la guitare piémontaise, notamment Algia Mae Hinton, Etta Baker (également banjoïste) et Elizabeth Cotten dont le ‘Freight Train’ est incontournable. Le son est riche, plein, mélodique et souvent qualifié de musique danse. Les chansons interprétées peuvent être des morceaux très joyeux tout aussi bien que des airs mélancoliques.

Les stylistes
Blind Blake était un interprète remarquable de ce style, un artiste recherché. Au cours des années 20, il a joué dans les rues, les parties du samedi soir et les fish-fries tout le long des côtes de la Géorgie et de la Caroline. Son instrumental ‘West Coast Blues’, a été un succès sur Paramount en 1926. Il a enregistré plus de 80 morceaux avant sa disparition en 1933.
Blind Boy Fuller et son mentor Gary Davis, ont également enregistré dans les années 20. Davis a enseigné à Fuller de nombreux airs de guitare et était un excellent joueur d’harmonica et de banjo. Fuller utilisait une guitare National Steel dont il jouait souvent avec un bottleneck. Le révérend Gary Davis s’est tourné vers la religion en 1937 et son répertoire s'est alors éloigné du ragtime pour adopter un style plus évangélique. Il est devenu l’un des favoris du revival folk-blues des années 60. Fuller déménagea à New York et de santé fragile, y mourut en 1941. Brownie McGhee a repris le flambeau du style piémontais et s’est associé à l’harmoniciste aveugle Sonny Terry en 1939, par l'intermédiaire de leur ami commun Blind Boy Fuller. McGhee avec son style délié et swinguant et Terry soufflant et aspirant avec force simultanément des basses et des lignes plus hautes, imitant des trains et des sifflets de locomotives, des bébés pleurant, des hurlements d'animaux et autres sons de la campagne mènent une carrière mondiale dans les festivals et les clubs jusque dans les années 1980. blues piedmont blues
Blind Willie McTell est peut-être le styliste piémontais le plus influent. Il jouait sur une guitare à 12 cordes donnant un volume supplémentaire pour chanter dans la rue, mais il possédait une finesse de toucher rare dans ses blues lents. Il apprend à lire en braille dans les écoles pour aveugles à New York et en Géorgie, qu’il fréquente. Il devient ainsi un musicien accompli, capable de lire et écrire la musique en braille. Il réalise son premier enregistrement en 1927 sur le label Victor. Avant la Deuxième Guerre mondiale, il enregistre beaucoup, pour de nombreux labels et sous divers surnoms comme Blind Willie, Georgia Bill, Hot Shot Willie, Blind Sammie, Barrel House Sammy. Son enregistrement de ‘Statesboro Blues’ en 1928 et d’autres morceaux ont inspiré les Allman Brothers, et on peut également dire que Bob Dylan est un disciple de l’œuvre de McTell.

Comme les musiciens du Delta qui avaient pris le train pour Chicago, de très nombreux musiciens piémontais se sont tournés vers le nord et sont allés à New York où ils ont planté leur country-blues dans un environnement urbain qui l'a assimilé et modifié. Plutôt qu’à Harlem c’est dans les clubs de Greenwich Village que leur style s’est imposé, dans la lignée d’un courant folk.

La postérité
Après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la fin des années 1950, si les goûts du public ont été captés par le son électrifié du Chicago blues le blues du Piedmont est toujours très populaire. Dans les années 60 de jeunes musiciens comme Stefan Grossman, Roy Book Binder, Jorma Kaukonen, Paul Geremia, prennent le relais. On peut remarquer que pour les monologues de son ‘Alice's Restaurant’, Arlo Guthrie utilise un blues du Piedmont. Avec son travail de guitare complexe, ce style de blues occupe une place influente dans la musique américaine et imprime une marque indélébile sur le boom de la musique folk des années 1960. Durant la décennie suivante, ayant souvent étudié auprès de certains anciens maîtres de la région, Michael Roach, Samuel James, Eric Bibb, David Bromberg, John Cephas et Phil Wiggins, Guy Davis perpétuent également la tradition piémontaise.

Gilles Blampain