Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Dossier
NATIONAL GUITARS
Sans ces quelques décibels de plus, tout ceci aurait-il pu exister ?


blues national guitars
blues national guitars
blues national guitars


Les évolutions des guitares ont ouvert le champ des possibilités sonores. La stratocaster est passée instrument rock par excellence, Jimi Hendrix l'ayant allègrement flambée au lighter fluid. Grâce aux Marshall & Les Paul, les petits hard-rockers ont pu s'exprimer avec gourmandise. Dans les années 20 & 30, sans électrification, là c'était dur-dur d'être... entendu. Sortent les guitares National avec résonateur. Sans ces quelques décibels de plus, tout ceci aurait-il pu exister ?

Dans les tent-shows, c'était hostile. Carrément hostile, il paraît. Il faut qu'on se remette ça en tête, nous qui sommes habitués à l'ambiance attentive et non-fumeuse des jazz clubs de New York, Montreux, Paris, Montluçon. Pour les artistes de la première heure bleue - les Bessie Smith et les Ma Rainey - il n'était pas suffisant d'avoir du talent. Pas du tout suffisant ! Coeur en cristal planqué sous coffre de bûcheronne, de vraies forces de la nature qu'elles étaient, ces dames-là ! Sans microphone, leurs voix devaient porter méga FORT, si jamais elles tenaient à être... perçues. Il faut s'imaginer la scène, les conditions acoustiques houleuses au fond d'une tente ouverte aux quatre vents, noyées au sein d'un orchestre d'une dizaine de musiciens, face à une humanité plus que douteuse... là-dedans, tout au fond, dans le cafard des hommes.
Dans le juke-joint, c'était tout juste un peu moins pire. L'acoustique était un tantinet moins effroyable. Quatre murs, c'est déjà ça. Déjà ça de pris à l'immensité sauvage. Pour ceux qui n'y ont jamais mis les pieds, un juke-joint c'est une pièce basique dédiée à l’entertainment (avec vente d'alcool frelaté). La musique encourage la consommation, laquelle réchauffe le coeur des hommes. Dans les vapeurs troubles, la première préoccupation était d'abord de préserver l'intégrité physique de son instrument. La seconde : éviter les balles perdues. Une balle perdue peut en cacher une autre... «  Tu peux toujours courir, mais quand le diable est à tes trousses...  », Disait l'ami Willie Brown. Ah oui, j'oubliais une autre habitude de la maison : on y jouait de la musique, et plus qu'accessoirement à ce qu'on raconte.
Dans ces conditions un peu spéciales, l'acquisition d'une nouvelle guitare National n'était pas du luxe pour un pauv' musicien. Le système de résonateur, généré par ces guitares, produisait un volume sonore trois à cinq fois supérieur à celui de n'importe quelle guitare en bois. Pour cette génération de bluesmen, ces guitares en métal dotées d'un résonateur allaient vite devenir le meilleur atout. Déjà, pour avoir une chance de se faire entendre ... éventuellement !

Du métal et des petits cônes
Zone de Texte:  Cette guitare métallique au dessin cubiste est instantanément reconnaissable par tout amateur de blues. À l'intérieur de son corps vibrent ces petits cônes d'aluminium semblables à des membranes de haut-parleurs. Une sorte de système de proto-amplification anté-électrique. Le design, empreint d'une influence Art Déco très moderne pour l'époque, la situe à mi-chemin entre art et industrie. Les National ont une gamme dynamique énorme. Sur une guitare conventionnelle, électrique ou acoustique, la différence de son entre un touché doux et une attaque forte contre les cordes reste assez légère. Cette différence devient énorme sur une National. La gamme d'expression est bien plus large que celle de toute autre guitare.
National neuve ou National vintage ? Les vestiges d'époque ont un cachet certain, mais elles sont malheureusement souvent en piètre condition pour être utilisées. Même si elle a été bien conservée, une ancienne ne jouera pas précisément en MI 440... Pour dénicher une vintage en bon état, à prix so so abordable, il faut savoir se coucher tard, bien s'y connaître et avoir de la chance. Une bonne nouvelle : les contemporaines sont fort bien faites. Une National neuve nécessitera d'être jouée quelques mois avant de s'ouvrir. Etant faite de métal, toutes les parties doivent apprendre à vibrer ensemble et à s'unifier.
Parmi les artistes contemporains adeptes des National, on peut citer Taj Mahal, John Hammond, Bob Brozman, Steve James, Alvin Youngblood Hart, Corey Harris, John Mooney, Dave MacKenzie, Greg Brown, Roy Rogers, Mark Knopfler, Rory Gallagher, Keb Mo.

L'invention de 'la guitare-phonographe'
Les travaux pour amplifier (non-électriquement) ces instruments à cordes ont été inspirés de la technologie des phonographes Edison et Victrola. C'est ce qu'a décrypté Bob Brozman, aficionado de longue expérience, éminent ambassadeur de l'instrument. Le composant principal de ces ancêtres de phonographes non-électriques était une tête de micro transmettant le son du stylet à un disque de mica, lequel amplifiait le son à la manière de la peau du banjo. Le son était finalement projeté à l'auditeur via une longue corne faisant mégaphone. Dans le Los Angeles des années 20, George Beauchamp et John Dopyera ont été les inventeurs de la National. Leur première idée avait été de monter un prototype de guitare hawaïenne intégrant une corne. L'intéressée avait un cachet chouettement extravagant, qui allait de pair avec un son passablement exécrable. Cela n'en resta pas là. Ils ont testé divers matériaux et diverses combines, avant de mettre au point un système de résonateur à l'intérieur d'un corps d'instrument en métal. Trois cônes très fins en aluminium, liés les uns aux autres par une tige en T font toute la modernité du légendaire modèle tricone.

En traversant la Grande Dépression
La production de la triconedébute en 1927. Dès l'année suivante, plusieurs centaines d'exemplaires sont assemblés chaque semaine dans l'atelier National String Instrument Company. La coûteuse tricone était principalement achetée par des pros, ce marché ne pouvait durer éternellement. Les tricones valaient 125 à 200 dollars selon les degrés de raffinement. Beauchamp eut l'idée d'utiliser un grand cône unique, afin de proposer un modèle techniquement plus simple et financièrement plus accessible. Le modèle single resonator - breveté en 1929 - permettra à l'entreprise de survivre pendant la Grande Dépression. En 1930, une single resonator style O valait 65 dollars, soit l'équivalent d'une Martin D18 en bois. Ces guitares étaient destinées, à l'origine, aux ensembles jazz et hawaïens. Ce sont pourtant les bluesmen qui ont sauvé la National Company pendant les années noires. Les guitares National ont été produites entre 1927 et 1941. Pendant la guerre, la production est arrêtée du fait des restrictions sur le métal. Des fusils ! Des canons ! Aucune National n'est produite entre 1942 et...1989, date à laquelle la National Reso-Phonic Guitar Company reprend le flambeau.
Dopyera quitta Beauchamp pour commercialiser une guitare concurrente, également en métal, avec un seul cône de résonance. Le nom DOBRO provient de la contraction du nom de ces émigrés Slovaques : Dopyera Brothers.
Zone de Texte:  À la préhistoire de la musique moderne
Le premier artiste noir à avoir enregistré un 78-tours avec une National a été Tampa Red en 1928. Etrangement, il ne jouait pas le type de blues auquel la National est habituellement associée. La musique de Tampa Red était sophistiquée et atypique, plus légère que les canons de son époque.
Bon nombre de bluesmen ont tôt fait de suivre son initiative. Le son des National est là, sur les 78-tours les plus significatifs de la génération Son House, Bukka White, Bo Carter, Blind Boy Fuller, Walter Vincent, Peetie Wheatstraw, Scrapper Blackwell, Bumble Bee Slim, Black Ace, etc. Les sons Delta très durs de Son House et de Bukka White contrastent avec le phrasé lisse de Tampa Red. Death Letter ! Ces deux artistes alignent des rythmes puissants, avec une ligne de slide intense en seconde voix. Si les ventes de leurs 78-tours n'ont pas pris à l'époque, leur musique a profondément marqué le blues revival des années 60.

Tampa Red versus Son House ?
Tous deux jouaient sur une guitare National, mais avec une différence de taille. Tampa Red - ainsi qu'Oscar Buddy Woods, Black Ace, Oscar Aleman, Sol Hopi - ont joué sur le modèle tricone. Son House - ainsi que Blind Boy Fuller, Casey Bill Weldon - ont joué sur une single resonator. Chacun a utilisé les National pour le volume sonore et le punch donné à leur jeu.
Le tricone a un son plus léger, sa note tient plus longtemps. La single cone a un son plus agressif pour des attaques plus fortes. Les éternels indécis apprécieront la Reso - Rocket, nouvel hybride sonique, « 60 % single cone, 40 % tricone  » !
Selon l'avis éclairé de Bob Brozman, pour jouer du bottleneck en open tuning, le meilleur choix est la tricône, complexe, sophistiquée, produisant davantage d'harmoniques. Pour jouer la rythmique en picking, en accordage standard, la single cone conviendra mieux : punchy, funky, bluesy of course ! Préférer l'une ou l'autre, cela revient à choisir entre Tampa Red et Son House. Reste que la tonalité profonde de ces instruments lourds et brillants est véritablement singulière.

Martin Drevet