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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


LIVRE
LES VOIX DU MISSISSIPPI
William Ferris

 

Les voix du Mississippi

Type d’ouvrage : chronique documentaire
Nombre de pages : 336
Prix : 38 euros
Éditeur : Papa Guédé

Chronique de CHRISTIAN CASONI

Ce bouquin a vraiment tout pour lui, sauf sa masse. Tu l’ouvres à Bobigny, t’as les avant-bras sur l’ourlet du pantalon quand le métro te débarque à Place d’Italie. Mais c’est un parpaing très coquet, qui se laisse contempler sous tous les angles : l’habillage, la distinction du papier, la finesse de la typographie, les cartes, les cabochons et le traitement des photos. Pas une faute de goût. Dans ta gueule, le sapin de Noël !
Pour ses premiers pas dans l’édition, Papa Guédé n’a pas choisi de vendre des cartes postales, et n’a pas lésiné sur les moyens. Sous la couverture toilée : un CD 22-titres et un DVD alignant cinq documentaires.

Le bouquin d’abord. Le professeur WilliZone de Texte:  am Ferris, folkloriste à ses heures, a passé vingt ans de sa vie à interviewer, photographier et filmer les musiciens noirs de son État natal. Certains ont pu s’affranchir du néant (Willie Dixon, BB King, Otah Turner), d’autres restent totalement inconnus des encyclopédies (qui connaît Gussie Tobe ou Jasper Love ?), et d’autres encore zonent mezzo-mezzo, dans les purgatoires de la renommée (James ‘Son Ford’ Thomas).
Ferris a gommé les questions des interviews, il a mis en forme ces conversations à bâtons rompus, de sorte que ses interlocuteurs se racontent en de longs monologues. Leurs histoires, volontiers anecdotiques et rendues avec beaucoup d’intelligence et de naturel par la traductrice, Cyrielle Ayakatsikas, ne disent généralement rien de directement instructif. On a parfois l’impression que ces campagnards jouent avec Ferris comme Br’er Rabbit (explication p. 110, mythe analysé en profondeur par Alan Lomax dans ‘Le Pays où naquit le blues’). Ce parti-pris non-didactique, cet abord apparemment superficiel, pourraient être d’ailleurs deux griefs à faire à l’auteur. Un polémiste pourrait même lui reprocher d’avoir ouvert une galerie de bons sauvages, n’était ce respect du folkloriste qui transpire de chaque page, palpable bien qu’il s’efface totalement lorsqu’un de ses protagonistes prend la parole. Et sans doute le respect en question se dégage-t-il de cette pudeur.
Ces voix ne sont jamais si éloquentes que lorsqu’elles affectent de ne pas revendiquer. Ferris a l’air de ne pas vouloir mordre dans le gras du problème : l’identité. Mais sa méthode est plus diabolique que l’exposé flamboyant d’Alan Lomax. Ferris ne donne pas une conférence, il laisse parler son sujet, il laisse le problème hanter son lecteur, il travaille ce lecteur comme le blues travaille son client. Aucune revendication explicite dans la chanson d’un bluesman. Pourtant, par les raisons qui l’ont fait naître, par l’existence qu’a vécue ce bluesman, son blues est une dénonciation permanente de la ségrégation.
Ici, 25 vieux racontent un souvenir de leur jeunesse. Chaque moment est un temps fort, quelle que soit l’intrigue. Otah Turner parle de ses bêtes, le fossoyeur Scott Dunbar relate comment il est parvenu à se faire réformer (encore Br’er Rabbit), Mary Gordon décrit l’une de ses hallucinations divines, mais aussi la servitude épouvantable de Parchman selon Johnny Lee Tomas, la violence des tripots de Glendora par Lee Kizart, et le racisme (option lynchage) à Leland par Gussie Tobe.
Ferris termine en apothéose. Il ferme le ban avec ses deux vaches sacrées, Willie Dixon et BB King. Ne cherchez pas l’inédit providentiel sur le CD, ni l’un ni l’autre ne figure parmi les témoignages sonores, autre gage de délicatesse de l’éditeur : Lovey Williams, avec sa version rurale de ‘Mystery Train’, mérite davantage une exposition sur le disque que les deux vedettes du wagon de queue. BB King raconte, comme les autres, son enfance dans une oubliette du Mississippi. Willie Dixon, modeste et lucide, parle du blues. « J’ai commencé à démonter la vie morceau par morceau, pour la réassembler avec des mots ».

Le CD et le DVD maintenant. Le CD légende les visages photographiés dans le livre, et leur donne un chant. Il s’agit, comme on le suppose, des enregistrements effectués par Ferris au cours de ses interviews, dans une ambiance plutôt décontractée (Scott Dunbar interprétant ‘Jaybird’). Le DVD montre le décor de cette aventure, à travers cinq documentaires réalisés en 1968 et en 1975, et présentés par Bertrand Tavernier. Le livre prend l’envergure d’une odyssée, son et lumières (et c’en est une), entamée au début des années 60, achevée à la fin des années 70.
Le Dr Ferris est un vieil homme à présent. Il enseigne l’histoire en Caroline du Nord. Il avait rendu compte de l’une de ses pérégrinations, il y a quelques années, en exhumant les enregistrements réalisés le jour où il avait rencontré Fred McDowell et Napoleon Strickland : album Come And Found You Gone (lire chronique dans les archives de bluesagain.com).
A l’arrivée, que subsiste-t-il de cette longue ventilation de souvenirs ? L’ancrage religieux d’à peu près tout le monde, oui. Mais aussi la cristallisation d’une appartenance communautaire autour d’un idiome musical qui dépasse le blues, presque une prise de conscience, l’incroyable pouvoir du chant pour renaître coûte que coûte, ex nihilo, d’un véritable coma existentiel. C’est à ça que Willie Dixon attribuait la longévité de sa mère. « Ma mère n’a jamais eu beaucoup d’argent, elle n’a jamais eu grand-chose. Tous les docteurs la voyaient morte il y a des années. Elle est toujours en vie et tous ses docteurs sont morts. »
Christian Casoni

« Le blues et le jazz sont les plus beaux cadeaux de l’Amérique au reste du monde. Les récits passionnants de ce livre nous permettent de contempler le blues droit dans les yeux. »
Quincy Jones

« Cette série de témoignages est absolument irremplaçable. Sa valeur augmente avec le temps. » Bertrand Tavernier

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