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05/17
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LIVRE
LES EMEUTES RACIALES DE CHICAGO
Carl Sandburg

 

Les émeutes raciales de Chicago, Juillet 1919

Type d’ouvrage : Chronique
Nombre de pages : 224
Prix : 17,50 euros
Éditeur : Anamosa
Traduction: Morgane Saysana

Red Summer à Chicago
En 1919, les États-Unis subirent le « Red Summer », vague d’émeutes raciales qui balaya le pays du Nord au Sud, du 29 mai à Putnam County (Géorgie) au 28 septembre à Omaha. A Chicago la crise éclata le 27 juillet, après la noyade d’un adolescent noir lors d’une rixe sur la plage, entre bandes de jeunes, Blancs contre Noirs. La fièvre se dévelsid viciousoppa sporadiquement, mais toujours spectaculaire, jusqu’au 8 août, dans un climat de guerre civile : barricades, incendies, expéditions punitives. Point névralgique : le secteur des abattoirs dans le South Side. Officiellement, cette ébullition fit 537 blessés, et laissa sur le carreau 23 Noirs et 15 Blancs. Chicago défend une spécificité dans ce Red Summer : les Noirs ne se sont pas contentés de subir les agressions, ils se sont organisés et ont riposté.
Carl Sandburg, journaliste et écrivain, publia ce livre l’année-même du Red Summer. Sandburg ne raconte pas le déroulement des échauffourées. C’est l’historien Christophe Granger qui, dans une longue et passionnante préface, relate ces événements. Se gardant de toute littérature, pathos, catéchismes et sensationnalisme, Sandburg cherche à comprendre, avec la rigueur d’un sociologue, comment Chicago en est arrivé là, alors que tous les baromètres inclinaient dans l’autre sens.
Chicago a un besoin vital de main d’œuvre noire, pour remplacer les bras manquants à cause de la guerre, mais aussi parce que l’Amérique contemple déjà l’Europe comme son futur terrain de chasse, et que les usines accélèrent la production. En outre, les fantasmes que les Noirs du Sud se font du Nord ne sont pas si mensongers. Oui, à Chicago les salaires sont meilleurs. Oui, la liberté de se déplacer est un fait qui se vérifie en bien des endroits. Non, la Windy city n’est pas une ville ségréguée. Pas encore. Elle le deviendra en flattant le communautarisme comme un gage d’égalité : chacun ses quartiers, chacun ses églises, chacun ses écoles, chacun ses caisses de prévoyance. Mais en 1919, les planètes sont à peu près alignées, tout semble concourir à l’émancipation des Noirs, la géographie, l’économie, le patronage d’une bourgeoisie noire cultivée et même, semble-t-il, une opinion plus ou moins bien disposée vis-à-vis des gens de couleur. Pourtant, les meilleures intentions se déchirent sur un écueil : la réalité humaine, emportées par un bain de sang et une férocité primaire.

Totems et tabous
La force de ce bouquin, dont il convient de saluer la traduction de Morgane Saysana, se concentre, comme souvent, dans ses pointillés.
Tous les interlocuteurs de Sandburg le jurent : la race n’était pas en cause. Donc, rien à voir avec les attentats à la dynamite perpétrés dans les quartiers noirs avant le Red Summer. Était-ce, comme à East St Louis, des représailles menées contre des briseurs de grève noirs ? Non. L’arrogance sociale que semblent manifester les Blancs, en particulier au sein de ces gangs irlandais qui se forment dans les salles de sport (!), n’était pas davantage inspirée par une compétition pour des postes enviables : les Noirs étaient plus mal rétribués que leurs camarades blancs, et affectés à des tâches qui rebutaient ces derniers.
« Le souci, c’est que le Nègre n’est pas par nature un bon syndiqué », laisse filer un représentant syndical des abattoirs. « Je n’avais aucun grief contre les Noirs, mais la foule semblait en avoir, témoigne un émeutier blanc. C’est tout. » Un autre : « On voulait voir à quoi ça ressemble, une émeute ». Julius Rosenwald, patron de Sears Roebuck & Co : « Je sais d’expérience que les Nègres n’aspirent pas plus à envahir les quartiers résidentiels blancs, que les Blancs ne sont prêts à les y accueillir ».

Races
Les causes ne sont pas vraiment établies, c’est au lecteur de conclure, fort de son expérience propre de la nature humaine, ou supposée telle. Certes, on peut rattacher indirectement le Red Summer aux lynchages dans le Sud, à la dévalorisation immobilière des quartiers où débarquent les migrants noirs, paradoxalement doublée d’une inflation des loyers, au discrédit moral qui s’exerce sur les Noirs (jeu, alcool, familles déliquescentes), à l’ampleur même de la migration, et au cloisonnement des voisinages…
Même la bourgeoisie noire est dépassée, craignant que son intégration sociale ne pâtisse d’une intrusion massive du quart monde sudiste, mal éduqué, mal vêtu, dans une ville où elle a eu tant de mal à se faire admettre. Aussi finance-t-elle activement l’accueil des migrants et participe-t-elle, à travers un réseau d’associations, à l’assimilation des nouveaux venus, mettant l’accent sur l’éducation, la morale et la dignité vestimentaire. Cette élite noire semble penser que Jim Crow n’est qu’un accident, que l’égalité se profile déjà dans les bonnes volontés.
Selon une brochure rédigée par un intellectuel noir, et publiée par la mairie à l’intention des migrants : la ville doit à sa population noire « l’abandon de toute tentative de ségrégation raciale », la population noire doit à la Windy de « continuer à exiger tous les avantages civiques qu’une belle ville progressiste comme Chicago est en mesure de procurer à ses citoyens ». L’article 9 du programme de la NAACP revendique « l’abolition du qualificatif ‘de couleur’ et sa substitution par ‘Américain’ tout court ».
Encore cinquante ans…
Christian Casoni