Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Dossier


 


Une chanson n’infléchit pas le cours de l’histoire, au mieux elle en réverbère le miroitement. Le pouls frénétique de ‘Jumpin' Jack Flash’ traduit bien la frustration des ados de 68, point de néant entre l’enfant qu’il faut dresser et l’adulte qui doit se résigner. 1968 ne fut pas l’année la plus meurtrière de l’après-Guerre, ni même la plus agitée, mais elle marqua l’apogée et l’effondrement d’une utopie, la Nouvelle gauche. Elle estampilla une certitude : le temps est relatif, chaque seconde est un clou inaltérable, l’adolescence compte une éternité. Et les Stones dans tout ça ?

Je suis une force qui va

Le riff qui tue

Préambule en coups de cravache : la Hummingbird décoche trois accords secs et speedés. Une Les Paul crache sa glaire dès la deuxième boucle, tandis que les baguettes montent crescendo dans le ternaire. La future ligne de basse de ‘Street Fightin’ Man’ entre en scène avec trois jours d’avance et vient onduler là-dessus comme un bon présage. « Watch it ! » Et puis le riff qui tue en trois mouvements de Les Paul : 1) double frappe d’accord, 2) trois hammering on/pull off sur trois cordes, 3) double frappe d’accord pour conclure… ‘Jumpin’ Jack Flash’ !
Dérive baroque du thème de ‘Satisfaction’ sur les accords de ‘Street Fightin’ Man’, le riff est pataud, mal commode, mais Keith Richards l’enchaîne en open, sans accroc. Nous sommes le soir du 12 mars 1968 dans les studios Olympic de Londres. Bill Wyman : « Il y avait Charlie, Brian et moi-même. On était en avance. Je pensais qu’on nous avait rencardés dans un studio de répète, pas dans un studio d’enregistrement. Je tournais en rond, je me suis mis au piano et j’ai commencé à faire tourner ce riff. Da-daw, da-da-daw, da-da-daw. Brian l’a souligné d’un trait de guitare, Charlie a pris le rythme. On s’occupait comme ça depuis vingt minutes, quand Mick et Keith se sont pointés. »Ils restèrent cloués sur le seuil de cette grande salle vide. « L’un d’eux a dit : Eh, mais ça sonne super bien ! C’est quoi ?’ » Puis Jagger à Wyman : « Vous arrêtez pas de jouer. Ce truc est génial ! »

Un riff à ressort, une chanson bondissante et, sous peu, le diable à suspension que Jagger fera jaillir de sa boîte. ‘Jumpin’ Jack Flash’ est le trampoline sur lequel les Stones vont rebondir et apercevoir enfin de quoi leur identité était faite.
À ce moment-là, ils liquident toutes les obsessions qui les retenaient captifs dans le périmètre urgent de la pop. Le 12 mars 68, les Stones surclassent définitivement les gimmicks de Chuck Berry, se délivrent d’une tentation psychédélique qui leur allait comme un porte-jarretelles à une génisse, rompent avec la routine d’une pop douceâtre, font fructifier l’héritage des bluesmen et compactent les basses ambulantes du vieux Chicago en riffs… Bref, c’est le moment pour les Stones d’inventer un nouveau classicisme et d’imposer, aux apprentis guitaristes, ‘Jumpin’ Jack Flash’ à la place de ‘Johnny B. Goode’.

C’était le début d’une nouvelle ère

Avant ‘Jumpin’ Jack Flash’, quels titres des Stones portaient déjà cette empreinte singulière d’une soul-rock lourde et bruyante, crue et tendue comme un blues, dont la pulsation excitante en cinglait la rondeur et l’asphyxiait dans ses terminaisons nerveuses ? ‘Satisfaction’ bien sûr, non parce qu’elle était leur chanson la plus célèbre, mais parce qu’elle était, avant ‘JJF’, la plus significative, la plus personnelle. Et puis ‘Get Off Of My Cloud’. ‘Under My Thumb’, peut-être bien.

Devaient-ils se débarrasser de Brian Jones pour se régénérer et devenir enfin LES STONES ? Jones regarde naître et se déployer ‘Jumpin' Jack Flash’ sans y prendre part. Aucun rôle ne lui est attribué dans cette résurrection. Il reste un compère du passé, le joueur de sitar qui colorait le folk de ‘Mothers Little Helpers’. Sur la pochette du single, Brian Jones est armé d’un petit trident rouge mais l’homme sent déjà le chlore, plus que le soufre. Sa mise à l’écart progressive rompt l’équilibre du groupe. Jagger en devient le porte-parole et Richards impose sa férule sur les compos. Il écrit les lignes de basse et traite Wyman comme son prestataire de service. Sur ‘JJF’, c’est Richards qui tient la basse et qu’on entend taper sur le floor tom de Charlie Watts. La chanson sera signée Jagger-Richards. Rien pour le bassiste.

Richards joue, du reste, toutes les guitares de la version finale. Il prend la rythmique sur une Gibson Hummingbird. La sèche est accordée en open, elle sonne sec et plat sous le capodastre. Elle est doublée d’une autre partie de guitare acoustique montée en Nashville tuning (tendue de cordes à tirants différents). Le mix est capté par un enregistreur à cassettes Philips, l’un des premiers magnétos à cassettes mis en circulation, Richards s’en était entiché, il en usait comme d’un carnet de notes : « En saturant ce petit appareil, l'effet devient à la fois acoustique et électrique. On s'asseyait tous autour du petit micro, on le regardait enregistrer le lecteur de cassettes ! On jouait par-dessus, on empilait tout ça, on avait notre morceau. » Jagger : « C'était du bricolage, ce n'était pas tout à fait ce que je voulais, la netteté n'était pas là, on n'en prenait pas plein la gueule comme on aurait dû. »

Pour Wyman, « ce n’était pas un retour aux sources. Nous n’avions jamais rien fait de semblable. C’était le début d’une nouvelle ère. » Malgré sa frénésie brutale, cette charge, dont les Stones ont immédiatement pressenti le potentiel, a fait l’objet de nombreux charcutages avant d’être validée dans la version que nous lui connaissons aujourd'hui, seconde guitare en arpèges sur le refrain, stridulations de maracas, chœurs et nappe d’orgue. L’ébauche de Wyman fut carénée aux studios Olympic durant quatre ou cinq longues séances, entre le 12 mars et le 20 avril. Des amis de passage prêtèrent leur concours à telle ou telle version, Clapton entre autres. Il est très difficile de trancher aujourd'hui qui a fait quoi. Même les Stones s’y perdent lorsqu’ils décernent les crédits. Pendant l’accouchement de la chanson, Jagger et Richards changèrent même de producteur, laissant à Jimmy Miller le soin de battre la crème : Beggars Banquet, Let It Bleed, Sticky Fingers, Exile On Main Street

Je suis un feu follet

Zone de Texte:  Le texte de ‘Jumpin' Jack Flash’ a été copieusement interprété, certains génuflecteurs voyant le Christ surgir de la boîte, d’autres le diable. Jagger avait averti les exégètes de ‘Satisfaction’, qui glosaient sur la dimension sexuelle ou politique de la chanson, que ses paroles n’avaient d’autre sens que celui du premier degré. Pourquoi en irait-il autrement de ‘JJF’ ? Et au bout du compte, de quoi ça cause ?

Je suis né dans un déluge de feu, j’appelais ma mère en hurlant sous une pluie battante, c’est une sorcière édentée et barbue qui m’a élevé, on m’a éduqué à coups de ceinturon, on m’a noyé, lessivé, laissé pour mort, je suis toujours retombé sur mes pattes, les pieds en sang, j’ai sursauté pour une miette de pain, on a couronné mon front de pointes, mais finalement ça va super bien pour moi, je suis un feu follet, je m’éclate à mort !
Voilà un jeune homme qui a plutôt mal démarré dans la vie. I was born in a cross-fire hurricane… Va pour les réminiscences intra-utérines (ou presque) de la seconde Guerre mondiale : Jagger et Richards sont effectivement nés pendant le Blitz. Il faut espérer que la part autobiographique de la chanson s’arrête ici, car l’entité Jumpin' Jack Flash n’est qu’un chiffon d’épouvante jusqu’au refrain. Le gars s’en est sorti (Jagger ne nous donne pas la recette), il a même puisé dans ces épreuves une sorte de puissance menaçante, on sent bien qu’il est devenu un personnage spécial qu’il ne fait pas bon fréquenter, un genre de hoochie coochie man.
Ce texte, hanté par l’instinct de survie, est une affirmation tyrannique et désespérée du moi, peut-être un retour à des terreurs enfantines inspirées par les contes de fées (a toothless, bearded hag), souvenir de fantasmagories gothiques remontées des tourbes de l’enfance.
Jagger est à l’évidence pétri de culture romantique, ce romantisme noir anglo-saxon, truffé de châteaux hantés, de monstres, de diables et de squelettes... mais aussi une vitalité turgescente, éternelle revendication du personnage romantique. Dans Hernani, Victor Hugo signe en français la formule du romantisme : « Je suis une force qui va ». Dans ‘JJF’, l’allégorie dit-elle autre chose ?

Dieu sait que les Stones ont besoin de rebondir en 68. Les tabloïds les disent noyés, lessivés et les laissent pour morts. L’année précédente avait mal commencé avec le faiblard Between The Buttons, et devait se poursuivre dans un débraillé de plus en plus critique jusqu'au naufrage de Their Satanic Majesties Request. Entre ces deux avaries : des expérimentations psychédélico-mondaines, la chasse aux pop-stars ouverte par la presse à scandales, et leurs premières vicissitudes judiciaires pour gloutonnerie psychotropique.
Jumpin' Jack Flash’ sort du vrac de chansons que les juicy five travaillent à ce moment-là, faisant le vide par le blues, portés soudain par un culot et une grâce qui les rendent invincibles. Encore quelques jours et ils auront composé l’essentiel de Beggars Banquet : ‘Street Fightin’ Man’, ‘Salt Of The Earth’, ‘Parachute Woman’, ‘Jig-Saw Puzzle’, ‘Factory Girl’, ‘Love In Vain’ (gardée au frais pour plus tard), ‘Prodigal Son’.
JJF’ aurait dû figurer au menu de Beggars Banquet, leur album le plus prolo, le plus terreux et le plus poétique. La chanson sera éditée séparément pour un meilleur impact. Avec sa fraîcheur incisive, elle est à la fois le préambule de Beggars et un adieu à l’époque précédente, dont elle témoigne par le lyrisme romantique des paroles, les arpèges relativement mélodieux du refrain et ses chœurs enveloppants.

Sous les Stones… la plage !


Le bouillon insurrectionnel

De part et d’autre de l’Atlantique, la génération qui gouvernait en 68 avait forgé ses convictions dans la crise de l’après-guerre. Elle n’avait pas vu que ses objecteurs les plus enragés ne résidaient pas hors les murs, mais qu’ils étaient issus de son propre giron. Une nouvelle classe était née clandestinement vingt ans plus tôt : l’adolescence. En 68, elle s’affirme violemment comme un état, non plus comme une transition capricieuse. Sa soif d’exister submerge les élites au pouvoir qui incarnent encore l’héroïsme de la résistance, mais aussi le puritanisme borné d’une fin de règne. Une mémoire toute fraîche exige son dû. C’est vrai aux États-Unis et à l’ouest du rideau de fer, mais aussi à Prague où les fantômes de la Seconde Guerre-mondiale sont devenus insupportables à la génération qui prend le contrôle du PC tchèque.
Zone de Texte:  Cette année singulière est irisée de rassemblements violents contre la guerre du Vietnam, la bombe atomique et la discrimination raciale, trois thèmes que la Nouvelle gauche exploite pour garrotter la vie politique. La Nouvelle gauche, c’est la révolution sociétale des classes moyennes, dans une conjoncture économique florissante comme les démocraties d’après-guerre, administrées par d’austères héros et de grises coalitions, n’en connaîtront jamais plus.

Partout dans le monde, le conflit vietnamien s’ajoute aux aigreurs particulières de cette gauche imaginative, survitaminée, et lui offre l’occasion d’homériques empoignades. Le prurit estudiantin démarre souvent sur une frustration et se politise à mesure qu’on le gratte. Nanterre s’enfièvre pour une sliperie interdite dans le dortoir des filles. Un an plus tard c’est la semaine des barricades, la Sorbonne occupée, les premières grèves ouvrières chez Sud-Aviation. Le week-end du 18 mai, deux millions d’ouvriers sont en grève et 120 usines, occupées. Le 24 l’Hexagone frôle l’insurrection, le 29 De Gaulle prend la fuite. Ici comme ailleurs, la génération qui a gagné (ou perdu) la guerre a fait son temps, sous les dorures des palais comme sous les dômes des académies.
Dans les régimes à schlague, les émeutiers réclament ces nourritures rudimentaires dont leurs camarades occidentaux sont gavés : la liberté d’expression et la fin des privilèges dont jouissent les gérontes qui les gouvernent avec leurs juntes.

 

 

 

 

 

Zone de Texte:  Un énorme problème social

Revenons à ce jour de juin 67 où le juge Leslie Kenneth Allen Block condamna Jagger et Richards à plusieurs mois de placard et leur factura des frais de justice assez substantiels. Les deux Stones ne tireront que quelques jours de cabane. Ce n’était qu’un menu contretemps comparé aux tombereaux d’ennuis que leur vaudront plus tard leurs ripailles de friandises psychoactives, mais ils ne le savaient pas encore et vivaient assez mal ce dépucelage judiciaire.
Vous êtes les idoles d’une certaine jeunesse, leur dirent en substance les juges, vous êtes responsables des conduites antisociales de vos fans, votre devoir de pop-stars est de les ramener dans les clous. D’abord réticent, Mick Jagger devait rapidement se prendre au jeu, et endosser son rôle de porte-parole avec une vanité imprudente et un dilettantisme que le juge Block n’avait pas programmés.
Entre deux arrêts-tribunal, Jagger fit paraître une opinion dans le Daily Mirror, dont le ton demeurait encore empreint d’une certaine modestie. « Dans nos concerts, les ados ne hurlent pas uniquement parce que c’est de la pop, exposa le lippu. Ils hurlent pour diverses raisons autrement plus profondes. La pop n’est qu’un prétexte. Ils m’adressent un message plein d’urgence sur ce monde, sur leur vie, contre la société et ses comportements aberrants ». Le chanteur traçait la ligne de front : les jeunes d’un côté, les vieux de l’autre. « Voilà ce qu’était devenue l’Angleterre, dira-t-il plus tard à propos de cette époque : un énorme problème social. »

Après que les sentences du juge Block contre MM. Jagger et Richards eurent été contredites en appel, le lippu se livra à une exhibition étonnante. Le 31 juillet 67, il fut conduit à l’héliport de Battersea et embarqua en catastrophe vers l’embouchure de la Tamise, pour une confrontation en plein air avec plusieurs représentants de l’establishment, quelques dignitaires du Parlement et quelques dignitaires de l’Église. La rencontre eut lieu dans la propriété d’un dignitaire de la Couronne, elle avait été organisée par un jeune journaliste de Granada TV, responsable de l’émission The World In Action. Jagger était requis pour révéler, à ses contradicteurs, quelle était cette jeunesse dont les Stones étaient censés être l’expression, les éclairer sur ses idéaux et le plaisir qu’elle prenait à se rouler des cigarettes dodues comme des cuisses de poulet.
L’échange était arbitré par William Rees-Mogg, la conscience du Times. Malgré l’orientation très conservatrice du journal, Rees-Mogg avait signé un éditorial sans concession en faveur des Stones. Fustigeant le verdict excessif du juge Block, il avait présenté l’affaire comme la mise au pilori d’une génération par une autre, « symbole du conflit qui oppose les bonnes vieilles valeurs traditionnelles de l’Angleterre au nouvel hédonisme ». C’est précisément au nom de ces valeurs que Rees-Mogg revendiquait, pour les Stones, « la tolérance et l’équité ».
Voilà Jagger, 24 ans, invité à rendre des oracles sur les jeunes muscadins de son âge. Il esquive : « Nous reprochons beaucoup de choses à cette société mais, jusqu'à présent, je n’en ai jamais parlé, ce n’était pas mon rôle. Maintenant, on nous y oblige. On nous demande de faire des déclarations à propos d’actes qui relèvent du domaine privé. Je ne cherche pas à fonder un nouveau code moral. Cette génération n’en a pas envie. » La jeunesse se défonce, mais c’est une prérogative privée, pas une faute sociale. Le type qui prend de l’héroïne ne lèse pas plus la société que cet autre qui « se balance par la fenêtre ».
Cet individualisme hédoniste, de saison chez les enfants du Verseau et les jouisseurs de la contre-culture, Dylan avait commencé à le prêcher trois ans plus tôt, sorti du bain de pisse froide où l’avait trempé son militantisme folk. Le New-Yorkais s’était engagé depuis dans un cirque de paraboles énigmatiques, les Stones restaient encore ancrés au réalisme imposé par le blues. Dylan en était arrivé là par désespoir politico-métaphysique, eux… par manque d’idées peut-être bien !

Radical chic

Jagger est un parolier intelligible aux images claires mais, gare, ses textes ne sont pas moins tordus que les énigmes à Bob. Non parce qu’ils sont affectés de symbolisme prophétique comme ceux du New-Yorkais, mais parce que Jagger marque un recul permanent devant les Zone de Texte:  faits d’actualité, une réserve qui l’incite invariablement à se demander : Merde, qu’est-ce que je fous là-dedans ?
Avec lui, et particulièrement dans Beggars Banquet, difficile de séparer la sincérité de l’ironie, la spontanéité du pastiche. Après tout, cette pureté baptismale dont les Stones avaient besoin cette année-là, l’habillage rural de l’album, le blues, la country, les mandolines, cette nudité artificielle et ces restrictions savantes à coups de cassettes overdubbées, de batteries miniatures, peuvent avoir été prémédités pour dissiper les vapeurs melliflues de l’album précédent, d’une évanescence d’enclume.
Beggars Banquet comporte au moins trois partis pris sociaux, ironiques ou non : ‘Street Fightin' Man’, ‘Factory Girl’ et ‘Salt Of The Earth’. ‘Street Fightin’ Man’, sœur presque jumelle de ‘JJF’, est directement inspirée par les émeutes parisiennes. « La seule allusion à la révolution dans cette chanson, c’est son titre », nuancera Jagger. Il est toujours un peu gêné quand on l’interroge sur ses opinions politiques. Pour résumer : avec la thune que je brasse, j’aurais l’air malin à jouer les hommes de gauche, mais je ne suis pas pour autant un conservateur. Tout de même, il ne peut pas rester sourd aux coups de boutoir qui gondolent la société comme une vieille taule. D’autant moins qu’il a 25 ans en 68 et qu’au Royaume-Uni, l’université la plus turbulente est la London School of Economics, sa fac.

Pourtant cette année-là, Jagger rêve d’une carrière politique chez les travaillistes, un parti dans lequel il compte quelques amis utiles… surtout quand un juge de Chichester vous condamne à trois mois de placard. Le Labour, l’angle le plus traditionnel de la gauche britannique, est un drôle de choix quand on a 25 ans. Ce choix s’avère d’autant moins subversif que les travaillistes gouvernent le pays depuis quelques années, englués dans une coalition honteuse qui désenchante la jeunesse.
Le 17 mars néanmoins, Jagger se joint à la grosse manif de Grosvenor Square contre la guerre du Vietnam. 25 000 jeunes descendent sur l’ambassade américaine. Mauvaise idée : à l’intérieur on les accueille à coups de matraque, à l’extérieur ils sont chargés par la police montée. Le chanteur a déjà mis les bouts : il a pris la tangente lorsqu’on a commencé à lui réclamer des autographes.

Je m’appelle ‘désordre’

À ce stade de la démonstration, osons le commentaire de texte ! ‘Street Fightin' Man’. L’émeutier. Ça sent le brûlot ? Même pas. Un peu partout, j’entends fulminer les manifestations et les charges. C’est l’été, la meilleure saison pour descendre se battre dans les rues. Je m’appelle ‘désordre’, j’arrive en hurlant, j’exécute le roi et je houspille ses valets. Jusque là le message est simple, mais voici le refrain qu’on pourrait interpréter de la sorte : Qu’est-ce qu’un mec largué [comme moi] peut faire de plus que chanter dans un groupe de rock ? Deuxième couplet : C’est le moment de déclencher une révolution de palais mais, dans ma situation, la seule chose à faire c’est louvoyer. Où veut-il en venir ? Est-il en train d’avouer qu’il n’est pas taillé pour l’émeute, ou regrette-t-il que « Londres endormie » ne soit pas la ville idéale pour faire une révolution, comparée à Paris, Berlin-Ouest ou Chicago ? L’art mystérieux d’être subversif en neutralisant, au milieu du gué, ce qu’on avait commencé à notifier avec véhémence…
Même tabac pour ‘Salt Of The Earth’, cette exhortation fagotée comme une chanson prérévolutionnaire de l’Ancien Régime : Buvons à ceux qui travaillent dur, buvons à ceux d’en bas, buvons au sel de la terre. Le jeu est transparent jusqu'au refrain, moment que choisit Jagger pour s’escamoter : C’est comme si cette foule sans visage, masse tourbillonnante de gris, de noir et de blanc, n’avait aucune réalité. Il certifiera plus tard que cette chanson cynique était dédiée, comme un crachat, à un prolétariat obtus et inconsistant. Faut-il le croire encore ? Quand il a le sentiment de s’être livré avec trop d’ingénuité, Jagger invoque toujours le cynisme comme la meilleure fortune de sa pudeur.
Factory Girl’ juxtapose des scénettes tragi-comiques à la Ken Loach : J’attends une ouvrière qui porte des bigoudis, elle n’a pas un rond, elle a des genoux trop gros, on prend des bus un peu partout, elle m’entraîne dans des bagarres, on passe le vendredi soir à picoler. L’angélisme ouvriériste de cette gigue ne passe pas le troisième couplet : C’est un spectacle pitoyable à regarder.

Une réponse est peut-être suggérée par le refrain de la charade dylanienne intitulée ‘Jig-Saw Puzzle’. Dylanienne, elle l’est par sa couleur musicale, par le débit nonchalant du chant, surtout par la forme que Jagger prête à cette devinette à tiroirs. Dans l’un d’eux, il met en scène le groupe : un chanteur furieux d’avoir été jeté aux lions, un bassiste renfrogné à cause d’une fille, des guitaristes meurtris qui auront été des marginaux toute leur vie. Pour le reste : un escalier d’allégories échappées de la ménagerie dylanienne, un vagabond, une fille d’évêque, un gangster, un troupeau de mémères révoltées, un régiment sur le pied de guerre et la reine qui fonce dans le tas. Parenthèse dans ce tumulte : le refrain. J’attends patiemment, allongé sur le sol, de finir ce puzzle avant qu’il ne se remette à pleuvoir. J’avale une savonnette si cette défaite contemplative, ainsi transcrite, n’est pas une attitude empruntée à Dylan !
Et voici la question qui s’impose : pourquoi ce groupe dépourvu de message politique, dont l’acte de rébellion le plus avancé consistait à se complaire dans un anticonformisme marketing, fut-il un instant le fantasme de la Nouvelle gauche et de tout ce que les campus comptaient de révolutionnaires romantiques ?

Sir Jumpin' Jack Flash

Finalement, ses textes les plus frondeurs, Jagger les signera dans la seconde partie de sa carrière, quand les Stones seront décriés comme des histrions parvenus : ‘Rock And A Hard Place’ (1989), ‘Highwire’ (1991) ou, plus récemment, ‘Sweet Neocon’. Quand Jagger se laissera blasonner par la reine, la presse n’oubliera pas les subversions hypes de la période 67-68 et s’en amusera sans douceur : « Let’s spend the knight together », « Sir Jumpin' Jack Flash joins the establishment », ou « Homecoming for the street fightin’ men ».
Satire mise à part, même si le plan marketing d’Andrew Loog Oldham élevait, au rang de séductions, l’élégie cynique et l’anticonformisme explosif des Stones, nous n’avons aucune raison de douter de la sincérité de Jagger quand il manifeste contre la guerre du Vietnam ou projette, à 24 ans, d’entrer en politique par la chapelle travailliste. Notre embarras est le sien : comment rester crédible envers soi-même et aux yeux du monde ?
Jagger, dont le groupe rivalise avec les Beatles, qui commence à frayer avec le gratin et fait le tour du monde sur un tapis volant d’ovations, est-il déjà passé vieux con à 24 ans ? Quand on est le leader d’un groupe anticonformiste et le porte-voix d’une jeunesse contestataire, quand les sociologues vous consultent pour prendre le pouls de cette génération, la tentation travailliste n’est pas ce qu’on fait de plus sauvage en matière d’engagement politique !

Car l’hostilité (partagée) de la Nouvelle gauche envers la gauche traditionnelle est un autre aspect de cette révolution culturelle. Les nouveaux gaucheux américains méprisent ouvertement le matérialisme crasse des prolos, béquille réactionnaire du système. En retour les prolos toisent leur refus de servir au Vietnam comme une fantaisie de petits bourgeois. Même malentendu et gros paradoxe en août 68, quand les chars du pacte de Varsovie labourent le printemps de Prague : la Nouvelle gauche américaine refuse de désavouer le retour des staliniens, la guerre froide c’est bon pour les ringards paranoïaques de la vieille garde. Ce conflit de classes et de générations n’épargne aucun pays, ni le Royaume-Uni où Enoch Powell, un parlementaire ultra-réactionnaire resté fameux pour ses outrances racistes, rallie les prolos contre les étudiants révoltés, ni la Pologne où le tyran Gomulka isole les étudiants révoltés en flattant l’antisémitisme des ouvriers et des paysans. Le 27 mai en France, les accords de Grenelle clouent le cercueil de la Commune étudiante : les syndicats bradent la révolution pour quelques améliorations sociales.

Des panthères et des anges

Les Stones appartiennent à la Nouvelle gauche… parce que leur clientèle est là ! Ils idéalisent deux aspirations majeures de la contre-culture : la drogue et le sexe. La drogue, ils en sont les messagers par la rubrique des faits divers. Le sexe, par les textes de leurs chansons. Enfin, en principe… car Jagger revendique le cul avec un don-juanisme beauf bien daté.
N’empêche, c’est dans le public que ça se passe. Celui des Stones a mûri, il s’est intellectualisé. Le chanteur pop qui étourdissait naguère les petites minettes occupe, à présent, un créneau resté vacant depuis que Dylan a fait retraite dans la country : prophète de la contre-culture. Les exégètes se cherchent dans les mystères de ‘Jumpin' Jack Flash’, de ‘Jig-Saw Puzzle’ puis, à mesure que Jagger se dylanise, qu’il active une charge subversive pétrie de violence poétique et de cynisme mondain, les fans tirent à hue et à dia chaque vers de ‘Gimme Shelter’, ‘Let It Bleed’ ou ‘Memo From Turner’ (le tournage de Performance a commencé en 68, encore un rébus vital à déchiffrer).
« Les persécutions de la police en faisaient des martyrs de la contre-culture », dit la voix off de Philippe Manœuvre dans le documentaire autrichien Let It Bleed. La feuille gauchiste Black Dwarf publie le texte de ‘Street Fightin' Man’ comme on met en exergue les vers sacrés d’un hymne. Les diggers, un groupe révolutionnaire qui veut carier la société capitaliste en y creusant des niches communautaires, célèbrent les Stones comme l’incarnation de tout ce à quoi ils aspirent. Lorsque les Stones passent au palais des Sports de Paris, en 70, Sartre, le réfractaire du Prix Nobel, demande à rencontrer la majesté satanique qui chante au sein du groupe.

Mais les Stones devaient rapidement mesurer la largeur du fossé qui sépare l’attitude de l’action. En 69 leur triomphe se déchire soudain, coup sur coup, sur deux écueils californiens, le négatif l’un de l’autre, l’un très noir, l’autre très blanc : les black panthers et les hell’s angels. Les Stones ont-ils péché par présomption ou par ignorance, prenant ces deux extrêmes pour des formes insolites de la contre-culture hippie ? Ayant mordu sans peine dans le ventre mou de la Nouvelle gauche idéaliste pour qui un concert de rock vaut une barricade, et le parfum exhalé par une fleur, une provocation subversive, les Stones ont dû croire qu’eux-mêmes appartenaient à un monde idéal dont la clé les attendait sous un vers de ‘Ballad Of A Thin Man’.
Jagger avait joué à taquiner la panthère noire et lui avait chuchoté quelques râles énamourés. Lorsque la tournée américaine de 69 passe par Oakland, fief des black panthers, ils reçoivent des menaces de mort. BB King, Ike et Tina Turner ouvraient pour les Stones. Eux étaient armés, ils connaissaient la réalité du terrain et la sauvagerie des carmagnoles sanglantes qu’on danse quand on n’a plus grand chose à perdre.
Le Black Panthers Party exprime lui-même une révolte contre les vieilles barbes du Droit civique. Cette année-là les panthers essuient les foudres du Cointelpro, un plan d’élimination spécialement conçu pour combattre les anticorps de l’Amérique WASP. Durant l’année 68, les leaders du parti se font coffrer, assassiner ou sont en liberté conditionnelle.

Malgré la déconvenue d’Oakland, les Stones se sentaient comme des loups dans la bergerie du flower power en arrivant sur le circuit d’Altamont… Radio KSAN, San Francisco, 7 décembre, lendemain de la Saint-Nicolas et du concert catastrophique d’Altamont. Sonny Barger, porte-parole des hell’s angels, au téléphone : « Mick Jagger a tout mis sur le dos des angels, il nous a dupés. Ce connard ne pouvait trouver meilleurs pigeons que nous. Ils m’avaient dit que je pourrais m’asseoir au bord de la scène et boire de la bière jusqu'à la fin du concert. Y en a qui s’en sont pris à nos bécanes. Ils croient peut-être que, parce qu’ils sont au milieu de 300 000 personnes, ils peuvent tout se permettre ? Mais je ne suis pas un pacifiste comme eux… Certains étaient tellement défoncés qu’ils sautaient sur les gens. Quand ils tombaient sur un angel, ils tombaient sur un os ! »

L’enfer

Zone de Texte:  Le 5 juin 68, Jean-Luc Godard avait filmé les Stones à l’Olympic. Dans l’œilleton de la caméra, le Suisse contemplait son prochain long-métrage : One + One, et assistait à la métamorphose du brouillon sur lequel travaillait le groupe. Ce qui semblait être une fausse piste devenait, sous ses yeux, cette crise de paranoïa aiguë, cette mèche à combustion lente qui continue, 40 ans plus tard, de faire bourgeonner les adolescents. Fausse mélodie, séquence de rythme pur, la chanson se caractérise surtout par ses tics (les cris d’orfraie qui scandent le chant), et par le solo acide, d’une simplicité bêtement pentatonique, que Richards passe en force. ‘Sympathy For The Devil’ évolue comme un pulp dylanien sur une somme de petits frissons bon marché, dont la réunion crée une marque de référence : Jésus Christ, la Wehrmacht, l’assassinat tout récent de Robert Kennedy, et les hippies dont Jagger scelle le sort un an et demi avant Altamont (I lay traps for troubadours who get killed before they reach Bombay).
Qui est le diable? After all, just you and me, quelque chose comme la tumeur antisociale qui prospère dans la nuit de notre cerveau reptilien. Le diable, il fallait y penser. C’est comme si, tout à coup, les Stones comprenaient le rôle qu’ils avaient à jouer, et parvenaient à donner un contour à l’écume brûlante qu’ils faisaient moutonner depuis ‘Satisfaction’ dans la civilisation des loisirs.
Kenneth Anger, réalisateur : « C’est moi qui ai introduit les Rolling Stones auprès de Lucifer. Les Beatles badinaient avec le gourou Maharishi, les gens viraient tous mystiques. L’acide avait sa part de responsabilité là-dedans, tout le monde en prenait. »
Cette citation, extraite du docu Let It Bleed, rappelle combien le soufre était soluble dans l’air de ce temps-là. Aton Lavey publie sa Bible satanique en 69, l’année où Charles Manson perpètre son quadruple meurtre, l’année où la nuit des hell’s angels tombe sur Meredith Hunter. Cette nuit-là, qui ne devait jamais finir sur Altamont, les Stones durent admettre qu’ils n’étaient qu’un groupe de pop-music, des strip-teaseurs de blues parmi les diables, trop velléitaires pour déclencher les forces du mal ou fomenter une révolution. Les pavés volaient mais les pierres, elles, ne faisaient que rouler. Ce n’était que du rock'n'roll…

Christian Casoni

Le coin des musicothérapeutes
Avec la musique des Rolling Stones, une organisation sonore ouvre les frontières, rompt les barrières de langage, les barrières ethniques, les barrières socioculturelles. Il ne s’agit pas seulement d’avoir la maîtrise d’un instrument mais, à travers un mouvement musical, il s’agit d’exprimer un mouvement pulsionnel, de rendre audible à l’extérieur de soi cette musique intérieure d’avant le langage, et ceci à l’insu du sujet. Ceci renvoie à l’expression d’un primitif qui existe en chacun de nous, et où chacun peut s’y retrouver. N’est-ce pas le trait unaire qui a mobilisé les foules ? L’identification à un mouvement du corps, à un rythme ? C’est un mouvement qui appelle à l’identification, non la signification : le contenu des textes de Jagger est, en effet, relativement pauvre. Les mouvements du corps de Mick Jagger sur scène restent dans bien des mémoires. Ce corps qui pulse peut s’entendre comme une invite à la libération sexuelle, en écho à l’époque. Faut-il resituer les Stones dans ce 68 où il était interdit d’interdire ? Jagger avait choisi comme support identificatoire le diable, celui qui sépare au sens étymologique du terme, processus identificatoire où l’enfant (les jeunes) désinvestit les images parentales, s’en sépare pour s’identifier à un X qui est son futur.
Ce qui a mobilisé les foules est au-delà du texte. La musique déborde le domaine de la signification. Jagger ne parlait pas au nom de la jeunesse. Il y a eu captation par la voix, par le regard, retrouvailles avec un mode de plaisir fusionnel, depuis longtemps perdu, qui a transcendé les foules. La musique rend compte d’un dynamisme psychique, elle renvoie à la nostalgie de cette jouissance impossible à dire, à penser, la trace mnésique sensorielle qui a échappé au langage. C’est le pouvoir dionysiaque de la musique des Stones qui a touché la jeunesse au-delà du langage. La rencontre de Jagger avec son public s’est opérée sur la base d’un accord inconscient.

Maguy Creange, Claudine Brial

Sources principales
Livres
David Caute, « 1968 dans le monde » (Robert Laffont, 1988) / Philip Norman, « Les Stones » (Robert Laffont, 1984) / François Bon, « Rolling Stones, une biographie » (Fayard, 2002)
Bill Wyman, « Rolling with the Stones » (Epa, 2002) /
Docus
Albert et David Maysles, « Gimme Shelter » (1970) / Andrew Solt prod. « 25 x 5 » (1989)
Rudolf Dolezal et Hannes Rossacher, « Let It Bleed » (Autriche, 2002)
Quelques sites
www.songfacts.com
www.timeisonourside.com
www.tierslivre.net