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09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Dossier
john lee hooker


 


Haw! Haw! Haw! Haw! 1962: John Lee Hooker à l’Olympia

Lu dans Le Monde, le 19 octobre 1962 : « Deux concerts exceptionnels consacrés au blues traditionnel réuniront à l’Olympia, samedi 20 octobre, à 18 heures et à 24 heures, des musiciens dont les noms sont déjà bien connus des vrais amateurs français de jazz : Memphis Slim, John Lee Hooker, T- Bone Walker, Sonny Terry, Brownie McGhee, Jump Jackson, Helen Humes et Shakey Shake (sic). A l’exception de Memphis Slim, ce sera la première  fois que ces chanteurs se produiront à Paris. »

Hambourg, Paris, Manchester – 1962

Ecce homo
La salle est pleine à craquer. Hooker ouvre la soirée dans un costume bleu nuit. Les jambes sont légèrement écartées pour verrouiller la position. Il ne sangle pas une guitare acoustique comme à Newport, deux ans plus tôt, l’une des premières fois qu’il avait rencontré un public blanc. La Gibson à caisse claire est branchée sur le secteur mais l’ampli, bien tempéré, n’aspire jamais le grain du chant.
D’une voix profonde et charnue, avec une immobilité spectaculaire, il aligne cinq chansons sur des tempos assez rapides, ‘In The Mood For Love’ ou la toute récente ‘Shake It Baby’. Celle-là, il vient de l’enregistrer dans un studio de Hambourg. Seul au fond de sa nuit, devant ces gens bizarres qui vous écoutent chanter comme s’ils assistaient à une pièce de théâtre, Hooker tient ses titres longtemps, avec beaucoup d’assurance. Il gobe le public parisien comme un gouffre dévorant, lui et eux, sonnés par le choc du face-à-face. Dans la salle peu de spectateurs ont entendu parler de Hooker. L’affiche le présente pourtant comme la vedette d’un concert de rock’n’roll, l’événement a fait l’objet d’une grosse promo.

Zone de Texte:
Depuis le début du mois, cette gloire locale du ghetto dérive à travers des petits pays d’opérette, Allemagne, Autriche, Suisse, France. Ces jeunes blancs-becs ne dansent pas, mais il sait exactement ce qu’ils attendent de lui et il les sert. Du reste, les organisateurs de la tournée ne l’ont pas programmé par hasard en lever de rideau. Ils comptent sur son recueillement magnétique pour subjuguer un Olympia plein de jazzeux dubitatifs, dompter ces petits snobinards et les prédisposer à écouter les autres bluesmen de la tournée. Hooker fut « le grand triomphateur de la soirée », estiment Demêtre et Chauvard, dans le compte-rendu que publie Jazz Hot deux mois plus tard. La veille encore, un administrateur du magazine apostrophait Jacques Demêtre : « L’Olympia sera vide, ce genre de musique est dépassé. Qui peut avoir envie d'écouter ça ? »


Au début des années 50, le label Sélection Jazz (maison Vogue) avait édité quelques 78-tours de John Lee Hooker à l’intention des amateurs de jazz. Dix ans plus tard, en accord avec Vee-Jay, la marque Odéon publia le microsillon 33-tours I Am John Lee Hooker. Le disque, qui reçut le grand prix de l'Académie du jazz, fit un peu connaître Hooker en France, un an avant la tournée de l’AFBF. Demêtre : « Cet album fut un peu l'entrée en matière du festival ».
En 1962, Hooker attaque une seconde carrière. Vedette de l’écurie Vee-Jay, il travaille en douce pour un label new-yorkais, Riverside, emblématique du revival. Le 25 juin 1960, l’ancien métallo de la General Motors se produit en acoustique au festival de Newport. Un an plus tard, il place à la fois un titre rhythm’n’blues dans les charts de Chicago pour Vee-Jay (‘Boom Boom’), et séjourne trois semaines à New York, capitale du folk, pour chanter au Gerde’s. Un adolescent maladif le harcèle depuis quelques jours, Hooker lui propose de faire sa première partie. Son jeune admirateur s’appelle Bob Dylan. De fil en aiguille, Hooker finit par ressembler à ce qu’il craignait de devenir : « un nouveau Leadbelly », l’icône du folk-blues. En 1962, on lui propose de tourner en Europe avec son ami T-Bone Walker, l’harmoniciste Shakey Jake, Helen Humes, Memphis Slim, Willie Dixon et le batteur Jump Jackson. Ce périple prendra le nom d’American Folk Blues Festival.

La première tournée de l’AFBF, en octobre 1962, reste assez mystérieuse. On n’en conserve aucun témoignage live, sinon quelques bootlegs en public retrouvés chez Tony’s Records. En effet, l’album-souvenir a été enregistré dans un studio de Hambourg. Sur un DVD on peut voir chanter T-Bone Walker, Sonny Terry, Brownie McGhee et Memphis Slim, mais ce sont des mises en scène réalisées pour la chaîne de télévision SWF à Baden-Baden, pas des images de concert.
Par ailleurs, 47 ans plus tard, l’itinéraire de la tournée conserve des zones d’ombre. On sait que les bluesmen venaient de Chicago, de Detroit et de Los Angeles, et qu’ils débarquèrent à Francfort le 3 octobre. Ils se produisirent longuement en Allemagne, ainsi qu’à Vienne, Berne, Bâle, Zurich, Paris et Manchester. Quelques sources ajoutent des dates au Danemark et en Suède, Saar Murray évoque même une date singulière en Italie.

blues john lee hoocker

Faune d’une scène qui n’existe pas…
Mais l’énigme la plus épaisse tient au succès que rencontra l’événement. Sauf la soirée imprévue de Manchester, presque tous les concerts se jouèrent à guichets fermés, au grand étonnement des critiques de jazz. Ceux-là prédisaient aux organisateurs, Lippmann et Rau, un échec cuisant. A peine estimaient-ils que l’AFBF rencontrerait un petit public en France, le pays qui, selon l’expression d’André Fanelli, avait « inventé le jazz ». En tout cas, l’étape parisienne de l’AFBF avait fait l’objet d’une présentation sur Europe 1 et d’un entrefilet dans Le Monde. Une campagne d’affichage sur les colonnes Morris et dans le métro prévenait les passants qu’un « festival de rock’n’roll » aurait lieu, avec John Lee Hooker en vedette.

Le samedi 20 octobre 1962, la météo fut conforme à la saison. A Paris, la pointe de mercure brilla jusqu'à 15 degrés. Des nuages bas et brumeux plafonnèrent toute la journée, déchirés de temps à autre par une éclaircie fugace, mais il n’avait pas fait de vent.
Les radios du soir diffusaient surtout des enregistrements de concerts classiques et du jazz pour terminer le programme. Ceux qui possédaient un téléviseur pouvaient toujours bâiller devant la seule chaîne du pays. On y proposait une adaptation théâtrale d’‘Hélène’, avec Sylvia Montfort et Bernard Lavalette, puis un ‘Rendez-vous avec Achille Zavatta’, et encore du jazz avant la mire.
A L’Œuvre, Pierre Fresnay, Pierre Dux et Danièle Delorme faisaient l’affiche de ‘Mon Faust’, une pièce de Paul Valéry. Au Studio des Champs-Élysées, le jeune Sammy Frey donnait une lecture de Brecht, ‘Dans la jungle des villes’. Dans les cinémas on projetait ‘Lucrèce Borgia’, ‘Le gentleman d’Epsom’ ou, en sélection étrangère, ‘Maciste contre les monstres’ au Comœdia, ‘Maciste en enfer’ à La Fauvette. Fats Domino faisait le Palais des Sports. Le reporter du Figaro lui avait parlé de Johnny Hallyday, présent dans la salle. « C’est qui, celui-là ? » A l’entr’acte, le journaliste avait demandé à l’idole des jeunes ce qu’il pensait du show. Un peu vexé : « Je n'ai pas encore pu juger Fats Domino car une colonne me le cache »… Et à l’Olympia, le public était invité à applaudir une charade à dix devinettes, neuf Noirs-Américains et un Yougoslave.

Ce sont des collectionneurs de disques et des amateurs de jazz qui formèrent les premiers bataillons européens du blues. Lippmann et Rau avaient mis sur pied cette tournée de bluesmen purs juke pour importer la preuve de ce qu’affirmaient, depuis quelques années, Jacques Demêtre ou Paul Oliver : le blues, éternel faire-valoir ethnologique du jazz, n’était pas un folklore qui s’était pétrifié dans les années 30, mais une famille de styles toujours dynamiques qui s’appréciait selon des critères différents de ceux du jazz. Le blues n’avait pas attendu que les cercles du jazz lui fissent la charité pour se régénérer dans le secret des ghettos.
Le jazz recrutait ses ouailles parmi les agents de maîtrise et les techniciens, plus que chez des individus porteurs d’une culture académique classique. Ils constituaient un public jeune et pugnace qui trouvait, dans cet exutoire musical, les hymnes de sa révolte, avant que n’entrassent en scène Dylan et les Stones. Dans leur grande majorité les amateurs de jazz étaient écœurés par l’obscurantisme des bluesmen, leur étroitesse intellectuelle, leur passivité politique et, dans l’expression de ce naufrage, leur pauvreté harmonique. Fritz Rau se souvient de la réaction très violente de Cannonball Adderley quand il apprit qu’une tournée 100 % blues se préparait en Europe. Le saxophoniste s’était indigné qu’on voulût ‘oncle-tomiser’ le jazz.

Outre une petite phalange de jazzophiles bien disposés à l’égard du blues, plutôt Hot Club que be-bop, les premiers chalands du folk, encore très rares, avaient acheté eux aussi leur billet pour l’Olympia. Ils étaient passés d’Eddie Cochran à Leadbelly via Lonnie Donegan. Gérard Herzhaft : « On considérait alors que le rock'n'roll n’était qu’une mauvaise copie de rhythm’n’blues, lui-même regardé comme un sous-genre mineur du jazz ! Je vivais sur les bords de la Manche. Toutes mes informations, mes émotions musicales venaient d'Angleterre (radios libres basées sur des navires ancrés hors des eaux territoriales, disques, jeunes amateurs britanniques rencontrés outre-Manche – certains deviendront de célèbres musiciens). Je ne venais donc pas au blues par le jazz, je n'étais d'ailleurs pas amateur de jazz et on me déniait presque le droit d'aimer le blues ! Je trouvais le blues proche du rock'n'roll et du folk, mais il dégageait davantage d'âme. Sonny Terry et Brownie McGhee avaient enregistré une version de ‘John Henry’ qui me paraissait incroyablement plus animée et ‘habitée’ que certaines versions que je connaissais déjà. »
Encore plus rares que les folkeux, quelques teddy-boys s’étaient fait une vague idée de ce que pouvait être le blues, et l’entendaient comme une sorte de rock nègre. ‘L’été des blousons noirs’ datait à peine de 1959. Les disques américains étaient très peu diffusés dans la France de Bob Azzam (‘Fais-moi du couscous chéri’), aussi les rockers français écoutaient-ils les Chaussettes Noires, les Pirates, les Pénitents et ne connaissaient pas Carl Perkins. Yves Montand chantait bien quelques pastiches de chansons de cow-boy, mais on ignorait jusqu'à l’existence de la country.

Plus inattendu : les cinéphiles. Les amateurs de denrées américaines trouvaient difficilement de la BD, de la science-fiction, du polar ou des films. Contrairement à ce qu’on imagine, le cinéma hollywoodien était peu distribué en France. Herzhaft : « La société intellectuelle était idéologiquement dominée par le Parti communiste, mais la fascination pour le monde américain était considérable. Il y avait une forte demande pour tout ce qui venait de l'Amérique profonde. Des voyages en car étaient organisés vers Bruxelles certains week-ends, pour une cure de cinéma américain. On voyait cinq ou six séries-B qui ne sortaient pas en France. J’ai pu y rencontrer des gens comme Michel Marmin, Serge Daney, Alain Corneau... eux-mêmes familiers des AFBF. Ces concerts de l'Amérique profonde semblaient être un prolongement naturel et indispensable des films et des livres que nous vénérions. »
Enfin, de nombreux étudiants et de nombreux curieux complétaient le cortège. Les concerts de musique américaine étant rares, tout était bon à prendre. La notion même de ‘salle comble’ doit être ramenée à l’échelle de l’époque. Fanelli : « Quand un artiste attirait 300 personnes, on considérait que la salle était pleine ! Les Rolling  Stones avaient rentré 1 500 personnes à Marseille, en 1965. On ne jouait pas encore dans des stades… »
Herzhaft : « Je suppose que le public de l’AFBF recherchait ce qu'on cherche toujours dans l'ailleurs : une part de rêve, une part de père jamais trouvé, une part de mère perdue, une part d'autre pour se compléter. »

Les apéros de 18 heures et les soupers de minuit trente, le long du boulevard des Capucines, bruissaient des nouvelles d’Algérie. En mars, Paris et Alger avaient signé les accords d’Évian, le FLN avait cessé de mitrailler les commissariats parisiens et, soulagée, la capitale s’abandonnait à l’euphorie. Le ministère du Travail annonçait que 26 559 rapatriés avaient été reclassés. Les Français restés en Algérie voulaient croire que la situation se normalisait. 800 élèves, dont 84 européens, faisaient leur rentrée au lycée français de Blida. L’enseignement algérien s’arabiserait progressivement, mais le français resterait la « langue vedette ». Untel, qui exploitait un domaine de 1 000 hectares dans l’Orléanvillois, avait dû fuir sa propriété en juin, une fois la moisson terminée : on venait d'enlever son voisin. Revenu chez lui, il constatait qu’on lui avait dérobé ses tracteurs. « Heureusement le rendement fut superbe, on n'avait pas vu ça depuis vingt ans. »
La foule qui s’engouffrait dans le hall de l’Olympia ironisait peut-être sur la trajectoire de Ranger V qui allait encore manquer la lune de 483 kilomètres. À Berlin, le mur avait été mis en chantier l’année précédente et les diplomates préparaient le sommet des deux ‘K’, Kennedy et Khrouchtchev. Les investitures UNR de la Seine, en vue des législatives, étaient bouclées ; à Paris M. Capitant affronterait donc M. Le Pen (Ind.). Et pendant ce temps, trois Nord-Africains s'emparaient de 40 000 NF dans une banque de Courbevoie, quatre malfrats assommaient à coups de crosse le directeur d'une coopérative laitière d’Ivry et lui soutiraient
7 000 NF.

Le nocturne d’Hambourg
L’étape française de l’AFBF s’inscrit entre deux dates importantes : le 18 octobre avec l’enregistrement du disque-souvenir, le 21 octobre avec les deux concerts de Manchester.
La caravane donne son dernier concert allemand à Hambourg le 18 octobre, à l’Audimax de l’Université. En sortie de scène, aux alentours de minuit, les organisateurs emmènent les bluesmen enregistrer l’album-souvenir aux studios Deutsche Grammophon de la ville. Lippmann et Rau produisent la séance pour le label Brunswick, le seul à avoir manifesté un peu d’intérêt pour ce genre de document. La séance se prolonge jusqu'à cinq heures du matin. Les applaudissements nourris qui ponctuent chaque titre de l’album attestent que le studio devait être plein comme un œuf, dans cette euphorie qui porta toute la tournée.
Zone de Texte:  Cette nuit-là, John Lee Hooker grave quatre chansons au débotté, dont ‘Shake It Baby’ qui va faire un hit retentissant en France et en Allemagne à l’aube de l’année suivante. Hooker est accompagné par Willie Dixon, Jump Jackson… et T-Bone Walker au piano. L’homme de Detroit s’illustre ici au sein d’un orchestre, un périmètre qu’il n’a pas fréquenté durant la tournée où il est programmé toujours seul, mais qu’il a expérimenté chez Vee-Jay.
Shake It Baby’ n’est pas vraiment un boogie hookerien, incantatoire et mono-tonique, mais une pièce de rhythm’n’blues sabrée à la hussarde pour le dandinement. Lancée par un thème de basses à la ‘What I’d Say’, ‘Shake It Baby’ juxtapose accalmies et relances fiévreuses à l’instinct. Hooker n’avait pas la réputation d’être un musicien facile à suivre, ayant réalisé l’essentiel de sa carrière en solitaire et acquis une désinvolture métrique qui déconcertait ses sidemen occasionnels, mais les relances témoignent ici d’une belle entente entre les musiciens. Bref, rien de très pointu dans cette chanson, rien qui rebute les danseurs… mais un boutoir pop irrésistible !

Polydor distribue le titre en single. Sur le marché allemand, la chanson court sur les deux faces, tronçonnée en deux parties de deux minutes chacune. ‘Shake It Baby’ marche particulièrement bien en France l’année suivante, mais aussi dans les pays limitrophes. Horst Lippmann : « Nous avons produit le premier disque de l'AFBF. Nous avons payé et n'avons rien perçu en retour ». Hooker : « J’avais fait un gros hit en Europe, je n’ai jamais rien touché dessus ». En 1963, le single s’écoule à 100 000 exemplaires. Herzhaft cite Sacha Reins : « Ce morceau a été l’un des premiers tubes à émerger grâce au réseau des discothèques en France ».

Un samedi nuageux à Paris
Le 19 octobre, les musiciens de la tournée atterrissent en France. Le soir, ils sont à Paris et donnent un « bœuf mémorable » aux Trois Mailletz, un club sis rue Galande près de Notre-Dame. « Le trompettiste Bill Coleman s’y produisait de façon permanente, se souvient Demêtre. Beaucoup de musiciens de passage venaient y faire un bœuf. Memphis Slim et Champion Dupree y étaient régulièrement programmés. Un soir on y a vu Big Bill Broonzy qui jouait avec l'orchestre à l’affiche. Ça se passait en sous-sol. Les musiciens étaient engagés par une petite dame blonde, très énergique, Mme Calvet. Elle avait aménagé, en annexe, une sorte de petit musée, une chambre des tortures… Mme Calvet collectionnait les instruments de torture du Moyen-âge ! »

Zone de Texte:  Hooker a reconnu Demêtre, le journaliste français qui l’avait interviewé trois ans plus tôt à Detroit dans la boutique de Joe Van Battle. Il a même conservé un numéro de Jazz Hot de 1959 dans lequel Demêtre publiait un portrait du bluesman. Le 20 octobre, Jacques Demêtre et son épouse déjeunent vers Pigalle, chez Haynes, en compagnie de John Lee Hooker et de Shakey Jake. On y mange de la bonne cuisine du sud des États-Unis. Hooker est ravi d’être à Paris. Il s’est fait à l’idée qu’en Europe les restaurateurs suspendent le service après 14 heures, et qu’il est difficile de trouver quelque chose à manger en pleine nuit.
Le premier des deux concerts de l’Olympia eut donc lieu à 18 heures. Hooker en ouverture, Slim et Dixon pour l’intermède, puis l’harmoniciste Shakey Jake pour trois titres seulement. Jake se retire sur un « salut musulman ». Dixon, Slim, Jump Jackson reprennent la lumière de la rampe pour quelques titres, dont ‘Nervous’ : le contrebassiste se moque d’un bègue, peut-être un clin d’œil vachard à l’adresse de Hooker qui bégayait. Entr’acte. Le duo Sonny Terry et Brownie McGhee démarre la deuxième partie du concert. Puis l’incident T-Bone Walker, qui atteste que le public de l’Olympia n’était pas un ectoplasme en perpétuelle adoration.
L’homme de Los Angeles entre en scène, soutenu par Dixon, Jump, et un excellent pianiste de Zagreb nommé Davor Kaifesh. T-Bone se livre au genre de pantomime qui fait toujours l’unanimité dans les jukes et les dancings qu’il écume aux États-Unis. Il danse, exécute le grand écart sans cesser de jouer, guitare derrière la nuque, et ne se départit pas d’un large sourire dentu « qui le fait ressembler à Fernandel ». Des huées incrédules fusent du fond de la salle. Walker : « What mean these ‘wouhouhou’ ? ». Qui le siffle ? Des amateurs de jazz moderne, outrés par un jeu scénique qu’ils assimilent aux gesticulations du rock. Demêtre : « Ces jeunes gens, influencés par les écrits de Panassié contre la guitare électrique soi-disant imposée aux bluesmen par les Blancs, ont profité de l’occasion pour manifester contre T-Bone Walker ». Le lendemain à Manchester, Walker pliera le public anglais avec les mêmes acrobaties, mais c’était déjà un autre public.
Helen Humes conclut, et la soirée magique s’achève sur un « final d’une belle tenue, totalement exempt des pitreries d’un Hampton ». Ils quittent la scène lentement, sous les ovations.

Le deuxième concert débute à minuit et demi, un rendez-vous tardif très étonnant pour l’époque. Les mêmes dans un ordre légèrement modifié (Shakey Jake et Terry-McGhee ont permuté), un Olympia toujours aussi bondé, T-Bone a attiédi ses ardeurs gymniques et la salle ne s’est offusquée de rien. Demêtre s’offre une revanche sur ses détracteurs jazzorigides et bluesophobes : « Ces manifestations marquent un tournant important, et même décisif, dans la compréhension de cet art en France. Pour la première fois, en effet, le blues authentique sort des clubs d’initiés et s’installe en position de force dans une des plus grandes salles parisiennes. » Gérard Herzhaft : « A partir de cet instant, le blues sort définitivement du cadre étroit et réducteur du jazz ».

Un dimanche d’automne à Manchester
Zone de Texte:  Willie Dixon : « C'est pas Lippmann qui a organisé la tournée anglaise, mais un autre tourneur. Depuis, il a quitté les affaires et il me doit toujours du blé ! ». Les deux concerts épiques de Manchester qui se jouèrent, le lendemain de l’Olympia, au Free Trade Hall, faillirent ne pas avoir lieu. Outre-Manche, Lippmann et Rau ne trouvaient aucune salle qui acceptât de recevoir leurs artistes, les gérants leur soutenaient que le blues n’intéressait personne ici, qu’une telle aventure serait ruineuse pour tout le monde. Fritz Rau entendit même un officiel londonien lui objecter : « Nous avons un très bon orchestre philharmonique qui remplit convenablement nos théâtres, nous n’avons pas besoin de bluesmen pour cela ». Finalement, un certain Paddy McKiernan récupéra la caravane et, en cheville avec le Melody Maker, prit le risque d’inscrire une date à Manchester, au fin fond de cette province anglaise où aucun Londonien n’était censé se hasarder.
Ici, l’événement n’avait bénéficié d’aucune réclame, la dernière date de la tournée avait été arrachée in extremis et montée dans une certaine improvisation, la nouvelle s’était colportée de bouche à oreille, à la faveur de petites annonces déposées par les aficionados dans le Melody Maker, Jazz News, ou sur la devanture des disquaires. D’ores et déjà, l’AFBF n’appartenait plus à Lippmann, Rau ou McKiernan, ni même au monde du jazz, mais à la jeunesse du rock’n’roll. Les futurs contingents du swinging London ne voulaient pas croire qu’en une seule soirée on pût applaudir autant de bluesmen fantasmatiques, dont on idolâtrait les disques mais qui se produisaient toujours à l’autre bout du monde.
Ainsi, le pays d’Europe où le blues bourgeonnait avec le plus d’impatience, du fait de la langue, de la présence de GI’s noirs, d’émetteurs pirates, un pays qui disposait déjà de prototypes musicaux comme le skiffle, de consciences comme Alexis Korner, d’un circuit embryonnaire de scènes dégagées de la férule du jazz, un pays qui comptait déjà une population appelée l’adolescence, où, pour le blues, l’invitation semblait la plus naturelle, se révélait être également le pays d’Europe le plus indifférent à la revue noire de Lippmann et Rau.

Paul Jones, qui sera bientôt le chanteur et l’harmoniciste du groupe Manfred Man, était venu d’Oxford en stop. Dave Williams, un collectionneur de disques, avait loué un minivan et roulé toute la journée depuis Londres. À son bord, quatre anonymes : Jimmy Page, Brian Jones, Keith Richards et Mick Jagger. Les cinq fans étaient entrés à Manchester le samedi soir, alors que John Lee Hooker scotchait l’Olympia. Ils passèrent la nuit comme ils purent, dans une sorte de cité U, en attendant le concert du lendemain.
Le Free Trade Hall est une énorme bâtisse du XIXe siècle posée sur des arches trapues, symbole de la révolution industrielle, bombardée pendant la guerre, reconstruite en 1951. Sa façade sans grâce est arrangée avec un classicisme imposant et sinistre. Le gérant a prévenu McKiernan : à 22 h 30 au plus tard, l’endroit doit être libéré.
Plusieurs rangées de fauteuils sont inoccupées. Les conditions dans lesquelles s’est préparé l’événement expliquent largement cet émaillage. C’est encore John Lee Hooker qui ouvre pour ses camarades. À cause du couperet de 22 h 30, les organisateurs ont abrégé la durée des concerts, Hooker n’a plus droit qu’à deux chansons. Par contre le duo Terry-McGhee, qui avait triomphé à Londres en 1958, est autorisé à se goberger sur scène trois fois plus longtemps que les autres. Lorsqu’Helen Humes monte sur les planches, Memphis Slim est remplacé par un pianiste du coin qui scande du 12-mesures, le nez dans une partition. Quant à T-Bone Walker, « on n’avait pas assisté à un tel concentré de bouffonnerie depuis la venue de Lionel Hampton, note le Jazz Monthly. Mais quel swing fabuleux ! (…) Le dynamisme de ses inflexions et de ses rythmiques en font un musicien supérieur à n’importe quel guitariste de jazz contemporain. »
Ce triste dimanche soir d’automne, les deux héros du Free Trade Hall furent Hooker et Walker. Malgré la salle clairsemée, sur cette grande scène sans intimité, les bluesmen se surpassèrent et la ferveur extraordinaire du public compensa la modicité du remplissage. La foule investit la scène pendant le final avec une jubilation qui frisait l’émeute. 22 h 30. La salle s’allume. Un baffle canonne ‘God Save The Queen’. Le responsable du Hall a cru bon de passer ce disque pour accélérer l’évacuation. En coulisses, Shakey Jake s’entretient avec le secrétaire de la Jazz Society de l’université de Londres. Un jeune homme les interrompt, un harmonica dans la paume : « Vous me laisseriez-vous montrer ? ». Shakey Jake : « Eh, tu es déjà une véritable star, toi ! » Le jeune homme se nomme Jagger.

Bandol – 1969

Professionnel avisé, péquenaud complexé
John Lee Hooker s’était bricolé un style bien à lui, en plaçant des tics de guitare sur une belle voix profonde et monocorde. Fanelli : « Le jeu de Hooker est plus complexe qu’il n’y paraît. Il a créé un son et un phrasé proprement inouï. Sur certaines faces Specialty ou Atlantic, ses solos rappellent certains maîtres du ténor post-coltraniens ! » En tout cas, Hooker avait cueilli son brin de laurier auprès d’un public de paysans déracinés comme lui, la frange la plus populacière de la communauté afro-américaine, économiquement faible, illettrée, identitairement sinistrée, aliénée par plusieurs siècles de préjugés raciaux qui l’avaient reléguée à un état de sous-humanité. L’aventure européenne fut un choc, et peut-être un écrabouillage psychologique dans un monde qui devenait enfin équitable.
Sortir des États-Unis ne figurait pas au programme de cette tragédie existentielle. Traverser l’océan était une chimère. Être reçu dans la vieille Europe avec les égards dus à un VIP, accueilli sur la piste d’atterrissage de Francfort par un orchestre de Nouvelle-Orléans, déposé dans des hôtels luxueux par des autocars confortables, acclamé par un public de jeune Blancs dans des théâtres bourgeois où se jouent habituellement des œuvres de Mozart et de Brahms, percevoir chaque soir cent dollars pour réaliser cette mystérieuse rédemption… On pourrait croire qu’un tel miracle l’aurait déboussolé, mais le miracle en question dépassait peut-être son entendement, en tout cas ce que son expérience l’avait autorisé à concevoir.

Zone de Texte:  Hooker a toujours étonné ses biographes par la pertinence de ses intuitions lorsqu'il évoque sa carrière. Il sait toujours ce qu’il vaut, où il en est et, sans états d’âme, quelle attitude observer pour emballer un public. Hooker défend un style original qui ne demande aucune prouesse technique. Il fait au mieux avec ce qu’il est, avec ce qu’il a. Il ne rêve que de lui-même.
Ceux qui l’ont un peu côtoyé ont parfois senti transpirer, sous cette assurance, l’écume d’une existence tourmentée, parfois honteuse. Hooker est criblé de lacunes culturelles, il en est conscient, la proximité des publics blancs le lui rappelle sans cesse. Parfois il en souffre, parfois il se claquemure avec aplomb dans un petit monde sur lequel il règne, souverain. Plus le sentiment d’une fatalité propre aux bluesmen, celui d’être né sous une mauvaise étoile, inconsolable destin que nulle renommée ne peut racheter.
L’AFBF lui a laissé entrevoir l’utopie d’une société d’intégration où le blues pouvait payer son homme. Un an plus tôt, à deux jours près, Maurice Papon déclenchait une épouvantable ‘ratonnade’ dans la capitale. Chargé par l’Élysée de réprimer une grande manifestation pacifique en faveur de l’Algérie indépendante, le préfet de police de Paris s’était exécuté avec un zèle criminel. Des centaines de Nord-Africains avaient été assassinés ou livrés à la brutalité des policiers pendant deux jours. Ça, Hooker l’ignorait. L’opinion publique française, elle-même, méconnaîtra ce crime d’État pendant vingt ans. Willie Dixon : « Les gens traitent toujours les étrangers des autres beaucoup mieux qu’ils ne traitent leurs propres étrangers. On ne peut pas réellement connaître la mentalité d’une population quand on débarque chez elle avec de l’argent et une qualité d’artiste. Si vous voulez vraiment savoir qui ils sont, pointez-vous donc chez eux sans un sou en poche » (cité par Don Snowden).

 

 

Dans la peau de John Lee Hooker
Pour entrevoir cette personnalité paradoxale, faite d’appréhension et de ruse, reportons-nous quelques années plus loin, en 1969. A ce moment-là Hooker a déjà trois AFBF au compteur, plusieurs tournées européennes sous son nom, a été copieusement servi au public du folk puis réchauffé pour celui du rock, il s’est installé en Californie et s’apprête à rebondir chez les hippies. Ce raccourci, c’est histoire de dire que Hooker a eu le temps de s’habituer à l’Europe et au public blanc, une routine qui donne encore plus de poids à l’anecdote qui suit.

1969 donc. John Lee Hooker, Jay McShann et Eddie Cleanhead Vinson sont réunis pour quelques dates en France. La tournée gravite autour du Hot Club de France, pour un public de jazzeux très différent des publics anglais ou allemand : ici, on ne comprend généralement pas ce que chante Hooker.
Un jeune jazzophile d’une vingtaine d’années, nommé Félix Sportis, reçoit les artistes à déjeuner dans la maison de campagne de ses parents, à Bandol. La mère de Félix a dressé une table de fête. McShann et Vinson, très à l’aise, devisent courtoisement avec leurs hôtes. Ils constatent soudain que Hooker rechigne à les rejoindre autour du repas, ce qu’il finira par faire après de pressantes sollicitations. Félix Sportis croira détenir l’explication de cette réticence dix ans plus tard, à Washington DC, lorsqu’un ouvrier noir l’avertira : « Ici, un Noir n’entre jamais dans la maison d’un Blanc, et inversement. C’est ambigu, c’est mal vu des Noirs et mal vu des Blancs. » Sportis : « John Lee entrait dans la maison d’un Blanc pour la première fois peut-être, c’était énorme pour lui. Il ne pouvait même pas envisager de ‘traverser la ligne’. J’ai revu John à l’Olympia en juin 82 ou 83. Je me rends en coulisses, je tombe sur un gros bras. ‘Je viens saluer John Lee Hooker, je le connais. – Qui êtes-vous ?’ Je lui dis mon nom. Le gars entre dans la loge. John en sort aussitôt. Il m’embrasse et les premiers mots qu’il m’adresse après quinze ans : ‘Comment va ta mère ?’ ».

Zone de Texte:  André Fanelli, ami de Sportis, assistait également au déjeuner de Bandol. «  Inviter Hooker à un repas familial, très loin des critères quotidiens d’un Noir américain de l’époque, c’est sympathique mais ça suppose bien des complications… Par exemple, l’usage des couverts n’est pas strictement le même partout ! Hooker a dû se sentir décalé devant ce déjeuner raffiné. Il était déjà naturellement coincé, il bégayait, il avait du mal à s’exprimer, il s’énervait facilement sitôt qu’il était un peu ému. Heureusement qu’avec leur sens de l’accueil, les Sportis parvinrent à le dérider. Heureusement aussi qu’il y avait Renaud Kriger, un amateur de blues belge parfaitement bilingue, au niveau du slang notamment, et proche de John Lee par son âge. »
Cette tournée était un peu particulière. Les artistes programmés en première et seconde partie jouaient dans des styles formellement très éloignés : un jazz bluesy mais sophistiqué d’abord, du blues arrache-tripes ensuite, et en solo ! André Fanelli : « Pour McShann et ses musiciens, un gars comme Hooker dépréciait l’expression artistique de la communauté noire. Il était trop fruste, musicalement inculte, un vrai paysan ! »

Selon Félix Sportis, « il y avait deux personnages chez John Lee, l’homme de la campagne roublard qui essayait d’impressionner son interlocuteur, mais aussi l’homme inquiet qui, s’aventurant dans une société dont il ne connaissait pas les règles, qu’il supposait être comparable à la sienne, c’est à dire profondément agressive, manifestait, vis-à-vis de cette société, beaucoup de retenue. N’oubliez pas d’où il venait. Il n’était pas préparé à ça. »

Zone de Texte:  André Fanelli : « Déjà en 62, les jeunes Noirs américains n’écoutaient plus de blues mais d’autres formes comme le doo-wop ou le rhythm’n’blues. Le blues n’est pas une musique de teenagers, sa thématique s’adresse à des adultes, et des adultes issus des couches les plus défavorisées de la population noire, des adultes qui ont conservé leurs traditions sudistes. Pourtant, après Newport, Hooker et les autres ont repéré un filon à exploiter, un public blanc, jeune, plutôt aisé, enthousiaste, à qui ils peuvent raconter ce qu’ils veulent. Ces nouveaux fans leur sont acquis, ils n’ont ni le recul ni le vécu qui leur permettrait de faire la part de la frime et de l’authenticité. Il y a toujours un admirateur pour porter la guitare… et des coups à tirer, il faut bien le dire ! Folkeux, puis fans de rock et de pop, Hooker a su s’accommoder de toutes ces évolutions comme le démontre la fin de sa carrière. Il y avait le Hooker des Noirs et le Hooker des Blancs. La même semaine, j’ai vu Howlin’ Wolf jouer pour des Blancs dans un club, puis pour des Noirs dans une taverne de West Madison. Il ne se comportait pas de la même manière selon l’auditoire. Devant les jeunes Blancs, il accentuait le côté sexuel de son spectacle, fixait une fille, faisait aller et venir son harmonica dans sa bouche. Il exploitait son physique impressionnant pour jouer les brutes. Mais face à la clientèle du ghetto, sa musique prenait une toute autre intensité. »

Félix Sportis : « Il y a, de la part de ces hommes, une claire conscience d’une situation magique que leur musique leur a permis d’acquérir et de vivre. John Lee était un homme relativement jeune à l’époque, il savait très bien par où il était passé, il savait qu’on pouvait descendre aussi vite qu’on était monté. Qu’est-ce qu’il faisait ? Il gérait l’image que les journalistes lui transmettaient. Demandez-vous pourquoi les musiciens de jazz sont si amnésiques de la tradition. C’est une problématique fondamentale. L’esclavage a éliminé tout repère chronologique, gommé les mémoires et, partant, rendu impossible la construction d’un présent sur un passé justifiant. ‘No future’ et ‘no past’ en même temps. Une civilisation amnésique. Comme si Coltrane et John Lee Hooker ne venaient de rien, comme s’ils étaient des sortes de démiurges qui, par le miracle d’une génération spontanée, avaient inventé un art magnifique. »

Christian Casoni

Un gros, gros merci à Alan Balfour, Jacques Demêtre, André Fanelli, Gérard Herzhaft, Jérôme Partage et Félix Sportis, pêle-mêle journalistes, auteurs et/ou musicologues.
Lus: le ‘John Lee Hooker’ de Gérard Herzhaft (Éd. Du Limon), la bio de Willie Dixon ‘I Am The Blues’ par Don Snowden (Da Capo), le livret du DVD ‘American Folk Blues Festival 1962-1966’ par David Peck et Jon Kanis et, dans la presse : ‘Le Blues. Reconnaissance officielle à l’Olympia’ par Jacques Demêtre et Marcel Chauvard (Jazz Hot, décembre 62), ‘Blues Festival in Manchester’ par GE. Lambert (Jazz Monthly, décembre 62).