Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

été 19
Chroniques CD du mois Interview: GROUND ZERO Livres & Publications
Portrait: JAMES COTTON Interview: FLYIN' SAUCERS GUMBO SPECIAL Portrait: ROBIN TROWER
 


Dossier
INDIAN BLUES


blues national guitars
blues national guitars
blues doo wop






Quand la rythmique africaine rencontre le tempo amérindien et que les chants incantatoires se mêlent à la gamme pentatonique.   

L’Afrique et les îles britanniques sont souvent et largement considérées comme les seules sources possibles du blues. Le fait que les traditions musicales des peuples autochtones aient eu leurs places dans l’évolution du genre est rarement pris en compte. Buddy Guy quant à lui estime que « le blues n’a rien à voir avec la musindian bluesique africaine. En revanche, tout avec celle des Amérindiens dont la présence m’entourait, en l’occurrence les tribus Houmas » (tribu francophone depuis la disparition de son langage d'origine à l'époque de la Louisiane française). Cette opinion personnelle qui évacue l’apport africain est peut-être un peu exagérée. Mais entre 1600 et 1840, les trois cultures - amérindienne, africaine et européenne - chacune avec une tradition chorale très évoluée, se rencontrèrent, dans la guerre et la paix, de manière libre ou sous la contrainte, dans le vaste Intérieur américain à l'est du Mississippi. Penser que seule l'une de ces cultures a prédominé dans l'évolution de la musique, ou qu'une autre n'a eu aucune influence, va à l'encontre de la logique, mais aussi de toute connaissance pratique du fonctionnement des musiciens. Et certains ethnomusicologues évoquent même l’apport asiatique vu le nombre de Chinois présents pour l’installation du réseau ferroviaire. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce qui est maintenant considéré comme le berceau de la musique country - l’est du Tennessee, l’ouest de la Virginie et de la Caroline du Nord, la partie nord de la Géorgie et de l’Alabama - recouvre exactement ce territoire détenu par la nation Cherokee à la fin de la Révolution américaine.

Si certains disent que le blues est d'origine africaine et que toutes les notes bleues sont entendues sur les tout premiers disques de musique country, jouées par des musiciens noirs ou blancs, d’autres avancent que le blues a émergé lorsque les poly-rythmes africains ont rencontré les cadences martelées amérindiennes et que les chants incantatoires ont intégré des nuances mélodiques venues d’Europe. L'influence des peuples autochtones, en particulier, les rythmes de chant et les harmonies vocales aiguës ont une résonance avec le blues. Pura Fé artiste engagée qui descend par sa mère de la tribu Tuscarora, une branche Iroquoise installée en Caroline du nord, rapporte : « Ce que vous appelez call and response dans le gospel et le blues, nous l’appelons stomp dance et ce que vous nommez shuffle est pour nous round dance ».
L’expression musicale est un lien entre les peuples, un langage universel dans lequel les cultures se réinventent. Au début des années 1900 à la Carlisle Indian School, en Pennsylvanie, un pensionnat phare pour l’éducation des Indiens, les professeurs enseignaient la musique dans l’espoir d’imposer leur programme de « civilisation », mais les élèves donnaient leur propre sens à leur musique. Par la suite, de nombreux anciens étudiants, armés de saxophones, de violons ou d'une formation vocale d'opéra, ont formé leurs propres groupes labélisés indiens et tribaux et ont parcouru le pays.
En 1928, des musiciens d'Oklahoma, la formation du Big Chief Henry, enregistrent un morceau entraînant intitulé ‘Indian Tom Tom’, d'une durée de deux minutes et demie avec un chant amérindien soutenu par un violon et une guitare swing proche du style de Bob Wills and his Texas Playboys. Il est intéressant de noter dans cette chanson la facilité avec laquelle la forme la plus ancienne s’intègre dans la nouvelle plutôt que de chercher la fusion de deux styles supposément indépendants.  

indian blues

Cherokees et Choctaws faisaient partie avec les Creeks, les Séminoles et les Chicachas de l’organisation dite des Cinq tribus civilisées. Considérées comme « civilisées » par la société blanche pour avoir adopté beaucoup de coutumes occidentales et pour avoir de bonnes relations avec leurs voisins. Il est également reconnu que nombres d’esclaves fuyant leur condition ont été accueillis par des tribus indigènes au sein desquelles ils ont retrouvé un statut d’homme libre comme avec les Séminoles. Par contre avec les Cherokees il en allait autrement car ces derniers pratiquaient l’esclavage et asservissaient de nouveau les fuyards qui tombaient sous leur coupe pour cultiver leurs champs de maïs. Ces rencontres ont fait que de nombreux Afro-Américains ont eu des enfants avec des peuples autochtones, tout comme les Blancs en contact avec ces tribus, assurant ainsi un brassage culturel étendu. Mais en raison du zèle à annihiler toute revendication des Amérindiens sur la terre et de l'ethnocide qui a suivi, nombre de ces enfants sont devenus en grandissant, en raison de leur teint, soient Noirs soient Blancs. C’est sans aucun doute pour cette raison que pour de nombreux bluesmen cette part d’‘indianité’ est rarement mise en lumière.
Charley Patton, Mance Lipscomb était le fils d’un ancien esclave et d’une femme Choctaw. Lowell Fulson avait des ancêtres Cherokees et Choctaws. T-Bone Walker avait des ascendants Cherokees. Plus près de nous Link Wray était d’origine Shawnee. Eddy Clearwater ainsi que Jimi Hendrix avaient des gènes Cherokee, tout comme Tina Turner. Charlie Musselwhite est Choctaw par sa mère. Et la liste pourrait encore s’allonger.

Si, comme on peut le rapprocher de la tradition du compagnonnage, certains musiciens se présentent par un nom en relation avec une caractéristique physique, little, big, slim, long, pegleg, blind, red…, ou géographique, Memphis, Saint Louis, Tampa, Georgia, Illinois, Louisiana…, les racines amérindiennes s’ancrent dans des forces animales ou terrestres. Chester Burnett, a été surnommé Wolf par son grand-père, un Choctaw nommé John Jones, à cause de l’animal qui rôdait encore dans le Delta quand Chester était petit, (il ajoutera Howlin’ en devenant professionnel). Tout jeune garçon McKinley Morganfield aimait jouer dans les eaux boueuses de la Deer creek, le cours d’eau qui coulait près de chez lui. Sa grand-mère, métis Cherokee qui l'avait élevé après le décès de sa mère peu après sa naissance lui avait donné le surnom de ‘Muddy’. Muddy Waters et Howlin’ Wolf, deux géants du blues, deux noms parmi les plus célèbres, tirés des premières rencontres avec la nature sont bien des emblèmes indiens qui ont fini par devenir plus réels que leurs prénoms et noms américanisés. 
Si la présence des Amérindiens et leur apport culturel dans la musique populaire ne semble pas évident c’est que la jeune république américaine s’est très tôt attachée à imposer l’invisibilité aux peuples autochtones. Il est intéressant de noter comme le souligne Stevie Salas, guitariste renommé, d'origine Apache et producteur exécutif du documentaire, "Rumble : The Indians Who Rocked The World" qu’« au début du 20ème siècle, personne ne voulait être un Amérindien », Les Amérindiens n'ont en effet obtenu la pleine citoyenneté américaine qu'en 1924, plus de cinquante ans après les Noirs (1868).

Cherokees et Choctaws
indian bluesLes Cherokees vivaient dans les actuels états de Géorgie et de Caroline du Sud. Le cœur du pays Cherokee était les Smoky Mountains, au sud des Appalaches. Les Anglais ont recherché l’alliance de cette puissante nation et les Cherokees comptaient sur les armes que leur fournissaient les Anglais pour s’assurer la suprématie sur les autres nations rivales. En 1730, les chefs Cherokees se sont rendus à Londres où ils ont signé un traité d’amitié avec la couronne britannique. Un siècle plus tard, entre 1831 et 1833, ils ont été chassés, rassemblés par l’armée américaine et transportés vers l’Oklahoma en direction du plateau d’Ozark, un district attribué par le gouvernement fédéral au début des années 1830 comme ultime patrie des nations amérindiennes de l’Est et du Midwest. Le Sud a été débarrassé de ses habitants indigènes en une décennie afin que les Etats-Unis puissent s'approprier leurs terres pour le développement par des Américains d'origine européenne. Le dernier transit Cherokee, en 1839, a été l’un des plus difficiles, et ce n’est pas un hasard si cet exode forcé a été appelé The Trail of Tears (la piste des larmes). Les ethnologues estiment qu’il existe aujourd’hui entre 5 et 7 millions de personnes descendant des Cherokees.

Les Choctaws ont créé des alliances avec les puissances européennes dès le 17ème siècle. Les Français, basés sur la côte du golfe et en Louisiane ; les Anglais du Sud-Est et les Espagnols de Floride et de Louisiane à l'époque coloniale. Au cours de la révolution américaine, la plupart des Choctaws ont soutenu la candidature des treize colonies à l'indépendance de la Couronne britannique. Ils ne sont jamais entrés en guerre contre les Etats-Unis. Certaines sources indiquent que les Tunica, descendants des Choctaws, qui vivaient auparavant le long du Mississippi, « ont émigré en Louisiane en 1817, où ils se sont mariés à la fois avec les Français et les Nègres ». Les Choctaws ont participé au carnaval catholique avec autant d'enthousiasme que les habitants latins et africains de La Nouvelle Orléans, ville coloniaindian bluesle aux frontières raciales assez ambiguës. Alliés des Français propriétaires d'esclaves, les Choctaws étaient mieux vus que les Noirs : « Dans les premières années du Mardi Gras, les Noirs étaient bannis des défilés principaux et se grimaient en Indiens, d’une manière exubérante qui aurait pu être portée dans les spectacles de l'Ouest sauvage de Buffalo Bill. Une ruse pour l'inclusion ».
La grandeur des Choctaws s’est révélée en 1847, quand au milieu de la période de la grande famine qui ravageait l’île, un groupe a rassemblé 710 dollars et les a envoyés en Irlande pour aider la population qui mourait de faim. Un geste extraordinaire qui pourrait représenter aujourd'hui un million de dollars selon Judy Allen, rédactrice au journal de la Nation Choctaw d'Oklahoma. Un acte historique peu commenté dont seuls les habitants de la verte Erin doivent se souvenir.    

Indian blues
Parue comme un témoignage en 2009 sur le label Dixiefrog, Indian Rezervation Blues And More est une excellente compilation (3 heures de musique et un livret de 48 pages) qui confirme l'importance des Amérindiens dans l'élaboration des musiques nord-américaines. Un album comportant 3 CD (blues, country, folk, chants traditionnels, Americana) qui fait voler en éclats les clichés et qui transcende les genres musicaux même si le blues est au centre. Les « vrais Indiens » d’aujourd’hui exprimant leur rébellion à travers une musique très originale. Un blues réinventé. 

Gilles Blampain

Source principale:
The Guitar And The New World: A Fugitive History -  Joe Gioia Excelsior Editions, 2013.