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été 17
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  Dossier: AMERICAN EPIC Interview: DOM FERRER
 


Dossier
comme un air de rock italien











Cow-boys au second degré


blues il etait une fois dans l'ouest

Il pourrait s’agir d’un western avec ses grands espaces, mais c’est une illusion : le scénario tient du polar, le reste est une farce métaphysique avec des coups de feu. L’intrigue est tellement farcie de fausses pistes qu’elle en a largué son centre de gravité. Le massacre de la famille McBain, l’énigme des maquettes (le saloon, la gare), les errances sans but de la bande à Cheyenne, la progression d’une voie ferrée dans le désert, autant d’histoires dans l’histoire qui brouillent le propos du film : la vengeance d’un homme sans identité.
Très peu de personnages sont ici familiers du western hollywoodien. Frank (Henry Fonda) est un gangster urbain qui s’apparenterait au Nicky Santoro de ‘Casino’ (le personnage joué par Joe Pesci), et Morton (Gabriele Ferzetti), un affairiste de film noir, un ‘Parrain’ à la Coppola. Tous les losers, Cheyenne (Jason Robards), le blanchisseur barbichu, les nervis de Frank, eux, ne dépareraient pas le casting d’une comédie italienne naturaliste comme ‘Affreux, sales et méchants’. L’homme à l’harmonica est aussi désincarné que le tueur dont il veut se venger. Charles Bronson joue une sorte de Surfer d’Argent égaré en plein Far West, il préfigure un personnage de science-fiction à venir, style Mad Max !
Dans cet imbroglio de destins fantasques qui s’interceptent par hasard, seule Jill McBain (Claudia Cardinale) fournit à l’histoire un ‘étalon humain’ sans démesure mortifiante. Lorsque les protagonistes croisent un vrai personnage de western, le shérif de Flagstone par exemple, leur différence de consistance saute aux yeux : ils ne viennent ni du même scénario ni du même cinéma.

blues il etait une fois dans l'ouestArizona au second degré
Le film est tourné dans le sanctuaire du western éternel : Monument Valley. La caméra cadre extra-large, avec le parti-pris évident du western antique : débiter du paysage américain. Mais Sergio Leone contemple ce théâtre grandiose sans s’y engager vraiment. Il musarde autour de ce musée minéral, uniquement préoccupé par la façade. Le réalisateur surexploite la vitrine mythique de Monument Valley, il en aplatit la majesté wagnérienne en la rendant omniprésente, décor du moindre plan. Il en fait un panneau de théâtre, un papier peint…presque un poster de rock !
Il en va de l’Arizona comme de la ville virtuelle de McBain, comme du frisson d’aventure qu’inspire traditionnellement le ‘film de cow-boys’ : ces fantômes échappés d’un autre cinéma pourraient tout aussi bien se matérialiser pour de bon ou disparaître corps et âme. Du reste, les vrais paysages ne sont pas ceux de l’Arizona mais le relief des visages inquiets, cadrés en gros plan. Lors de la confrontation finale, les yeux de Charles Bronson et d’Henry Fonda soutiennent, avec leur dimension outrancière et une insistance comique, l’hypothèse que l’Arizona est une épreuve intérieure, une angoisse, avant d’être une collection de curiosités rocheuses.

BO au second degré
La musique s’articule autour de deux grands thèmes. Le premier est une ballade qui démarre en toute confidence et prend de l’ampleur, soulevée par un mouvement de cordes sur lequel flotte une vocalise féminine. L’autre, plus emblématique, est une pièce de rock lyrique. L’apostrophe miaulante de l’harmonica, l’arpège menaçant qui s’installe en bourdonnant et puis, comme une cognée, lourde, fatale, la guitare entame la mélodie en fracas orageux, se perd soudain dans un vent d’orchestre qui charrie encore des braises d’harmonica. Violons et hautbois s’envolent et retombent au premier coup de glas. La guitare a exactement le son et la percussion des Gibson SG qui firent la marque d’Alice Cooper. Encore lui !
Ce son était peut-être dans l’air du temps. En tout cas, c’est celui qui scandait déjà les chansons du Coop quand il n’était encore que la danseuse de Frank Zappa (‘Laughing At Me’). C’est ce son, cette hargne suffocante, ces enchaînements grandiloquents et dérisoires qui donneront la couleur d’un album comme Killer quelques années plus tard, le glas en prime.
blues il etait une fois dans l'ouest

Allégories au second degré
Grandiloquent et dérisoire… deux adjectifs qui qualifient si bien le rock’n’roll et tous ces idiomes délicieusement cons qui viennent du blues ! Les répliques culte du film, tellement ingénues, semblent écrites dans cet esprit. Le dialoguiste feint de croire qu’il file des mots d’auteur décisifs, mais sait bien qu’il fait parler les Olive et Marius d’un opéra-cartoon. Ces saillies puériles (« Je n'ai aucune confiance en quelqu'un qui porte à la fois une ceinture et des bretelles, qui doute de son pantalon ») donnent au film son kitch rock’n’roll.
D’ailleurs, tout est absurde et kitch ici. L’arche qui sert de potence à la pendaison du grand frère, vestige intemporel d’une église que des extra-terrestres semblent avoir déposée jadis en plein désert. Les aspirations baroques de certains protagonistes. McBain qui projette de bâtir à lui seul une ville au milieu de nulle part. Morton, rongé par une maladie osseuse, qui rêve de voir, avant de mourir, sa compagnie de chemin de fer relier l’Atlantique au Pacifique… et qui s’éteint comme un gros mégot dans une petite flaque d’eau boueuse. Absurde et kitch encore, ce duel final chorégraphié avec une lenteur minaudière.

La puissance des petits riens
Des personnages incongrus, exacerbés jusqu'à la caricature, presque tous puérils à force de sur-lignage (‘Faster Pussy Cat, Kill, Kill’ vous connaissez ?). Leurs marottes formidables et loufoques. Un décor de grands espaces réduit à une miniature baroque par une utilisation en ‘papier peint’. Une BO au fatalisme bien lourdingue (‘Attention, dans cette scène ça va camphrer !’). Des rodomontades cabotines, aussi affligeantes que le texte de ‘Blue Suede Shoes’ et la coquetterie, l’arrogance de son protagoniste. Un petit soupir prosaïque de vengeance parasitant le souffle d’une épopée… qui a tout de la mauvaise blague… Toute cette matière mégalomaniaque, insignifiante et précieuse, les frères Cohen et Tarentino la recycleront plus tard pour régénérer le cinéma d’auteur américain…
Il était une fois dans l’Ouest’ est peut-être la seule chanson de rock’n’roll italien !

Christian Casoni