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09/21
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Dossier
GUITARE 12 CORDES


BLUES PIEDMONT BLUES
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Fort de son avantage numérique, la guitare à 12 cordes rayonne d’un chorus naturel. C’est une mini cathédrale à elle toute seule ! Sa sonorité est pleine… sonore, plus riche que celle d’une guitare standard à six cordes. Petit retour sur sa double vie en dents de… six.

12 is the number !
La guitare 12 cordes est divisée eblues guitare 12 cordesn en six paires de cordes épaisses et fines. Les cordes épaisses sont accordées de manière équivalente à celles d’une guitare standard. Les cordes fines des quatre paires graves sont accordées à la même note mais décalées d’une octave. Sur les deux paires aiguës les cordes sont accordées à l’unisson, même note, même octave. Cela donne eEaAdDgGBBEE, pour l’accordage le plus courant.
Les deux cordes d’une paire sont généralement jouées ensemble, les jouer séparément n’étant pas très commode. Pour les bends, c’est quasiment impossible. C’est pourquoi, à l’exception de spécialistes comme Leo Kottke, la guitare 12 cordes sert à la rythmique et à l’accompagnement, non aux solos ou aux notes détachées. Des accords amples et résonnants, voilà le style de jeu qui lui sied. La majorité des guitaristes détenteurs d’une 12 cordes l’utilisent en complément d’une 6 cordes standard afin d’enrichir leur palette sonique.


L’origine de l’espèce

La guitare 12 cordes apparaît aux Etats-Unis au tournant du 20ème siècle. Elle aurait été conçue soit par des luthiers italiens immigrés soit par des luthiers mexicains. Dans la tradition musicale des deux pays on trouve en effet un certain nombre d’instruments utilisant des cordes doublées. Les premiers enregistrements de 12 cordes proviennent de musiciens mexicains tejano (du Texas). A l’origine ce nouvel instrument était produit par des fabricants à bas prix. Les premiers acquéreurs de 12 cordes gisaient alors tout en bas de l’échelle sociale. Les musiciens de rues, les buskers, ont été les premiers à tirer parti du supplément de volume sonore offert par l’instrument.

Les acoustiques 12 cordes des pionniers étaient de robustes Stella. Puis les marques prestigieuses s’y sont mises : Gibson 112-45 et B12-25, Martin D12-20 et D12-35, Guild F-212. Les modèles électriques 12 cordes ont ensuite pris l’ascendant pendant les années 1960. La plus populaire fut la Rickenbacker 360-12 utilisée par George Harrison. Le morceau ‘Turn ! Turn ! Turn ! (To Everything There Is A Season)’ des Byrds est l’un des classiques joué sur ce modèle. Citons aussi en électrique 12 cordes les Fender Electric XII, Gibson ES 335-12 et Gretsch 6076. Les guitares double manche présentent un manche standard 6 cordes et un manche 12 cordes permettant aux guitar heroes d’alterner, en concert : ‘Stairway To Heaven’ et ‘Hotel California’.

Cyclique ! Cyclique !

La popularité de la guitare 12 cordes a de tous temps connu des hauts et des bas, et ce depuis ses débuts. Son histoire commence peut-être vraiment avec Blind Willie McTell dans les années 1BLUES guitare 12 cordes920 et 1930. Elle continue dans la foulée avec Leadbelly dans les années 40. Dans les années 1960 avec l’émergence du folk-rock, de nombreux musiciens remettent en selle cette bonne vieille 12 cordes : Pete Seeger et les Weavers, Roger McGuinn et les Byrds, Mike Pender et les Searchers et aussi George Harrison, Paul Simon, Brian Jones, Tom Petty, etc.

Dans les années 1970 la 12 cordes tombe quelque peu aux oubliettes, sauf pour une niche rock progressif. Dans les années 1980 l’instrument connaît un regain d’intérêt dans les mains de rockers alternatifs tels Peter Buck (REM), Marty Willson-Piper (The Church), Johnny Marr (The Smiths). Durant les années 1990 sa popularité flanche de nouveau, bien qu’ayant joué un rôle clef dans le son indie-rock de Low et des Decembrists.

Dans les années 2000 Guy Davis fait revivre le style de Blind Willie Johnson et des musiciens d’avant-guerre. La 12 cordes est aussi remise en circulation via le courant psycho-folk ou freak-folk, mené pat Devendra Banhart. On situera son prochain nouvel oubli vers le milieu des années 2010… mais la 12 cordes reviendra en force dans les années 20 ou 30 quand, pic du pétrole, pic de l’uranium, raréfaction de l’énergie électrique, les DJs de la planète techno se seront mis au techno-folk. Trêve de spéculations, revenons au 20ème siècle.

Willie McTell’s blues

Dans les années 1920, Blind Willie McTell était l’un des pionniers de la guitare 12 cordes. Ce guitariste d’Atlanta officiait à l’époque du Piedmont blues dans ce jeu complexe basé sur le ragtime, fait de finger picking et de driving bass. Né aveugle en 1898, Blind Willie McTell n’a jamais accordé à son défaut de vision le privilège d’infléchir sa destinée. Il savait coudre, lire le braille, il savait s’orienter dans le métro de New York, il voyageait à travers tous les Etats-Unis, etc. Après avoir interrompu la musique pour étudier dans une école de braille, il reprend la guitare en 1927 en choisissant une 12 cordes Stella, guitare avec laquelle il deviendra célèbre. Dans le sillage de Blind Willie McTell on peut citer Blind Boy Fuller, Blind Blake, Reverend Gary Davis, sans oublier Barbecue Bob, son camarade de 12 cordes. Mais comme le dit la chanson d’un autre Bob: « Nobody sings the blues like Blind Willie McTell ».

Leadbelly, king of the 12 strings

Quelque part vers 1902, en voyage, un jeune Huddie de 14 ans bourlingue avec un certain Blind Lemon Jefferson, un autre gosse plus jeune que lui. Après avoir entendu un musicien jouer dans un medecine show, le jeune Huddie Ledbetter (futur Leabelly) fait l’acquisition d’une Stella 12 cordes de seconde main chez un prêteur sur gage de Dallas. Au cours de cette même nuit le jeune guitariste débarque dans une fête où selon ses propres dires il lancera son défi au monde : « I put my foot on the doorstep and my finger on the strings and I said Here’s Leadbelly’ (J’ai mis mon pied sur le pas de la porte et mon doigt sur les cordes et j’ai dit voilà Leadbelly ».

La vie de Leadbelly fut incroyable à bien des égards. Né en Louisiane en 1888, le jeune garçon travaille dur. L’adolescent rencontre ses premiers ennuis avec la justice (la folie des années brutales dans le Sud des Etats-Unis pourrait éclairer les faits). En 1917 il est condamné pour meurtre. Sentence :  trente années d’enfermement dans une prisonBLUES guitare 12 cordes du Texas. Sa ténacité au travail ainsi que ses talents époustouflants de musiciens lui font gagner le respect et l’admiration des gardiens et des détenus. L’appel à la clémence et au pardon qu’il chante en 1923 est entendu par le gouverneur du Texas. La requête qu’il exprime dans sa chanson lui sera accordée. Une fois libre Leadbelly ne parvient pas à se préserver des ennuis. Retour à la case prison en 1930 pour dix années de travaux forcés au terrible pénitencier d’Angola en Louisiane. Après l’épuisement des moyens légaux et l’échec d’une tentative d’évasion ses chances de sortie anticipée paraissent fort compromises. Leadbelly est fait comme un rat ! Eh bien, non. Au même moment, le folkloriste John Lomax est à la recherche d’oldtime folk songs, voyant les prisons comme des sanctuaires coupés du temps et des influences du monde extérieur, une chance de dénicher des musiciens encore capables de jouer à l’ancienne. Effectivement, il fait une pêche miraculeuse avec Leadbelly capable de jouer de mémoire chaque air qu’il a un jour pu entendre : traditionals, field hollers, dance tunes… De surcroît, Leadbelly est un interprète puissant et charismatique. Nouveau coup du destin : Lomax parvient à le faire libérer !

Les deux hommes vont voyager avec leur musique du Sud au Nord des Etats-Unis. Ils s’installent finalement à New York. La presse fait ses choux gras de cette histoire juteuse à souhait, titrant par exemple : « Le ménestrel meurtrier » ou encore « Le tendre chanteur des marais de Louisiane vient chanter, ici en ville, quelques chansons entre deux homicides ». Leadbelly ne parvient pas à brancher le public noir alors en quête de vibrations musicales urbaines. En revanche il devient une vedette de la scène folk d’avant-guerre auprès du public blanc de Greenwich Village.

Il est rare qu’un musicien définisse à ce point un instrument. Sans Leadbelly la guitare 12 cordes serait très probablement tombée dans l’oubli ; elle aurait été reléguée au rang d’une curiosité musicale parmi d’autres… Good Night Irene !

Martin Drevet