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04/19
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Dossier
DOO-WOP


blues national guitars
blues national guitars
blues doo wop






A travers de subtiles harmonies vocales un genre nouveau a imprimé sa marque sur les fifties et les décennies suivantes.    

Dans les années 1950 des jeunes gens dont la seule éducation musicale a été de chanter le gospel à l’église de leur qublues doo-wopartier vont créer un genre nouveau qui va rapidement faire florès. Doo-wop, drôle d’onomatopée pour désigner cette tendance en vogue issue de l’union du rhythm and blues et du rock and roll dans une version vocale. Le groupe de doo-wop comprend généralement un ténor entouré d’un trio ou d’un quatuor chantant une combinaison agréable et mélodieuse de sons. Le terme doo-wop est dérivé des sons émis par les choristes fournissant un fond harmonique au chanteur principal. Le soliste, ténor léger, chante la mélodie, un autre ténor et un baryton suivent les accords avec des « ooh » et des « aah » interrompus de brèves césures de type « wop-wop » et un baryton-basse ajoute des « doop-doop ». Ils peuvent être accompagnés par une base rythmique piano-guitare-basse-batterie, voire un saxophone. Mais de nombreux disques doo-wop ont des harmonies vocales d’une richesse si remarquable qu’ils dépassent souvent leur accompagnement minimaliste.

On peut trouver les prémices du genre dans les disques des Mills Brothers et des Ink Spots parus dans les années 30 et 40. Dans bon nombre de leurs enregistrements les Mills Brothers faisaient de l'harmonie une forme d'art, simulant le son de sections de cordes ou d'anches. Les Ink Spots quant à eux ont établi la domination du ténor et de la basse en tant que membres de l’ensemble vocal, et leur influence s’est fait sentir dans la musique pop et parfois dans le blues à partir des années 1940, tout au long des années 1950, et jusque dans les années 70.

La popularité de cette musique parmi les jeunes chanteurs des communautés urbaines américaines des années 1950, comme à New York, Chicago, Baltimore, Philadelphie, vient en grande partie du fait que la musique peut être interprétée avantageusement a cappella. De nombreux jeunes des ghettos n’ont souvent pas les moyens de s’acheter des instruments de musique, l’ensemble vocal est donc un accès direct à la musique. Les groupes de doo-wop se rassemblent pour répéter dans des endroits fournissant de l’écho, là où leurs harmonies peuvent prendre de l’ampleur. Ils répètent souvent dans des couloirs, les toilettes des lycées ou sous des ponts. Quand ils sont prêts pour une représentation publique, ils chantent dans des galeries voutées, des coins de rues, des spectacles de talents du centre communautaire. L’attrait du doo-wop pour une grande partie du public réside dans sa simplicité artistique, et ce type de musique est également un investissement à faible budget idéal pour une petite maison de disques. L'absence de cordes et de cuivres dans leur production confère à de nombreux disques du genre du début des années 1950 une rareté presque obsédante. : ‘What Are You Doing New Year’s Eve ?’ (1949) et ‘Crying In The Chapel’ (1953) par The Orioles, ‘A Sunday Kind Of Love’ (1953) par The Harptones, ‘Earth Angel’ (1954) par The Penguins en sont d’excellents exemples.

blues doo-wopUne vague doo-wop submerge les Etats-Unis d’est en ouest et entre 1950 et 1960 se sont environ 15 000 groupes vocaux qui sortent au moins un disque. Certains font preuve de créativité ou d'originalité et sont alors rapidement imités par la grande majorité des autres formations. Une véritable surenchère se développe dans la recherche d'onomatopées compliquées (par exemple, « Eh-toom-ah-ta-toom-ah-ta-toom-ah-to-doh » du morceau ‘Why Do Fools Fall In Love’ de Frankie Lymon and the Teenagers). Si la ballade sirupeuse trouve sa place, le swing n’est pas absent. On entend parfois un tempo de boogie, une pointe de rock’n’roll, autre part c’est un écho de jazz, on va même jusqu’à des airs sud-américains, cha-cha-cha, mambo, les succès s’inscrivent par bottes dans les charts. Mais pas de stars qui entreront dans la légende, tout au plus une flopée de noms plus ou moins farfelus : The Spaniels, The Clovers, The Dandeliers, The Whispers, The Cavaliers, The Questions, The Casanovas, The Gladiolas, The Marcels, The Shields, The Velvets, The Serenaders, The Crests, The Rays, The Safaris, The Turbans, the Stereos… Une autre pratique en vogue, baptiser les groupes avec des noms d'oiseaux (bird groups) comme The Orioles, The Cardinals, The Penguins, The Ravens, The Falcons ou The Flamingos.

L’histoire retiendra quand même quelques noms. The Platters dans une veine langoureuse avec ‘The Magic Touch’, ‘My Prayer’, ‘Smoke Gets In Your Eyes’, The Coasters plus sautillants qui interprètent ‘Along Came Jones’, ‘Yaketi Yak’, ‘Charlie Brown’ et The Drifters avec ‘Money Honey’, ‘There Goes My Baby’ et ‘Save The Last Dance For Me’ sortent du lot et resteront dans les mémoires.

Les femmes ne sont pas absentes de cette scène, la liste est longue, mais The Chantels, The Shirelles, The Crystals, The Chordettes, The Ronettes, The Teen Queens, The Chiffons, The Shangri-Las, The Marvelettes, font partie des formations les plus populaires.
 
Parmi les plus gros succès on peut citer en 1954 ‘Earth Angel’ des Penguins, ‘Sh'boom des Chords, ‘Work With Me Annie’ des Midnighters, ‘Sincerely’ des Moonglows, ‘White Christmas’ des Drifters. Les Platters cartonnent en 1955 avec ‘Only You’ et en 1956 avec ‘The Great Pretender’. Les Robins entrent dans les charts avec ‘Smokey Joe's Café’ en 1955 et les Del-Vikings en 1956 avec ‘Come Go With Me.
L’inconvénient de la simplicité des disques doo-wop est qu’il est relativement facile pour les grands labels de réenregistrer les disques avec un groupe vocal différent et d’y ajouter des cordes et de cuivres. Parmi les légions de disques doo-wop ayant subi ce sort figurent le ‘Sh-Boom (Life Could Be A Dream) des Chords repris par les Crew-Cuts en 1954 et ‘Sincerily’ des Moonglows chanté par les McGuire Sisters en 1955. La ségrégation raciale qui traverse une grande partie de la société américaine dans les années 1950, fait que des grandes maisons de disques produisant des disques doo-wop créés à l'origine par des artistes afro-américains, font émerger des artistes blancs, l'objectif étant de vendre ces compositions à un public plus large. Un certain nombre de groupes blancs, en particulier des italo-américains partageant le même environnement urbain que les afro-américains à l'origine du doo-wop, ont adopté le style. Il est toutefois notable en cette époque de ségrégation qu’un certain nombre de formations rassemblent Blancs et Noirs comme The Del-Vikings, The Jaguars, The Crests, Norman Fox & The Rob-Roys, The Fabulons… Mais cet investissement de nombreux chanteurs blancs illustre à quel point la musique noire est cooptée par l’industrie du disque. Les plus connus sont The Elegants qui rencontrent le succès avec ‘Little Star’ en 1958, Dion and the Belmonts avec ‘I Wonder Why’ en1958 qui deviendra un classique et The Four Seasons avec ‘Sherry’ en 1962. Et si d’autres modes musicales apparaissent le doo-wop ne disparaît jamais totalement. En juin 1964 The Drifters place ‘Under The Boardwalk’ en 4ème place du Billboard. Les temps changent mais comme un marqueur génétique l’empreinte se sent encore dans la musique de la Motown, les membres des Temptations, le groupe masculin le plus important du label de Detroit dans les années 60 et 70 étant issus de la sphère doo-wop, et on peut dire de même pour les femmes avec The Supremes. Sur la côte Ouest, les Beach Boys avec leurs harmonies vocales complexes, eux non plus n’ont certainement pas échappé à l’influence du doo-wop.

Au milieu des années 1960 les goûts du public évoluent et les groupes de doo-wop bousculés par le british blues, débordés par une vague de pop music en pleine évolution, ne sont plus vraiment à la mode. Une page est tournée, néanmoins au début de la décennie suivante le genre connaît un léger sursaut de vitalité avec des formations comme Sha-Na-Na ensemble parodique de revival américablues doo-wopin (‘At The Hop’, ‘Those Magic Changes’, ‘Remember Then’…) dont la prestation scénique a été immortalisée dans le film consacré au festival de Woodstock, ou un peu plus tard avec les Britanniques The Rubettes qui se placent eux aussi en héritiers du doo- wop avec leur pop bubble-gum (‘Sugar Baby Love’, ‘Tonight’…) ainsi que leurs compatriotes Rocky Sharpe and the Replays (‘Ram Lama Ding Dong’, ‘Imagination’…).
En 2019 outre-Atlantique les braises ne sont pas complètement éteintes et la nostalgie fait encore recette puisque le Doo Wop Project, show musical d’une justesse incomparable en matière d'excellence vocale et musicale, s’attache à retracer l'évolution du genre, allant de la simple réunion de cinq choristes chantant des harmonies recherchées au coin d'une rue aux plus grands succès radiophoniques d'aujourd'hui. Sur scène les chanteurs emmènent le public dans un voyage allant des mélodies fondatrices de groupes comme les Crests, Drifters, Del-Vikings, Belmonts et Flamingos, en passant par l’influence qu’ils ont pu avoir sur des artistes comme Smokey Robinson, The Temptations et The Four Seasons, allant même jusqu’à Michael Jackson ou Amy Winehouse.
 
Gilles Blampain