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12/22
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Dossier
DIRE STRAITS

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La Dernière Ame Bleue

Bien qu’ayant bénéficié d’un immense succès commercial entre 1978 et sa dissolution en 1995, Dire Straits reste encore à ce jour un groupe méprisé de la critique. Groupe de stade, dont le leader, Mark Knopfler, est un guitariste-chanteur dégarni à bandeau en éponge véhiculant le mythe du solo à rallonge, Dire Straits ne fut ni vraiment novateur, ni branché. Il n’occasionna aucune débauche de sexe et de drogues qui alimente le mythe crapuleux du rock. Dire Straits tailla sa route en offrant au monde cinq albums majeurs successifs, et fit bien plus qu’alimenter le business de la musique en tubes à guitare.

Dire Straits porte bien son nom, à savoir « dans la dèche ». Car les origines du groupe sont des plus modestes. Contrairement à la légende, Mark Knopfler n’est pas à l’origine du groupe... Londres, hiver
1977. Le batteur David « DIRE STRAITSPick » Withers est un vétéran de la scène rock anglaise. Ses débuts professionnels remontent au groupe psychédélique The Primitives, dont il fut membre entre 1965 et 1969. Puis il rejoindra Spring entre 1970 et 1972, qui pratiquera un rock progressif bien dans son époque, et dont le premier album homonyme de 1971 est vivement conseillé. Parallèlement, il assure des sessions pour d’autres musiciens afin de payer ses factures. La dernière a été pour Magna Carta, un groupe de rock progressif plus trop dans l’air du temps.
C’est que le punk résonne dans toute la ville. Les formations de la première moitié des années 1970, issues notamment du british blues, commencent à avoir du mal à trouver des concerts dans les clubs et les petites salles. Groundhogs et Stray ont jeté l’éponge, Chicken Shack et son guitariste Stan Webb se battent tant bien que mal pour trouver des engagements au milieu de gangs punk montés par des gamins sachant à peine jouer deux accords. Pick Withers veut former un groupe, mais ne veut pas se corrompre dans le punk. Il aurait pu, car les vétérans sont en fait appréciés : l’ancien batteur de Spooky Tooth Mike Kellie frappe désormais au sein des Only Ones de Peter Peverett, et les Stranglers sont en fait un assemblage de trentenaires de la scène progressive, dont le plus vieux est le batteur Jet Black, presque quarante ans en 1977.
Mais Withers refuse de faire semblant. Il n’aime pas non plus cette musique qui manque de swing. Ses racines sont dans le blues et la soul. Il préfère de loin le pub-rock mené par Dave Edmunds, Sean Tyla, et Dr Feelgood. C’est que le punk est pour l’heure un truc essentiellement londonien, qui a du mal à s’exporter en province, et notamment dans les villes industrielles du nord de l’Angleterre. Withers en sait quelque chose, lui qui est de Leicester à côté de Birmingham. Là-bas, on aime toujours le boogie et le blues-rock. Status Quo reste la valeur sûre. Dr Feelgood a conquis le cœur des ouvriers de la sidérurgie et des charbonnages britanniques avec sa formule nerveuse de blues et de soul. Pick Withers pense donc que le pub-rock est la meilleure option pour former un groupe, disons, rentable, en plus d’être agréable à jouer.
Withers vit en colocation à Londres. Un copain de Leicester pourrait faire l’affaire à la basse : John Illsey. Il appelle aussi un guitariste du nom de Mark Knopfler. Withers l’a connu lorsqu’il rejoignit le groupe de blues-rock Brewers Droop. Ce dernier venait de sortir un premier album, Opening Time, en 1972. Knopfler et Withers furent embauchés pour reconstituer le groupe en vue d’un nouvel album dont les archives sortiront en 1989 sous le nom de The Booze Brothers. Depuis, Mark Knopfler enseigne l’anglais au Loughton College dans l'Essex. Illsey est toujours étudiant. Les trois se réunissent pour jouer ensemble, mais il est évident qu’il manque un second guitariste pour appuyer Mark en solo. Ce dernier conseille son jeune frère, David. Il se greffe comme un miracle. Ils ont le même toucher, l'aîné ayant appris la guitare au cadet. Mark s'occupe des chorus, David blinde une rythmique magique. Le groupe s’appelle d’abord The Café Racers, référence un peu facile aux bars et aux pubs, dans la lignée éthylique de Dr Feelgood et Ducks Deluxe. Le nom de Dire Straits est suggéré par le colocataire de Withers, alors qu’ils en sont réduits à répéter dans la cuisine de l’appartement d’un ami de Withers : Simon Cowe, le guitariste du groupe de folk-rock Lindisfarne.

Le jour se lève sur la Tyne River
En cette fin de mois de janvier 1978, ils sont dans une dynamique positive. Les choses s'accélèrent au cours de l'année 1977. A la fin de l'été, le groupe enregistre une démo de cinq titres qu'ils déposent chez MCA, mais ils sont refusés. Mark Knopfler propose la bande au DJ de la BBC Charlie Gillett. Il veut simplement un avis sur l'enregistrement, mais Gillett adore tellement le morceau ‘Sultans Of Swing’ qu'il le diffuse dans son émission Honky Tonk. En octobre, ils signent chez Vertigo. Ils enregistrent de nouvelles démos qui seront elles aussi diffusées par la BBC. Le 30 janvier 1978, Dire Straits est capté par la vénérable maison de radio à leur set au Polytechnic College de Leeds. Leur premier album sera enregistré au Basing Street Studios de Londres entre le 13 février et le 5 mars 1978. Le disque sortira le 7 octobre 1978, et traversera rapidement l'Atlantique. ‘Sultans Of Swing’ sera édité en simple et deviendra le premier tube du groupe.
Dire Straits fait partie de ces premiers albums qui par la qualité de leurs compositions et de leur interprétation se transforment en coups de maîtres. D’abord, il y a cette pochette, avec sa peinture de Chuck Loyola représentant une femme seule dans une pièce vide, en contre-jour, aux teintes mélancoliques et désenchantées. Elle symbolise à la fois le nom du groupe, et le titre ‘In The Gallery’, qui évoque une exposition du peintre de Leeds Harry Phillips. Mark Knopfler fut étudiant dans cette même ville. Au dos, les quatre musiciens sont pris en portrait sur un fond noir. Leur allure est sans fioriture. Ils ont l’air d’Anglais tout simples. Mark Knopfler se dégarnit déjà. Quant à Pick Withers, il sourit de toutes ses dents jaunes et chevauchées, le visage marqué par une vie qu’on ne devine pas forcément simple.
Le guitariste-chanteur y révèle son prodigieux talent de compositeur, qui s’inscrit dans une veine américaine, celle des conteurs de la vie de tous les jours et des gens qui font le ferment quotidien d’un pays : Bob Dylan, Neil Young, Bob Seger, Bruce Springsteen. Les frères Knopfler sont eux aussi originaires du Nord ouvrier de l’Angleterre, plus précisément de la ville de Newcastle. En introduction de l’album, ce sont les souvenirs de Mark qui remontent avec ‘Down On The Waterline’, qui raconte une promenade avec sa petite amie d’adolescence dans les lumières de la nuit au bord de la Tyne River. Le titre est porté par la batterie vive et pleine de swing souple de Pick Withers. John Illsey assure une rythmique simple mais puissante. Quant aux deux frères, ils tissent des motifs à base de picking autant inspiré de Robbie Robertson de The Band que de Chet Atkins. On sent aussi une petite patte issue du guitariste irlandais Rory Gallagher, mais le mordant hard-blues en moins. Mark Knopfler est un orfèvre. Il retient la tension sur la rythmique nerveuse, laissant presque le rôle de l’agressivité à la batterie. Il brode de petits motifs solo, pendant que David Knopfler lui apporte un appui sans faille grâce à ses arpèges et ses accords ouverts. La mécanique est superbement huilée, et marche à pleins cylindres sur ‘Sultans Of Swing’. Le grand chef d’œuvre oublié de cet album est ‘In The Gallery’, un funk-rock retors sentant l’influence des Meters, mais aussi du reggae pionnier des Maytals et de Jimmy Cliff. L’album est globalement marqué du sceau du blues-rock (‘Water Of Love’, ‘Six Blade Knife’) mais aussi du country-rock (‘Setting Me Up’, ‘Wild West End’).
L’album est musicalement totalement décalé par rapport au contexte musical de l’époque. Si on peut le rattacher au niveau britannique au pub-rock de Dr Feelgood et à Dave Edmunds, ces derniers ne sont plus le son en vogue. En 1978, la Grande-Bretagne bascule dans la new wave, ou post-punk. Le son se fait plus synthétique et désespéré : Cure, Wire, Buzzcocks… Aux Etats-Unis, Dire Straits tournent avec les Talking Heads. Anglais, formés en 1977, le quatuor se retrouve vaguement classé punk, au même titre que le furent Television ou Blondie. Cependant, leur musique rallume une petite flamme que le public américain croyait avoir perdue : celle de Bob Dylan, de Neil Young, des Byrds et de Stephen Stills. Le premier fait du rock chrétien, le second fait de la country pro-Reagan, les troisièmes se sont séparés en 1974. Quant au quatrième, il s’est embourbé dans la cocaïne. Et puis, il y a cette touche mélodique typique du rock anglais, qui fera le succès de Fleetwood Mac période californienne. Sans le savoir, Dire Straits réunit plusieurs ingrédients musicaux irrésistibles. L’album se classe n°5 des ventes d’albums en Grande-Bretagne, et n°2 aux Etats-Unis.

L’ascenseur sociale : quatre anglais dans le vent
Le succès surprise de Dire Straits aux Etats-Unis les voit y retourner en 1979. Ils jouent cinquante-et-un concerts sans le moindre répit. Le simple ‘Sultans Of Swings’ est en train de monter dans les classements US, et va atteindre la 4ème place des ventes. A Los Angeles, le maître Bob Dylan assiste à leur concert, et en ressort ébloui, au point de proposer à Mark Knopfler et Pick Withers de participer à son album à venir, Slow Train Coming. Etant donné un tel succès, Dire Straits est aussi sollicité pour sortir rapidement un second album.
Malin, MarDIRE STRAITSk Knopfler, désormais devenu le leader du groupe, impose ses conditions. L’enregistrement aura lieu au début de l’hiver aux studios Compass Point, à Nassau, dans les Bahamas. Il sera produit et mixé par Barry Beckett et Jerry Wexler des studios Muscle Shoals, qui accompagnèrent notamment Bob Dylan, Paul Simon et Traffic. Knopfler fera par la suite le voyage en janvier 1979 à Sheffield en Alabama pour que l’enregistrement soit finalisé avec Beckett et Wexler dans le dit-studio. L’enregistrement s’étale entre le 28 novembre et le 12 décembre 1978, en plein été austral. Ainsi, les quatre Dire Straits profitent de vacances à l’œil, tout en enregistrant le nouveau disque. Issus des milieux ouvriers, malins et rationnels, ils profitent des opportunités au maximum, persuadés que tout cela n’est qu’un accident et que ça ne durera pas. D’ailleurs les visages des quatre musiciens au verso de la pochette sont plus lumineux et hâlés, bien que Mark Knopfler semble plus fatigué que les autres, comme pris au réveil.
Le guitariste-chanteur signe l’ensemble des chansons. La pochette est encore signée par la maison Hothouse comme la première, utilisant la toile énigmatique du peintre Geoff Halpin. Dans la pochette intérieure, les quatre musiciens restent eux-mêmes, sapés modestement, mais avec de grands sourires. Ils semblent plus décontractés, et l’album en est le reflet. Sur Communiqué, le son est moins aride. Il est plus maritime, ouvert sur l’horizon. Barry Beckett lui-même apporte quelques parties de claviers sur ‘Communiqué’. L’écriture de Mark Knopfler semble partagée entre les chansons efficaces à l’image du premier album (‘News’, ‘Where Do You Think You’re Going ?’, ‘Lady Writer’, ‘Single Handed Sailor’), et celles qui ouvrent de nouveaux horizons. Moins sombre dans son approche, il offre des merveilles :  ‘Once Upon A Time In The West’, ‘Angel Of Mercy’, ‘Portobello Belle’, ‘Follow Me Home’. Il se révèle rapidement palpitant grâce à ces chansons plus ambitieuses. Elles semblent puiser plus loin, entre le blues, la soul, le country-rock de Dylan, les working-songs de Bob Seger, et ce rock anglais si ouvert, entre prog, psychédélique et jazz-rock. La particularité de Mark Knopfler est de rendre tout un peu authentique, malgré la modernité sonore. Communiqué sort le 15 juin 1979, et est un nouveau succès commercial : n°5 en Grande-Bretagne, n°11 aux Etats-Unis.

L’émotion en bandoulière
Dès lors, il est question de Grammy Awards pour Dire Straits : meilleur simple avec ‘Sultans Of Swing’, peut-être meilleur album. La participation active de Mark Knopfler et Pick Withers à l’album Slow Train Coming de Bob Dylan en 1979 les a introduits dans le business américain. Rien ne semble toutefois les détourner de leur trajectoire, activement menée par Mark Knopfler.
Après une nouvelle tournée américaine à succès, le groupe retourne en studio, aux Power Station de New York, du 20 juin au 25 août 1980. Jimmy Lovine est choisi comme producteur grâce à son travail avec John Lennon, Bruce Springsteen, Patti Smith et Tom Petty. Cependant, l’enregistrement se passe mal. Mark Knopfler déborde d’idées, avec des morceaux de plus en plus longs et épiques, mais David Knopfler peine à se positionner dans cette musique plus ambitieuse, et se dispute violemment avec son frère quant à la ligne artistique à suivre. Il finit par renoncer, et quitte le groupe. Dire Straits devient un trio pendant quelques mois. L’aspect le plus cruel sera l’effacement de David Knopfler et de tout son travail rythmique sur l’album, réenregistréDIRE STRAITS intégralement par son frère Mark. Roy Bittan du E Street Band de Bruce Springsteen sera là en renfort pour les claviers, qui deviennent de plus en plus importants dans la musique de Dire Straits.
Making Movies est un nouveau succès commercial (n°4 en Grande-Bretagne et n°19 aux USA, mais disque de platine). La presse ne sait pas trop comment appréhender ce troisième album. Il se démarque fortement des deux premiers. Musicalement, l’alliage magique entre les arpèges plein de swing de David Knopfler et les chorus de son frère Mark a disparu. Plusieurs titres s’allongent, et le piano fait donc son entrée dans la matrice Dire Straits, perdant quelque part son côté de groupe à guitares pur, du moins en apparence. Making Movies est un disque au timing compact, et se déroulant en deux temps : les trois premiers titres en forme de récits cinématographiques, dotés de rebondissements aussi fins que brillants, et les autres, plus compacts, plus directement Rock, basés sur des riffs puissants, plus proches du premier album.
Ceci étant, il s’agit d’un raccourci bien trop rapide, une véritable traversée à travers champs. Sur ce troisième album, Mark Knopfler n’est plus le leader d’un gang soudé. Il impose sa vision plus ambitieuse de la musique, en développant des thèmes épiques avec de nombreux changements de tableaux. Il avait effleuré cette approche avec ‘Once Upon A Time In The West’ et ‘Where Do You Think You’re Going ?’ sur le disque précédent. Cette fois, elle prend véritablement forme avec ‘Tunnel Of Love’ et ‘Romeo & Juliet’. La première est un galop de guitare dont la teinte Bruce Springsteen ne peut être reniée. Mais Knopfler évacue le côté un peu balourd du E Street Band pour le remplacer par une dynamique héritée de la soul Stax. Puis le morceau évolue en une coda mélancolique portée par les chorus de Mark Knopfler et la batterie de Pick Withers. Le piano virevolte autour de la guitare, et l’émotion monte doucement, implacablement. Les larmes saisissent peu à peu la gorge, et font de ce morceau ce que le monde moderne appellerait un ascenseur émotionnel.
Romeo & Juliet’ débute comme un folk-blues au dobro accompagné de piano. Knopfler raconte une histoire de son timbre grave. Il trouve ici son style vocal définitif, inspiré de Bob Dylan. Il ne tente plus d’être un bluesman, ou un folk-singer à la Bob Seger ou à la Bruce Springsteen. Il module, chante, parle, scande, toujours posé sur le rythme impeccable de Withers. Le morceau débute par une belle ballade sensible, à la conception plus élaborée que sur les disques précédents (‘Lions’, ‘Angel Of Mercy’). Et puis, il y a la seconde partie du morceau, encore une fois une coda entre accords de dobro, et chorus éthérés de guitare électrique qui résonne dans l’espace. ‘Skateaway’ est un rock funk poisseux plein de jus qui annonce déjà certaines pièces à venir. Knopfler semble ébloui par ses premiers voyages américains. Il y découvre la moelle de la musique du pays, mais aussi ses côtés éblouissants, comme ces skateuses sexy sur les pistes cyclables le long des plages californiennes. Le timide Mark Knopfler leur imagine une vie cachée derrière l’insouciance. Il rappe, ponctue son propos d’interventions pointillistes à la guitare. Le piano de Bittan enveloppe et donne de l’ampleur, la batterie de Withers se met en contre-point de la guitare rythmique. Une fois encore, le titre prend le large lorsque Pick Withers délivre la rythmique de sa retenue. Le piano porte le décollage. Puis Knopfler divague à la guitare, inspiré par le rock californien de Fleetwood Mac et Eagles. La jolie skateuse s’envole avec ses problèmes sur ses patins le long de la baie au soleil couchant.
La face B se montre plus compliquée, avec des titres plus incertains, comme ‘Hand In Hand’, et ‘Les Boys’, provenant d’une bande originale de film utilisée pour compléter un disque trop court. Deux morceaux se démarquent : ‘Expresso Love’ et ‘Solid Rock’. Effectivement plus courts, ils sont aussi plus mordants. Le groove de ‘Sultans Of Swing’ et ‘Down On The Waterline’ s’en est allé. Avec Making Movies, Knopfler a imposé un nouveau style pour Dire Straits, et le succès commercial du disque semble confirmer cette voie.

La pierre angulaire oubliée
A partir de la tournée Making Movies, Dire Straits devient un quintette avec l’arrivée du guitariste Hal Lindes et du pianisteDIRE STRAITS Alan Clark, dont le curriculum-vitae en tant que musicien de studio est étourdissant. C’est ce même équipage qui entre le 8 mars 1982 dans les Power Station Studios de New York. Jusqu’au 11 juin, le groupe travaille patiemment sur le nouvel album. Love Over Gold sort le 20 septembre 1982, et atteint la première place des meilleures ventes en Grande-Bretagne et dans le reste de l’Europe. Il ne décroche que la 19ème place aux USA, mais atteint cependant rapidement le statut de disque de platine.
Love Over Gold marque une nouvelle étape dans la carrière de Dire Straits. Plus abouti que son prédécesseur, il voit également le nouveau quintette se souder. Les claviers d’Alan Clark prennent une place plus grande dans les arrangements, et Hal Lindes a trouvé sa place aux côtés de Mark Knopfler. Composé de cinq morceaux seulement, tous font six minutes et plus, culminant avec le grand œuvre de l’album : les quatorze minutes de ‘Telegraph Road’.
Cette fois, la dimension épique du rock de Mark Knopfler prend toute son ampleur. Les morceaux sont des épopées de personnages de la vie de tous les jours. Knopfler fait preuve d’un regard acéré sur les injustices et les idioties de la société. Son talent de conteur est à son apogée. Celui de guitariste également, car les chorus de Knopfler ont aussi pris une dimension nouvelle. Ils ne sont plus une respiration ou une ponctuation entre deux couplets, mais bien une part essentielle de l’architecture émotionnelle de la musique. Sur ‘Telegraph Road’, tout le morceau est une lente montée en puissance avant la chevauchée finale avec le solo de guitare de Knopfler et les allers-retours avec le piano de Clark.
Private Investigations’, autre pièce majeure, est, elle aussi basée sur cette tension avant le décollage final. Knopfler se charge de la partie de guitare acoustique, Lindes de la guitare électrique sur l’orage de fin, secondé par le piano inspiré de Clark. Là encore, Dire Straits réussit à emmener l’auditeur avec lui, le mener loin dans sa propre tête, porté la grandiloquence bleue du groupe. Les synthétiseurs sont discrets, et les guitares dominent largement le propos. Dire Straits n’est pas devenu progressif comme certains ont pu le penser, vue la longueur des titres. Nous sommes alors en pleine période new wave avec The Cure, Stranglers, les hits mondiaux de David Bowie, Stevie Wonder ou Phil Collins. Dire Straits est dans la lignée de morceaux comme ‘The River’ de Bruce Springsteen. Mais Knopfler emmène cette base dans une autre dimension, comme une sorte de blues-rock orchestral, la musique symphonique du petit peuple finalement.
Ces deux morceaux cachent trois autres pièces de grande qualité : ‘Industrial Disease’, titre plein d’ironie sur les années fric de la décennie 1980 et l’aliénation des salariés. Knopfler se transforme en Bob Dylan moderne, alternant chant et scansion. Le titre est basé sur le texte, et ne bénéficie que de peu d’enluminures solistes. ‘Love Over Gold’ est un morceau doux et mélancolique qui traite de l’amour, un thème que Knopfler aime aborder sous l’angle de ses tourments.
It Never Rains’ évoque aussi l’amour, mais sous le prisme d’une pauvre jeune fille typique de l’Angleterre ouvrière. Courageuse, gentille, elle se laisse séduire par des types trop bavards et frimeurs, des imbéciles qui abusent de sa naïveté et de sa bonne âme pour ne lui faire qu’ennuis et galères. Elle alterne journées de travail et engueulades le soir. Le morceau tourne en boogie, comme une marche laborieuse, entre l’orgue et les guitares électriques. Mark Knopfler se lance en fin de morceau dans un solo épique dont il a le secret. On aperçoit cette jeune femme lever les yeux au ciel, et apercevoir un peu de lumière sur son visage, lui indiquant de fuir cette vie de misère qui la maltraite. L’orgue et le piano appuient encore sur l’âme, implorant de s’en aller loin, de reprendre en main sa vie.      

America’s best sellers
Peu de temps après la sortie de l’album Love Over Gold, Pick Withers quitte le groupe. Il ne se sent plus à sa place au sein de Dire Straits. Sa participation sur l’album est d’ailleurs assez faible. On ne retrouve plus son swing caractéristique, et la batterie a été largement retravaillée avec des effets. Withers ne sait plus comment intervenir dans le groupe. Knopfler est désormais le chef d’orchestre de cinq musiciens, dont la musique s’est infiniment démarquée du proto-pub-rock des débuts. Mal à l’aise dans ce groupe qu’il ne comprend plus, terrifié par les longues listes de concerts qui s’annoncent, il préfère arrêter. L’absence de sa pulsation va se révéler cruelle.
La tournée de promotion de Love Over Gold va être l’une des plus longues et massives de Dire Straits. Le groupe va jouer pendant presque dix-huit mois, ratissant l’Europe et les Etats-Unis. Pick Withers est remplacé par Terry Williams, ancien batteur de Man et Rockpile. L’homme est rompu à l’exercice de l’improvisation, et c’est bien là que Knopfler veut emmener Dire Straits. Le groupe dispose de titres déjà sujets en studio à des développements instrumentaux. Le guitariste veut les développer et emmener le public dans un autre monde. Knopfler veut réunir l’écriture de Dylan, et les improvisations de Neil Young avec Crazy Horse. Il veut retrouver la magie des formations psychédéliques d’improvisation, dont… Man.
Le double album live Alchemy révèle toute la force de cette volonté. Dire Straits dispose d’un répertoire large de quatre albums entre thèmes à tiroirs et morceaux aisés à développer en improvisations. Le double live explose justement grâce à ses longs développements: ‘Once Upon A Time In The West’, ‘Romeo & Juliet’, ‘Tunnel Of Love’, ‘Telegraph Road’. Alan Clark a enrichi sa palette avec des synthétiseurs, et fait entrer Dire Straits dans l’ère du big rock moderne aux côtés du tube de Yes, ‘Owner Of The Lonely Heart’. L’album est un nouveau succès européen, mais les Etats-Unis boudent le double album. Alchemy ne sera pas le double live détonateur de carrière comme Alive de Kiss ou Frampton Comes Alive ! de Peter Frampton.
Alchemy n’est en réalité pas qu’un simple double live de rigueur, servant à combler la demande du public pour un groupe populaire. Comme ses prédécesseurs (Band Of Gypsys de Jimi Hendrix, Rockin’ The Fillmore de Humble Pie, Made In Japan de Deep Purple, Space Ritual de Hawkwind, Live And Dangerous de Thin Lizzy, Strangers In The Night de UFO), il marque autant la fin d’un cycle que l’amorce d’un nouveau. En l’occurrence, ce double live de Dire Straits marque l’avènement du batteur Terry Williams, remplaçant de l’immense Pick Withers et son swing miraculeux. La batterie est très professionnelle, mais commence à être dotée d’effets clinquants qui emboîtent le pas des tubes MTV de Phil Collins, Rod Stewart, David Bowie, Queen ou Eric Clapton. Williadire straitsms est un superbe batteur, mais la fougue de ses années au sein de Man s’efface derrière le professionnalisme de rigueur.
Cependant, dès ‘Once Upon A Time In The West’, le groupe est capable, soudé, de toutes les improvisations. Même les vieilles scies pub-rock prennent une autre ampleur : ‘Expresso Love’ et ‘Solid Rock’ sont révolutionnés. Et ne parlons pas de ‘Sultans Of Swing’, le tube initial, incontournable. La version a cependant perdu un peu de sa nervosité country-blues d’origine. Finalement, ce sont les titres les plus anciens qui nécessitent le plus d’arrangements. Dès les premières compositions élaborées de Mark Knopfler, le grand orchestre de scène se montre magnifique : ‘Romeo And Juliet’, ‘Tunnel Of Love’. La créativité d’Alan Clark est à un de ses sommets. Ce dernier morceau bénéficie du saxophone de Mel Collins, ex-King Crimson, Camel et Alan Parsons Project. Ces compositions amples permettent toutes les variations, du moment qu’elles tiennent la ligne créatrice de Mark Knopfler. Sur ‘Tunnel Of Love’, la férocité du professionnalisme parle. ‘Telegraph Road’ bénéficie pleinement de nouveaux arrangements, apportant à la dimension épique. Cependant, la meilleure version reste celle enregistrée en studio avec Pick Withers. Malgré toutes les controverses, les arrangements, les effets, son tempo reste pour toujours le bon.

Superstar
Publié le 12 mars 1984, Alchemy se classe n°3 en Grande-Bretagne, et dans les mêmes positions en Europe. Cependant, aux USA, il n’est que46ème, et maigre disque d’or. Mark Knopfler se change les idées en enregistrant des bandes originales, et participe, ainsi que Alan Clark et Terry Williams au premier album solo de John Illsey : Never Told A Soul.
Mais rapidement, Vertigo désire un nouvel album studio, le précédent étant Love Over Gold de 1982. Le groupe rejoint les AIR Studios de Montserrat créés par George Martin. Mark Knopfler prend en main la production, accompagné de Neil Dorfsman. Le départ de Pick Withers, et l’arrivée de nouveaux musiciens (Clark et Williams) avait déjà ébranlé l’esprit de groupe de Dire Straits. Pour ce nouvel album dont l’enregistrement débute en octobre 1984, Knopfler en fait sa créature. Le choix des AIR Studios est de pouvoir bénéficier d’un enregistreur digital vingt-quatre pistes, l’un des premiers du genre dans le monde. Knopfler est focalisé sur la qualité du son. Il pense qu’il s’agit d’une des lacunes des disques précédents, et qui expliquerait en partie l’échec (relatif) des albums aux USA. Les compositions sont par ailleurs déjà toutes prêtes, signées de la main de Knopfler.
Dès les premières semaines d’enregistrement, les choses se compliquent. Hal Lindes quitte le groupe au bout d’un mois. Quant à Terry Williams, son jeu de batterie ne correspond pas au résultat voulu par Knopfler. Il est en grande partie remplacé par le batteur de jazz Omar Hakim durant les sessions. Enfin, Knopfler veut davantage d’effets synthétiques. Le guitariste a en tête l’album Eliminator de ZZ Top et ses multiples tubes, qui fut aussi pour le trio texan le début d’un statut de superstars. Le guitariste Billy Gibbons avait alors combiné boogie-blues et sonorités électroniques, modernisant le son sans que ZZ Top n’y perde (totalement) son âme. L’idée d’une guitare blues puissante au milieu de sons modernes séduit Knopfler qui voit dans le nouvel album le moyen de réaliser son idée, qu’importent les moyens et la casse éventuelle.
Lindes est remplacé par Jack Sonni à la seconde guitare, et Guy Fletcher apportent ses claviers électroniques. Le placement des micros est effectué chaque matin avec maniaquerie pour obtenir le gros son de guitare power-blues dont rêve Knopfler, et qui va planer à travers l’ensemble des chansons. C’est le technicien-guitare Ron Eve qui va repérer dans la salle de contrôle LE son. Neil Dorfsman n’a alors pas encore terminé sa mise en place. Un micro pointe vers le sol, le second n’est pas vraiment devant l’amplificateur, le troisième est au milieu de la pièce, pas encore placé. Et pourtant, c’est comme cela que la guitare de Knopfler sonne le mieux. Le montage empirique est conservé.
Les sessions sont terminées avant Noël 1984. Cependant, les pistes de trois morceaux de l’album ont été perdues, liées à un dysfonctionnement de la console digitale. Le groupe rejoint en début d’année 1985 les studios Power Station de New York pour refaire les pistes perdues, et rajoutées des overdubs. Les musiciens de jazz Michael et Randy Brecker, ainsi que le vibraphoniste Mike Mainieri, le percussionniste Jimmy Maelen, et le trompettiste Dave Plews sont appelés. Quant aux pistes de basse perdues, elles seront refaites par divers bassistes de session dont Tony Levin, John Illsey s’étant cassé le poignet en faisant du patin à roulettes. Enfin, l’album bénéficie de la présence de Sting aux chœurs sur ‘Money For Nothing’.
L’album Brothers In Arms devient rapidement un immense succès commercial, notamment grâce au clip de la chanson ‘Money For Nothing’ et son animation en 3D, aujourd’hui préhistorique, mais réellement novatrice. La vidéo tourne abondamment sur MTV, encouragée par le gros riff qui emmène la chanson. La chose est d’autant plus cocasse que ‘Money For Nothing’ raille le music-business et la volonté d’avoir un clip en rotation lourde sur MTV (la phrase « I Want My MTV » répétée par Sting dans les chœurs). Le disque est numéro un partout, et multiplie les disques de platine, notamment aux Etats-Unis, où il se vend à neuf millions d’exemplaires. Brothers In Arms est même le premier disque à se vendre à un million d’exemplaires sous le nouveau format CD.
Brothers In Arms est un alliage subtil qui convie des arrangements tirés du jazz fusion, et qui ont aussi fait le succès de la nouvelle soul américaine : Michael Jackson, Lionel Richie… Knopfler a récupéré d’Eliminator de ZZ Top l’idée de la grosse guitare volant à travers des morceaux aux sonorités électroniques. C’est d’ailleurs le sens de la pochette du disque : le dobro National Resonator volant dans le ciel. Mark Knopfler n’a cependant pas lâché son sens aigu de l’observation et de la contestation. Trois chansons, ‘Ride Across The River’, ‘The Man’s Too Strong’ et ‘Brothers In Arms’, reviennent sur trois facettes de la guerre : les conflits en Amérique du Sud, la culpabilité du soldat face à ses crimes, et l’absurdité de la guerre en référence au conflit aux Malouines.
Les clins d’œil au funk synthétique et au jazz fusion sont aussi nombreux, à commencer par les morceaux ‘One World’ et ‘Your Latest Trick’. Mais ils s’immiscent dans chaque recoin, comme sur le final de ‘Why Worry’, avec ses arrangements de synthétiseurs et de synthé-clavier. Knopfler admire clairement le milieu musical new-yorkais, ces musiciens de jazz ultra-polyvalents, jouant autant avec Quincy Jones et Miles Davis que pour Fleetwood Mac et Whitney Houston.
Les titres de Brothers In Arms sont très atmosphériques, et se déroulent avec une apparence de facilité et de simplicité. Cependant, on découvre à chaque mesure un petit détail sonore inattendu et fascinant. Presque quarante ans plus tard, le disque est toutefois porté par trois chansons majeures : ‘So Far Away’, ‘Money For Nothing’ et ‘Brothers In Arms’. La première est gorgée d’un spleen typiquement britannique, avec son thème lancinant et minimaliste. La slide semble réveiller le souhait d’autres horizons, alors que battent les essuie-glaces sous une pluie battante. Le gimmick musical devient un quasi-mantra, alimenté de petits détails sonores, comme une chanson de cruising en bagnole. Il est presque le générique d’un film imaginaire, celui dire straitsque va conduire Dire Straits durant cinquante-cinq minutes.
Money For Nothing’ débute sur une séquence inquiétante, presque psychiatrique, sur laquelle chante Sting « I Want My MTV ». La cavalcade de batterie est signée Terry Williams, une de ces seules contributions. Mark Knopfler fait grogner sa Gibson Les Paul avec un son sale, mais toujours suivi d’effets de synthétiseurs omniprésents. Le titre est un juste compromis entre le blues-rock teigneux et le pop-rock accessible au plus grand nombre. Seule la guitare est vraiment agressive, comme une posture, presque un pastiche. Le grand chef d’œuvre est le morceau-titre, qui sera accompagné d’une magnifique vidéo à base de dessins crayonnés en noir et blanc. La guitare aux teintes bleues se posent sur une ligne de synthétiseur et un orgue Hammond. Le chant débute sur un bandonéon rappelant les marins argentins pris dans le conflit des Malouines. L’émotion du morceau est superbe, chaque note de guitare électrique est poignante.
La tournée qui suit est un immense succès commercial. Terry Williams retrouve sa place, mais Dire Straits est devenu un équipage de six musiciens devant retranscrire au mieux sur scène les arrangements élaborés par Mark Knopfler. Le groupe va jouer 248 concerts dans cent pays. Les plus grands stades lui sont ouverts. Dire Straits est devenu avec ZZ Top l’un des pendants modernes du son blues-rock modernisé à l’aide des technologies modernes, conservant une touche d’authenticité là où Bruce Springsteen ou Bob Seger s’en sont écartés pour développer une musique plus rock et pop au milieu de la décennie 1980.

Une pause déconcertante
Alors que Dire Straits a enfin réussi le pari de s’imposer massivement dans le monde entier, Mark Knopfler décide de se consacrer à ses propres projets à partir de 1987. La tournée s’est terminée en 1986, les six musiciens sont exténués. Knopfler, tête pensante du groupe et centre de l’attraction scénique, a besoin de souffler. Il n’a pour l’heure pas trop de soucis à se faire. Brothers In Arms n’en finit pas de se vendre et d’être célébré. En 1986, il remporte deux Grammy Awards, et en 1987, il remporte le Brit Award du meilleur album.
Dire Straits se retrouve au complet pour une prestation au Nelson Mandela 70th Birthday Tribute le 11 juin 1988. Le 17 octobre 1988 sort leur premier best-of : Money For Nothing, qui se vend à nouveau à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde. Ce dernier permet de meubler le silence de Dire Straits qui n’a pas sorti de disque depuis trois ans, une éternité à l’époque, et qui ne semble pas vouloir reprendre le chemin des studios. Knopfler le reprend en 1989, mais avec son nouveau groupe country Notting Hillbillies, puis avec la légende Chet Atkins en 1990 pour l’album Neck And Neck. Puis Dire Straits joue trois morceaux en 1990 au festival de Knebworth aux côtés d’Elton John et Eric Clapton. Cette reprise de contact fait germer l’idée d’un vrai retour.
Les rangs se sont éclaircis depuis 1986. Du Dire Straits de cette époque, il reste Knopfler, l’inamovible John Illsey, et les claviéristes Alan Clark et Guy Fletcher. Terry Williams et Jack Sonni ont préféré plier les cannes en 1988, voyant Knopfler se disperser dans plusieurs projets loin de Dire Straits.

La dernière révérence
Il faut donner un successeur à l’immense Brothers In Arms, ce qui n’est pas une mince affaire. D’autre part, la scène rock a fortement changé en ce début d’années 1990, surtout aux USA.  Les tubes à base de synthétiseurs de Phil Collins, Rod Stewart ou Elton John et le heavy-metal sleaze de Mötley Crüe, Poison, Warrant… se prennent de plein fouet la vague grunge. De jeunes groupes en colère de Seattle font le grand ménage. C’est le retour du rock dur et méchant, à base de heavy-rock seventies et de punk. Pearl Jam, Soundgarden et Nirvana explosent sur les ondes.
Si Knopfler a pris le temps de laisser retomber le soufflé Brothers In Arms, le son de ce dernier est désormais obsolète. Que faire ? Revenir au son du premier album ? Rappeler David Knopfler et Pick Withers ? Cela aurait tout d’un aveu de faiblesse. Knopfler ne voit sa musique que comme une progression constante, pas comme un retour en arrière opportuniste. Il a de toute façon la quarantaine, et il n’est plus question d’aller taquiner ces jeunes gens énervés.
Le quatuor Knopfler-Illsey-Clark-Fletcher s’entoure de nouveaux musiciens : Paul Franklin à la guitare steel, Danny Cummings aux percussions, Chris White de retour au saxophone après avoir prêté main forte sur la tournée mondiale 1985-1986, Phil Palmer à la guitare. Le batteur de Toto Jeff Porcaro, excellent professionnel, s’occupe de la batterie en studio. Il sera remplacé sur scène par Chris Whitten. L’enregistrement s’étale de novembre 1990 à mai 1991 aux AIR Studios de Londres. L’album On Every Street sort le 9 septembre 1991.
C’est un évènement mondial après six longues années de silence discographique. Mais que reste-t-il de la machine rock de la première moitié des années 1980 ? On Every Street est un bon disque de rock bluesy aux teintes country-rock aux entournures. Les sons synthétiques sont largement plus discrets, faisant la part belle aux instruments organiques : guitares, basse, batterie, percussions, orgue, piano. Bien que le son soit de qualité, et que tous les éléments de l’identité Dire Straits soient réunis, sorte de pot-pourri entre la prédominance de la guitare bluesy de Knopfler tiré de Brothers In Arms, et un retour à des chansons plus simples à la Dire Straits/Communiqué, le disque semble presque trop simple, malgré des arrangements très élaborés.
Malgré un bon niveau général, l’album manque de magie. On retrouve des choses un peu country comme ‘The Bug’, des titres plus heavy comme ‘Heavy Fuel’, des mélodies accrocheuses comme ‘The Parties’. Il y a aussi des ratés comme l’expérimental ‘Planet Of New Orleans’, ennuyeux à souhait. Les vraies réussites sont ‘Calling Elvis’ et ‘On Every Street’, qui fait revivre l’esprit de l’album Making Movies.
DIRE STRAITSEtant donné le passé de Dire Straits et son aura, On Every Street se vend très bien, numéro un quasiment partout, sauf aux Etats-Unis, seulement n°12, bien que disque de platine. La tournée va devoir remettre les pendules à l’heure. Elle sera longue et épuisante, se terminant en octobre 1992 pour un total de trois cents concerts devant un total de 7,1 millions de spectateurs dans le monde. Encore plus élaborée que la tournée Brothers In Arms de 1985-1986, elle bénéficie surtout des meilleures technologies. Dire Straits est aussi devenu un équipage imposant de neuf musiciens, et la marge d’improvisation et de folie se réduit proportionnellement à l’extension du groupe, autrefois quatuor à ses débuts. L’ambiance n’est également plus là. L’amitié, la rigolade ne sont plus. Les musiciens se comportent en mercenaires blasés. Le live On The Night publié le 10 mai 1993 en est le reflet. La prestation est professionnelle, mais le feu intérieur n’y est plus.
Live At The BBC, capté en 1978 et publié le 26 juin 1995 achève de confirmer que Dire Straits a perdu une bonne partie de son âme dans une musique bien trop élaborée et professionnelle. La même année, le groupe annonce sa dissolution définitive. Mark Knopfler se lance dans une carrière solo, et ne veut plus faire de grandes tournées mondiales interminables. Malgré ses nombreux albums en solo depuis 1996, Knopfler reste pour toujours associé à Dire Straits. A soixante-dix ans il a décidé d’arrêter les tournées fin 2019, sa voix s’éteignant de plus en plus. Dusty Hill est mort en 2021, sonnant la fin annoncée de ZZ Top, l’autre dernier rescapé du blues-rock grand public. Et le passé s’efface comme le sable emporté par le vent sur la dune.

Julien Deléglise