Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

10/20
Chroniques CD du mois Interview: ALMANAK Livres & Publications
Portrait: W.C HANDY Interview: lee o'nell blues gang Dossier: FENDER STRATOCASTER
 


Dossier
BROKEN GLASS


BLUES PIEDMONT BLUES
blues piedmont blues
MUSCLE SHOALS
blues broken glass
blues broken glass
blues broken glass



Du verre brisé
.   

Le Harrow Inn, à l'Est de Londres. C'est un pub doté d'une salle de concert à l'arrière, construite sur un terrain vague. C'est une bicoque de planches peintes en blanc, avec des fenêtres de récupération, le genre de salle qui permet à tout le quartier de profiter de la musique aussi bien que les spectateurs. Le guitariste Stan Webb et Blues broken glassson groupe Chicken Shack y font une halte après un périple européen revigorant. Le dernier album, Imagination Lady, a eu un grand succès en Allemagne, en Scandinavie et en Italie. Chicken Shack est un trio dont le line-up a déjà évolué depuis l'album. Webb tient la guitare et le chant, Bob Daisley la basse, et Paul Hancox la batterie. John Glascock, qui tenait la potence à quatre-cordes sur le disque, s'est sauvé pour remplacer lucrativement Glenn Cornick dans Jethro Tull. Il y restera jusqu'à sa mort tragique en 1979. Stan Webb revient de loin. En 1971, Chicken Shack explose, les trois-quarts de la formation était en partance pour les frères-ennemis Savoy Brown, dont la carrière décolle aux Etats-Unis. Déjà, le scénario avait merdé, lorsque la pianiste-chanteuse Christine Perfect s'en alla pour se consacra à la vie de famille avec son mari, John McVie, bassiste de Fleetwood Mac, en 1969. Chicken Shack avait flirté avec le succès commercial grâce à ses deux premiers albums de blues anglais :40 Blues Fingers, Freshly Packed, And Ready To Serve, n° 12 en Grande-Bretagne, et OK Ken ? en 1969, n°9. Le simple 'I'd Rather Go Blind' fut n°14, et ouvrit le marché européen à Chicken Shack. Pourtant, Christine choisit de partir à ce moment-là.

Le coassant et guignolo Stan Webb s'en remet avec une pirouette, et c'est un petit gars, issu du groupe pop Plastic Penny, qui prend la relève : Paul Raymond. Seulement voilà, Raymond n'est pas encore le compositeur affûté de Savoy Brown et de UFO à la fin des années 70. Discret, appliqué, il joue sa partition, mais n'insuffle pas l'énergie désirée. Stan, lui, encaisse le départ de Christine, qu'il ne regardait pas qu'avec les yeux de la partenaire créative dans un groupe en plein essor. Il l'aimait, Christine, secrètement. Et lorsqu'elle officialisa sa relation avec John McVie, puis quitta le groupe pour se consacrer à son homme, Webb eut le cœur arraché. Lui, le grand branquignol, drôle, intelligent, brillant guitariste, qui insista pour que Christine Perfect se joigne à eux parce qu'il croyait en son talent plutôt que de s'ennuyer comme vendeuse dans une boutique, était désormais seul avec un groupe à conduire. Et il n'avait pas plus d'âme que son désormais leader, déboussolé.

100 Ton Chicken, sorti en novembre 1969, se veut plus pop, mais il ennuie. Cette année-là, il y a tellement plus excitant. A commencer par les copains de Led Zeppelin. Stan Webb et le Chicken Shack original sont originaires de Birmingham, comme Trapeze avec Glenn Hughes, Black Sabbath, Judas Priest, mais surtout Robert Plant et John Bonham. Les I et II ont depuis balayé le blues plus appliqué de John Mayall, Savoy Brown et Chicken Shack. Il faut de la puissance. Webb sait se montrer sauvage, mais cela ne s'entend pas forcément sur disque.
Il tente le coup avec l'album suivant : Accept en 1970. Le son est plus vigoureux, avec le brillant 'Telling Your Fortune' notamment. Chicken Shack retrouve les plateaux de télévision, notamment en Allemagne au Beat Club, mais pour jouer des choses plus sucrées comme 'Tears In The Wind' du disque précédent. Webb donne tout au Festival de Montreux la même année, mais Chicken Shack est dans l'impasse. Stan voudrait emballer la machine, mais sa formation un brin rigide ne le suit pas vraiment. C'est à ce moment précis que le bassiste Andy Sylvester, l'organiste Paul Raymond, et le batteur Dave Bidwell sont appelés à renflouer le navire Savoy Brown qui a vu la totalité de ses musiciens se sauver pour former Foghat, le guitariste-leader Kim Simmonds se retrouvant seul !

Londres fourmille de bons musiciens à cette époque. Mais Webb traîne surtout dans ces lieux où le rock sauvage et le blues existent encore. Car en 1971, c'est l'explosion du glam-rock. David Bowie est en pleine ascension, Marc Bolan signe ‘Ride A White Swan’ et ‘Get It On’. Slade et Sweet arrivent. La guitare virtuose et crasseuse n'est déjà plus à la mode.
Chris Welch du Melody Maker vient partager une pinte avec John Bonham de Led Zeppelin, et y retrouve également un Stan Webb rigolard mais dont le moral n'est pas tant au beau fixe qu'il semble vouloir le montrer. L'après-midi va finir en déconnade survoltée, où les vieux compères de Birmingham Webb et Bonham vont finir en travestis dans un restaurant en soirée, mettant une pagaille indescriptible. Les deux compères se retrouvent alors régulièrement, les bureaux du manager de Led Zeppelin Peter Grant et ceux de Webb sont situés dans le même immeuble à Central London, ce qui leur permet de noyer leur ennui pour l'un, leurs désillusions pour l'autre dans de grandes pintes de bière brune.

Comme si cela ne suffisait pas, Webb perd son label. Blue Horizon s'oriente vers des musiques plus progressives, moins blues, et Chicken Shack, pour l'heure quasi-mort, n'est plus forcément le bienvenu malgré les bons scores du simple 'Tears In The Wind' en Allemagne. Webb signe avec Deram, la filiale progressive de Decca, qui est aussi le label de… Savoy Brown.

C'est sur les conseils de John Bonham, lors d'une de ces virées à Central London, que Webb recrute le jeune batteur Paul Hancox. Le bassiste s'appelle John Glascock, et fut membre de Toe Fat, formation dont l'organiste fut Ken Hensley et le batteur, Lee Kerslake, futurs Uriah Heep. La formation accueillit même en invité Peter Green. Sous la forme d'un solide trio, Chicken Shack renaît de ses cendBlues broken glassres. Les concerts font grande impression sur le public, autant des pubs que du circuit des universités. Stan Webb continue son numéro de furieux de la guitare, jouant à genoux, se promenant dans le public avec un câble de plusieurs dizaines de mètres, suivi par un roadie. Le son est toutefois de plus en plus lourd, influencé par Cream et les deux premiers albums de Led Zeppelin. Stan Webb semble vibrer d'une hargne particulièrement retors. Lorsqu'il capte avec ses nouveaux musiciens le cinquième album de Chicken Shack, Savoy Brown vient de rentrer dans le Top 100 US avec l'album Street Corner Talking. Une autre formation est en train de monter dans le cœur des amateurs de rock en Grande-Bretagne : Status Quo. Alors en déroute après deux petits hits psychédéliques en 1968 et 1969, le Quo décide de revenir à ce qu'il aime : le blues-rock. Fini les chemises à jabots, les pantalons en satin et la laque pour cheveux, bonjour les jeans élimés, les cheveux longs, et les baskets. C'est lors d'une première partie de Chicken Shack à la fin de l'année 1969 que le guitariste Francis Rossi découvre la recette du succès scénique du Shack : le boogie. Il va reprendre la formule, l'amplifier, la simplifier, et peu à peu, Status Quo va forger son identité sonore. Commencée avec Ma Kelly's Greasy Spoon en 1970, elle triomphe avec Piledriver en 1972.
Pendant ce temps-là, Stan Webb fomente un nouveau disque, qui peu à peu prend des allures d'album définitif. Neil Slaven se charge de la production, et Chicken Shack enregistre aux Olympic Studios, juste à côté de Led Zeppelin, qui capte le matériel pour The Houses Of The Holy. Du fait des liens d'amitié entre Bonham, Plant et Webb, Led Zeppelin et Chicken Shack passent beaucoup de temps au pub, mais ne joueront jamais ensemble, même pour le plaisir. Il y a toutefois à l'écoute des deux disques quelques curieuses similitudes d'axe mélodique entre 'No Quarter' et 'Poor Boy', entre 'Daughter Of The Hillside' et 'Dancing Days'.
Chicken Shack publie Imagination Lady en février 1972, et connaît un grand succès en Allemagne, en Hollande et en Italie. Le disque irradie de puissance blues-rock. C'est l'album à la hauteur de la musique de Chicken Shack : puissant, gras, sournois, sans concession. La pochette, sublime, montre une femme sortir de la tête d'un Stan Webb en quasi-vicomte anglais, une jolie apparition aux traits de… Christine Perfect. Avec ce disque, le guitariste règle ses comptes avec tout le monde : ses anciens musiciens, son ancien label, cette femme qu'il n'arrive pas à oublier, son parcours bancal. C'est un feu d'artifice de guitare, de basse grondante et de batterie vengeresse. Il n'y a que sept titres, dont une nouvelle version de 'Telling Your Fortune' qui semble enfin à la mesure de ce que Webb imaginait. Tout est fou, tout est dément, violent, percutant. Le marché anglais est submergé par le glam-rock de Slade, Sweet, T-Rex, David Bowie, et le rock progressif de Yes, ELP et Genesis. Toutefois, les chiffres sont bons, et la tournée européenne et l'une des plus généreuses qu'ait jamais faite Chicken Shack. Le trio retrouve pourtant ses pubs et ses grises universités en revenant en Grande-Bretagne, car l'album n'a que moyennement marché. Aussi, lorsque Ian Anderson, chanteur-flûtiste-fondateur-leader de Jethro Tull, propose à Glascock de les rejoindre, il n'y aura pas une seconde d'hésitation.

Stan Webb poursuit son aventure avec Paul Hancox, et un nouveau bassiste d'origine australienne du nom de Bob Daisley. Le groupe effectue une tournée britannique avant que Daisley ne se voit proposer le poste de bassiste du groupe de Mungo Jerry, qui a obtenu plusieurs hits : 'In The Summertime' en 1970 et 'Baby Jump' en 1971. Daisley reviendra pourtant en 1974 auprès de Stan Webb, qualifiant lui-même l'expérience musicale avec le guitariste de passionnante.

L'album Unlucky Boy de Chicken Shack en août 1973 accentue toute la résignation de Webb. Déjà sur le sublime Imagination Lady, le dernier morceau s'appelait 'The Loser'. Cette fois, on voit le guitariste au milieu d'une caricablues broken glassturale remise de disque d'or en couleurs, tout sourire, entre secrétaire, hommes d'affaires et peut-être sa maman. Le verso montre Webb se faisant prendre en photo en noir et blanc avec la femme de ménage de Deram. Malheureusement, Unlucky Boy ne poursuit pas la trajectoire toute en puissance d’Imagination Lady. Il y a pourtant de merveilleux morceaux d'une noirceur rare. 'You Know You Could Be Right' qui ouvre le disque est un titre blues-rock massif, urbain, radical. Il est suivi par le poignant 'Revelation'. Le blues-rock se fait plus fainéant. Il réside cette amertume puissante dans la bouche. Il n'est pas question que de blues-rock, mais aussi d'âme torturée. Et sans le savoir, Webb les bouleverse.

Le disque ouvre la voie à une nouvelle tournée. Chicken Shack se lance dans le circuit des universités anglaises en compagnie de Savoy Brown. C'est à la Brunel University en 1973 que fut capté le concert d'un live sorti en février 1974 : Go Live. Le groupe n'est que celui de merveilleux mercenaires du blues-rock : Rob Hull à la basse, Dave Wilkinson au piano électrique, et Alan Powell à la batterie. Témoignage du talent du quatuor, il n'a pas retrouvé la folie saturée d’Imagination Lady. Stan Webb joue un blues-rock brillant, presque trop carré. Pourtant il témoigne d'une mélancolie profonde. Webb ne cherche plus la respectabilité vis-à-vis des années, pas plus que celle face à la concurrence heavy-blues. Il a baissé les armes, et traîne son spleen électrique sur de superbes compositions, qu'elles soient siennes ou non : 'Thrill Is Gone', 'Goin' Down', 'You're Mean', 'Poor Boy'….

Chicken Shack s'éteint, et Kim Simmonds vient bientôt solliciter Stan Webb. Il avance aussi pour chercher Miller Anderson du Keef Hartley Band. L'idée est de créer une sorte de super-groupe du blues anglais. Le groupe prend forme, mais prend rapidement le nom de Savoy Brown, parce que le plus évocateur aux Etats-Unis selon le manager de Savoy Brown : Harry Simmonds, frère de Kim. Savoy Brown nouvelle formule enregistre 'Boogie Brothers' en 1974, qui frise le Top 100 US à la 101ème place. Webb ne s'y implique guère en tant que compositeur, sur la réserve, méfiant. Ils sont programmés dans les plus belles salles américaines, et notamment le Madison Square Garden de New York. Stan Webb donne tout ce qu'il a en tant que show-man, découvre qu'il n'est payé que comme musicien de session. De plus, alors que la tournée s'achève et que personne n'a encore touché un centime, Harry Simmonds annonce aussitôt qu'il faut repartir dans l'autre sens pour autant de shows. C'est la goutte d'eau. Le départ de Webb marque la fin de cette formation de Savoy Brown. Kim Simmonds réanimera le groupe un an plus tard avec le fidèle Paul Raymond

. Stan Webb reforme aussitôt un groupe comprenant le dévoué Bob Daisley à la basse, Robbie Blunt à la guitare rythmique, et Bob Clouter, ex-Legend de Pete Jupp. Ils font la première partie de Deep Purple en Europe en mars 1975. Un bel enregistrement sort en 2015, une bande issue de la collection de Daisley, capté en Allemagne sur cette tournée. Le groupe joue serré. Ritchie Blackmore est un grand admirateur, lui qui n'a jamais su jouer le blues comme ses idoles que sont Hendrix et Clapton. Il admire les alternances de notes déliées et d'accélérations, ainsi que l'usage tout en nuances de la wah-wah de Webb. Il prendra des cours en coulisses avec Webb pour user de la bottleneck. Le disque paru en 2015 mentionne le nom de Chicken Shack, ce qui est alors le cas sur cette tournée en compagnie de Deep Purple en Grande-Bretagne et en Allemagne en mars 1975. Le groupe Elf, dont le chanteur n'est autre que Ronnie James Dio, est aussi à l'affiche, en ouverture. Puis, Stan Webb cherche à couper avec son passé blues. Certes, le répertoire des concerts précédents est une magnifique mixture de morceaux de blues, de rhythm’n’blues et de vieilles scies de Chicken Shack, mais le guitariste veut donner à sa musique une couleur plus rock. La formation devient donc Stan Webb's Broken Glass. La formation évolue au cours de l'année. Bob Clouter s'en va. Bob Daisley accepte de rejoindre un super-groupe nommé Widowmaker, et réunissant les guitaristes Luther Grosvenor de Spooky Tooth et Mott The Hoople et Huw Lloyd-Langhton de Hawkwind, le chanteur Steve Ellis de Love Affair, et le batteur Paul Nichols de Lindisfarne. Puis il rejoindra Rainbow en 1977, formation réunissant Ritchie Blackmore et Ronnie James Dio. Webb fait appel au batteur Mac Poole de Warhorse et à Bob Rawlinson à la basse. Keef Hartley a aussi fait un court intérim, et Miller Anderson est venu jouer en ami. Broken Glass sort son premier et unique album en 1975 chez Capitol Records. La superbe pochette est faite de verre brisée, de sang et de vieille mécanique.

Stan Webb jette sur ce disque tout ce qu'il aime à ce moment, sans plaire à son public ni à séduire une audience mainstream qui est entre le glam-rock, le rock Californien et le disco. Le 33 tours s'ouvre sur l'une des plus belles compositions de Webb : 'Standing On The Border'. Il y évoque avec de BLUES broken glassl'ironie mais aussi beaucoup d'amertume son divorce. Le titre est rageur, à la fois sombre et brillant d'une lumière pâle et désenchantée. Miller Anderson est venu prêter main forte à la guitare slide et au chant. Mac Poole imprime un tempo rude, puissant, brutal, sec, mais incroyablement solide. Le timbre de Webb se voile, se gorge de colère et de désespoir. L'homme est presque à nu, ne se cachant plus derrière une pointe d'humour. Les voix de Anderson et Blunt se croisent superbement sur le refrain, tels des Crosby, Stills And Nash du blues. 'It's Alright' poursuit la déstabilisation de l'amateur de blues anglais, avec une atmosphère brumeuse et quelques réminiscences… funk. Rawlinson débute le titre avec une ligne de basse souple, Blunt et Webb croisent leurs guitares en laid-back, mi-blues, mi-soul-funk. Le solo de Webb n'est pas sans rappeler ceux de Mark Knopfler en 1978 avec Dire Straits, tout en picking à peine saturé. Stan Webb chante merveilleusement bien sur cette mélodie mélancolique et narquoise. Tout va bien pour moi, hein, t'inquiètes. Même si la chanson suit celle qui évoque son divorce… Broken Glass finit de perdre les derniers amateurs de Chicken Shack avec 'Keep Your Love', qui n'est autre qu'un… reggae ! Certes, Eric Clapton avait repris Bob Marley et son 'I Shot The Sheriff' dès 1974. Pourtant, ce morceau original a bien plus de reggae dans les veines que la reprise de Clapton. D'abord, il y a ce superbe rythme syncopé accompagné de sa ligne de basse inventive, parfaitement imbibé de musique jamaïcaine, et notamment celle de Toots And the Maytals et de Jimmy Cliff dont Webb imite parfois le timbre. Un orgue Hammond vient apporter du corps, et les chœurs de Anderson et Blunt rappellent ceux des Maytals. Le résultat est aussi surprenant que réussi. C'est un excellent morceau, audacieux. 'Can't Keep You Satisfied' retourne sur les terres du blues ancestral, celui qui berça les origines de Chicken Shack. Mais il y traîne une brume étrange. La slide gluante imprime une drôle d'atmosphère, tout comme la section rythmique collante. Il y a quelque chose de pub-rock qui frissonne entre ces gammes, avant l'explosion de guitare de Webb, impérial et concis. L'instrumentation minérale donne une drôle de sensation. Mais depuis le début, cet album a un je-ne-sais-quoi de prolétaire, d'urbain, de triste, de mélancolique. Il ressemble à une rue de maisons de briques descendant vers la mer, sur une jetée froide et venteuse où se balancent de fiers bateaux de pêches aux contours rouillés. 'Jersey Lightning' est une petite pochade country-blues fort réussie. Elle est suivie par l'une des plus réussies des reprises rockblues broken glass de 'Evil' de Howlin' Wolf. Le vainqueur est celle de Cactus, mais Broken Glass perd de peu. Il y a beaucoup de choses dans ce morceau : la progression du riff électrique, les ponts funk, la voix narquoise de Webb, les chœurs soul de Miller Anderson. 'Ain't No Magic' est sans doute ce qu'il y a de plus surprenant à écouter de la part de Stan Webb. On y croise du funk lourd, notamment imprimé par la basse de Rawlinson, et un synthétiseur Moog. Webb chante comme un acteur, sa voix nasillarde et grave est parfois déformée, comme une illusion sonique. La chanson est obsédante jusqu'à la moelle, faite de motifs répétitifs rappelant Can. 'Crying Smiling' est un morceau plus ensoleillé, entre blues et rock. 'Take The Water' est une redoutable embardée funk. Stan Webb se prend pour James Brown, le reste du groupe pour Funkadelic. Cette belle improvisation démontre encore combien Stan Webb a du talent à intégrer de la musique hors du blues classique. 'Broken Glass' et son âme triste clôt un disque superbe. C'est une superbe chanson acoustique, imbibé de folk anglais : Davy Graham, Bert Jansch, John Renbourn. La suite sera une tournée de Broken Glass en première partie de Uriah Heep en février 1976 en Allemagne. Mais surtout, le punk viendra, et fera des guerriers blues-rock des losers. En 1976, Stan Webb a trente ans. Il forme un nouveau groupe : Stan Webb's Speedway. Il fait le Marquee à Londres, il suit les mêmes circuits que le heavy-metal de l'époque : Samson, Tygers Of Pan-Tang, Sledgehammer, Angel Witch. Il joue ses standards préférés de blues et de rhythm’n’blues dans des salles de plus en plus petites, aux côtés de briscards comme Groundhogs ou Stray. Et Stan est toujours là, entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Il joue, imperturbable, et les vagues ne l'inquiètent guère.

Julien Deléglise