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03/17
Chroniques CD du mois Interview: CHICKEN DIAMOND Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: BIG JOE WILLIAMS Interview: MOJO BRUNO
 


Dossier
BLUES PUNK
Rien à voir avec « la treille où le pampre à la rose s’allie » !


blues national guitars
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Techniquement, blues punk ne veut rien dire et relève de l’intuition, celle d’une nébuleuse turbulente aux confins d’Hasil Adkins, transitant par Mojo Nixon et les Cramps, le grand échangeur nodal, trouvant son chemin de Damas chez Fat Possum et s'égaillant en une galaxie de petits labels à la country teigneuse, comme Alive. On navigue dans le blunk et la pounktry : une candeur dévastatrice où conviction et foutage de gueule ne font qu’un !

Les vrilles du punk ont agrippé le blues tout de suite. Ça se passait au tournant de la seconde guerre mondiale, lorsqu’un musicien du Delta s’avisa de brancher une guitare dans un ampli. Ce son crasseux n’était pas un pari esthétique, juste les scories d'un matériel bas de gamme aux mains de musiciens et d'ingénieurs guère plus délicats. Le chant de gouttière accrocha toutes les pluies, perdit de la densité à mesure qu'il faisait du lard, malgré quelques précurseurs de metal comme Moloch, qui le déménagèrent un peu à la fin des années 60. Plus tard UK Subs reprenait ‘Backdoor Man’ et Charlie Harper sortait Stollen Property en 1981, qui lorgnait du côté de Chicago. Le punk cherchait à se replier dans les racines. Quelques labels alternatifs, un rien nostalgiques, tentaient bien de percer l'hiver technologique de ces années-là mais en dehors du pub rock, le vrai blues punk, tatoué britannique, reste une singularité sans lendemain. Il fallut attendre dix ans pour qu'un retour de garage réconcilie vieux Noirs, petits branleurs et universitaires entre deux âges. Autour d'Oxford (Nord-Mississippi) proliférait un tiers-monde agricole replié dans ses mobile-homes décrépits, noyé dans une mer de maïs, qui jouait de la hill country, ce blues électrique, minimaliste, dédaigné par les promoteurs du deuxième revival et par ceux du rock indie... Jusqu'à ce que le grunge détartre enfin les campagnes et mette Fat Possum sur orbite.
1991. Matthew Johnson fonde le macaron sur sa bourse d'étudiant. Il commence par publier des archives confidentielles datant des années 60 et 70, réalisées autour de Memphis par des universitaires comme David Evans. Fat Possum lève une nouvelle génération de bluesmen, Jesse Mae Hemphill, Junior Kimbrough, RL Burnside. Ils sont déjà mûrs pour l'usine de colle, avec leurs boogies obtus et leurs amplis délabrés, mais quand la maison sort ‘All Night Long’, l'album de Kimbrough, Rolling Stone salue l'arrivée d'un son nouveau, Funhouse débarrassé de l'histoire du rock. Ce son amnésique, exsudat d’existences frustes retranscrites en saccades de bottleneck, renvoie le blues, et plus encore le rock, à l'enfance de l'art. Buddy Guy lui dédie une apocalypse : Sweet Tea et, avec un extrémisme de retard, les boutefeux de service s'y trempent comme dans le sang du dragon. Iggy Pop tourne avec Kimbrough (« Lollypop is crazy! Lollypop is crazy! »), Jon Spencer jette son dévolu sur Burnside, un bon sauvage pour tout le monde…
Au départ, l’aura punk de Fat Possum tient surtout à la désinvolture provocatrice de Matthew Johnson, qui débite du bluesman en rondelles comme des blagues Carambar, plus qu’au jeu des musiciens. Les bluesmen, eux, se partagent entre un Delta autistique (Kimbrough) et une démolition de boogie (T-Model Ford). Après le succès de Too Bad Jim en 1994, Burnside blesse une première fois les puristes. Une après-midi de juin 1996, il s'enferme dans un studio de Holy Spring avec quelques membres de sa parentèle et le Jon Spencer Blues Explosion. Assiste-t-on au choc de deux générations que tout oppose ? Bien au contraire. A Ass Pocket Full Of Whiskey, credo janséniste sous amphète torturé par l'onde aigre de la pédale fuzz, est une reconnaissance en paternité, l'hommage croisé du totem et du tabou.
Matthew Johnson n’encanaille pas le public du grunge à coups d'euphémismes, il vautre sa com' dans la fange. Il exalte les péripéties les plus sordides de ses bluesmen, ressort les vieux homicides d’avant-guerre, coiffe Kimbrough d'une casquette de la Wehrmacht sur la jaquette de Not The Same Old Blues Crap ou le fait poser torse-poil devant un rideau de fer pour You Better Run, mal rasé, le mégot en coin, hideux et préoccupé. C'est aussi à ce prix, hélas, que Johnson lui offre une revanche sur le néant, qu’il sort Burnside, Cedell Davis et T-Model Ford des oubliettes.
Comme Alligator vingt ans plus tôt avec le houserock, Fat Possum définit un nouveau purisme avec la hill country, se contentant d'abord de colporter ce qui se passe dehors. Johnson, plus jeune que les producteurs auxquels il se mesure, débarque avec un bagage rock qui décalque bien les tendances de sa génération. Il finit d’ailleurs par se lasser de cette hill country parcheminée et rafraîchit la maison avec une énergie plus blanche, Black Keys, Neckbones, Bob Log III… Puis il achève tous ces jeteurs d’anathèmes que les bluesmen, eux-mêmes, conspuent comme la police du blues. Burnside enregistre seul dans la cabine, il ne sait encore rien du traitement que lui réserve Johnson. Un producteur nommé Tom Rothrock récupère les titres, les bidouille ProTools, sample la voix et la fait tourner. « It's bad, you know ». Ce sera Come On In. Un coup de pute? Bah, Rothrock a du goût, ses remix transforment le bourdon du Delta en un arc dynamique saisissant.
La génération Y s’empare de cette torpeur, la met en état de choc, en fait un idiome indépendant, émancipé du blues et de la country. Les derniers ados du XXe siècle s'adonnent au do it yourself avec les coquetteries de leur époque, samples, loops, Internet le DJ, Internet le disquaire. Ils sont fin prêts, le rock alternatif les a poussés vers les racines, la techno les a aguerris au bruit de fond des chantiers. Véritable aciérie à lui tout seul dans sa nudité instrumentale (Danelectro, stompbox fabriquée dans une caisse de saint-émilion) et quelques appoints numériques (programmation, boîte à rythmes), Chicken Diamond coule un Delta sludge dévorant et sort deux albums remarquables chez Beast Records, le label en vinyle. Chicken est un homme-orchestre de l'est hexagonal. Il y en a beaucoup sur cette scène, ils en sont la cheville ouvrière. Rien à voir avec le singleton multi-instrumentiste des années 60 qui produisait un ragtime-folk à la Jesse Fuller. Ici, les one-man-bands se réclament plutôt d'Hasil Adkins et de Tigerman. Le festival Blues Rules de Crissier, en Suisse, démarrait en 2010 avec neuf one-man-bands sur une affiche de 23 noms, des hurluberlus se faisant appeler Guitar Fucker ou Shake It Like A Caveman. Crissier, qui prend modèle sur les grands festivals américains du genre, le Deep Blues ou le North Mississippi Hill Country Picnic, veut « déclaptoniser le blues » et rassembler les franges européennes de ce public qu’on désigne, outre-Atlantique, par dirty foot family.
Dans sa vacance structurelle, ce nouveau psychédélisme est disponible pour tous les avatars, point de gravité d'un faisceau exponentiel de micro-styles, une famille recomposée qui admet tous les néologismes. Le metalbilly belge de l'Experimental Tropic Blues Band (Captain Boogie) a d'irréfutables accointances génétiques avec le hard-rock acoustique du Judge Bone, un Finlandais qui engloutit un déchet ultime de blues dans une guitare en bois de cercueil (Big Bear's Gate), et des accointances avec les pogos campagnards des Ten Foot Polecats (I Get Blamed For Everything I Do) et du Reverend Peyton's Big Damn Band (The Wages). Ni ressorts mélodiques ni doigtés gracieux, mais la même vigueur tellurique, la même incrédulité devant la fatuité d’un marché à bout de souffle, la même religion scénique, un humour prolo qui scelle le genre mieux que son cachet musical, et la glorification d'une sous-culture pas arty pour deux ronds. Restavrant, Hank III ou Scott H. Biram sont en phase avec leurs labels, eux-mêmes à l'aise dans la sécurité grégaire des petits périmètres et une certaine propension à la clandestinité. Alive, Broke & Hungry, Bloodshot, SideOne Dummy et même une annexe de Fat Possum, Big Legal Mess, organisés en intersyndicale ou presque, revendiquent cette péquenocratie transversale avec un militantisme forcené. Ils rameutent autour de la cause un public de transfuges, les moins puristes du blues, de la country, du bluegrass, du rockabilly, du punk et du metal, une diagonale sur laquelle se rejoindraient les punk-rockers du Nord et les jeunes rednecks du Sud, validée par la volonté des auditoires plus qu'elle n'est démontrée par la manière des musiciens. Hillgrass Bluebilly Records, distribué en France par Nayati Dreams, n'aspire qu'à être un incubateur et porter ses artistes à un échelon de notoriété supérieur, dans une écurie plus en vue. Keith Mallette, son fondateur, déclare représenter « le premier mouvement punk roots à s'être fait connaître en tant qu'agence de communication, tourneur et producteur ». Jon Spencer, les Black Keys, les White Stripes dans une moindre mesure, mais jouant le lapin dans cette course de lévriers très informelle qu'on pourrait nommer, au choix, blues punk, alt-country ou acid-roots, avaient soulevé le couvercle avant la crise. Plus près de la motte, Left Lane Cruiser et Scott Biram pourraient suivre… L'album d'Hank III, Hillbilly Joker (chez Curb), a escaladé le Billboard et campé à la dixième place des charts country. Hiram & Huddie le tribute qu’Hillgrass a consacré à Hank Williams et Leadbelly (Bob Log III, Scott Biram, Rev. Peyton, etc.) a glané plusieurs Awards. Bon, le blunk est au moins pesé. Emballé, c’est une autre histoire.

Christian Casoni – 2011
  
Photo : T Model Ford - Alain Chassaing