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Dossier
BLAXPLOITATION


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BLUES SAVOY BROWN






Dans la première moitié des années 1970 sortent de nombreux films interprétés par des acteurs noirs et s’intéressant aux problèmes de la communauté afro-américaine. L’éclosion parallèle du funk va accompagner ces œuvres cinématographiques pour former un genre nouveau : la Blaxploitation.

Shaft : naissance d’un mythe
Lorsque sort Shaft sur les écrans en 1971, on n’a encore jamais vu au cinéma un Noir parler à un Blanc comme à un chien de la casse. Mais, cette année-là, débarque la science de l’insulte, développée par la tradition d’un jeu d’inBLUES blaxploitationvectives rapides, scandées, et présente depuis longtemps dans le ghetto noir américain. Elle est même revendiquée comme un langage noir du refus et de la provocation par les Black Panthers. Le film raconte l’aventure d’un musculeux détective privé noir, appelé John Shaft, luttant contre une ribambelle de truands. Il met en valeur un héros aussi doué au lit qu’avec un pistolet et faisant la nique aux vieilles badernes de la mafia italienne contraintes de faire appel à lui. Les dialogues très crus témoignent de la fin d’une époque. Celle des films où l’on peut voir Sidney Poitier, dans Guess Who’s Coming To Dinner de Stanley Kramer, montrer au public un Noir présentable et acceptable pour la classe moyenne blanche. Mais les morts de Malcolm X et Martin Luther King, des émeutes comme celles de Watts, la discrimination toujours vive et les fréquentes bavures policières ont mis à mal bon nombre des espoirs intégrationnistes des sixties. L’optimiste festif et coloré du groupe multiculturel Sly And The Family Stone, présent à Woodstock a fait long feu : l’heure est à la radicalité.

Le Shaft de Gordon Parks obtient pourtant, malgré ses outrances de langage, un Oscar et est un immense succès commercial, qui remet la MGM à flots. Il sera même repris trente ans plus tard avec Samuel L. Jackson comme successeur de Richard Roundtree. Le thème de la bande originale est demeuré inoubliable : la bande son démarre avec un rythme léger à la charleston, complété d’une guitare excitée par une wahwah, qui est encore dans les têtes de chacun et les différents morceaux, tantôt funky, tantôt proches de la ballade, illustrent parfaitement le côté glamour du héros.

Presque simultanément sort Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles. Le héros Sweetback, petit gigolo animant des shows pornographiques dans une maison close, passe à l’action directe en prenant la défense d’un jeune révolutionnaire noir et devra tuer un policier. Illustration cinématographique du droit à l’auto-défense prôné par les Black Panthers face à la répression policière. Le héros doit fuir ensuite à travers une myriade de ghettos ; le film devient alors un road movie dans la tradition de films tel que Easy Rider illustrant la contre-culture de cette époque. Le film remporte lui aussi un grand succès. La bande son est assurée par un jeune groupe qui fera danser la planète quelques années plus tard : Earth Wind And Fire.

Les piliers de la Blaxploitation
Avec ces deux films et quelques précurseurs comme The Lost Man de Robert Alan Aurthur en 1969 (musique de Quincy Jones) ou Uptight de Jules Dassin en 1968 (Booker T & The MG’s) un genre nouveau éclate : la Blaxploitation contraction de ‘Black’ et ‘Exploitation’. On rencontre parfois l’orthographe Blaxplotation : ‘Black’ et ‘Plot’ – le sujet du film.
Ces films n’engagent que des acteurs noirs et ne s’adressent qu’à la communauté sur des thèmes qui leur tiennent à cœur. C’est l’alliance d’un genre cinématographique et de bandes son somptueuses qui va être le ciment du mouvement. L’évolution vers le funk est théorisée par certains comme une démarche politique ayant la spécificité noire comme objet de recherche. Beat, basse omniprésente, force dansante, cuivres à foison, humour et fierté noire : tous ces ingrédients sont mêlés et enregistrés. Quelques perles vont aller culminer dans les charts américains pendant les cinq années qui suivent.
BLUES Blaxploitation
Le panthéon de la vieille garde
Musicalement, l’Everest de la Blaxploitation va très vite être atteint par Curtis Mayfield avec la musique de Super Fly réalisé par Gordon Parks Jr. Il parvient à incorporer l’influence rythmique de James Brown et le savoir-faire d’un mélodiste comme Marvin Gaye. Super Fly idéalise les pitreries d’un anti-héros interprété par Ron O’Neal exerçant la « noble et respectable » activité de dealer. Le film est dur, violent, mais Curtis Mayfield y mélange de merveilleuses chansons au touché délicat comme ‘Pusherman’, ‘Give Me Your Love’ et ‘Super Fly’ qui viennent tempérer le propos du film à d’autres plus nerveuses, comme ‘Junky Chase’ et ‘Freddie’s Dead’ où l’on croirait entendre la voix intacte de Marvin Gaye qu’un Berry Gordy n’aurait pas eu le loisir d’érailler avec ses nombreuses et interminables prises en studio.
James Brown entre également dans la danse avec l’illustration sonore de Black Caesar réalisé par Larry Cohen en 1973 et Slaughter’s Big Rip-Off de Gordon Douglas en 1974. D’autres célébrités viennent s’ajouter telles que Barry White qui écrira d’estimables instrumentaux funk pour Together Brothers (William A. Graham), Solomon Burke pour Cool Breeze (Barry Pollack) et Hammer (Bruce D. Clark), Allen Toussaint pour Black Samson (Charles Bail), Gene Page pour Blacula (William Crain)ou Roy Ayers pour Coffy (Jack Hill). Un vieux grognard du jazz tel que J.J Johnson livre ses meilleures chansons coécrites avec Bobby Womack pour le film Across 110th Street (Barry Shear). Il composera également pour les films Man And Boy (E.W. Swackhamer), Willie Dynamite (Gilbert Moses) et Cleopatra Jones (Jack Starrett), quasiment toujours en collaboration avec d’autres noms comme Quincy Jones, Martha Reeves, Joe Simon et Millie Jackson.

La Motown qu’on associe plus facilement à la décennie précédente produira avec Willie Hutch deux beaux albums d’après les films The Mack de Michael Campus paru en 1973 et Foxy Brown de Jack Hill en 1974 avec Pam Grier qui devient l’icône féminine de la Blaxploitation.
Isaac Hayes, initiateur du mouvement, livrera d’autres œuvres, Truck Turner de Jonathan Kaplan et Three Tough Guys de Duccio Tessari sortis en 1974 mais sans toutefois égaler le succès et la maestria de Shaft. De la même manière, Curtis Mayfield poursuit et produit les BO de Short Eyes (Robert M. Young), Let’s Do It Again (Sidney Poitier) ou Sparkle (Sam O’Steen) pour Aretha Franklin.

Une mise à mort politique
Les films de la Blaxploitation perdent vite en originalité et en qualité, privilégiant de plus en plus le sexe et la violence autour de personnages de privés, de souteneurs et de dealers. Ceux qui ont connu les combats pour les droits civiques et qui militent encore pour la dignité noire commencent à voir d’blues blaxploitationun très sale œil ces pitreries légères et inoffensives qui exploitent bons nombre des pires clichés sur les Noirs dont pourrait se délecter l’adhérent de base du Ku Klux Klan à jour de ses cotisations. L’image des Noirs véhiculée par ces films est jugée dévalorisante, voire insultante. Une coalition contre la Blaxploitation comprenant des organisations religieuses désireuses d’arrêter cet étalage de sexe et de violence, des associations d’avocats et des cinéastes noirs qui appellent au boycott de ces films apparaît. Elle contribuera à l’extinction du genre à la fin des années 1970. La présence de cinéastes noirs dans ce combat peut étonner, mais il est à noter que la direction des films de la Blaxplotation a été très rarement donnée à des metteurs en scène noirs. La disparition de cette industrie entraînera le chômage massif pour toute une génération d’acteurs noirs, pour de longues années. Des méfaits de la pureté idéologique…
Cependant les musiques perdurent. Les rappeurs West Coast reproduisent aujourd’hui les stéréotypes d’hier, mais les messages politiques des Watts Prophets ou des Last Poets, centre nerveux le plus conscientisé de toute la Blaxploitation de l’époque, seront des exemples pour les nouveaux radicaux qui s’exprimeront sur la scène rap à venir, inspirés par les mélopées sonores de leurs aînés samplées.

Au grand dam des fans de cette période, bon nombre de bandes originales de films ne sortiront jamais en album et ce n’est que grâce au regain d’intérêt de cinéastes tels que Quentin Tarantino pour tous les objets et œuvres liés à la culture de la Blaxploitation que le jeune public découvrira plus tard toutes les splendeurs musicales que cette époque nous a offert.

Paulo de Castro